Sylvère Lamotte / Les sauvages / Serions-nous tous des sauvages ?

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Photos J.M. Gourreau

Sylvère Lamotte :

Serions-nous tous des sauvages ?

 

P1380601 copieLes Sauvages. Certes, de prime abord, ce terme évoque la violence avec tout ce qu’il peut y avoir de sous-jacent, de propre à la bête, d’animal ; il implique donc le laisser aller à ses mauvais penchants et instincts, en privilégiant ses impulsions barbares et cruelles, ses mouvements d’humeur envers l’autre, les autres. Mais est aussi qualifié de sauvage celui qui vit et agit de façon impulsive, qui fuit les contacts humains, la société, celui qui se cache et se réfugie en lui-même, ce « en répudiant purement et simplement les formes culturelles », comme l’exprime fort justement Claude Levi-Strauss. En fait, étymologiquement, sauvage, c’est l’antonyme de civilisé, celui qui habite la forêt, silva, en latin. Et, par corollaire, fuir la société conduit à manquer de finesse et de goût d’une part, à se replier sur soi-même d’autre part. Le sauvage marque donc la frontière entre l’Homme et l’animal. Cela signifierait-il que le sauvage est incapable non pas d’éprouver des sentiments non agressifs mais de les manifester ? Ne serait-ce pas également une facette de notre personnalité que l’on pourrait afficher temporairement dans certaines circonstances, un comportement, une pulsion négative, fugace et éphémère que, finalement, l’on réprimerait lorsque l’on réalise qu’elle nuit à la société, à notre Société ?

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La Société. Le mot est lâché. Nous ne pouvons pas vivre seul, ce n’est pas dans notre nature. Alors, comment approcher l’autre, comment établir le contact avec lui, quelles relations le « sauvage » peut-il nouer avec l’autre, les autres ? Et, partant, comment l’individu peut-il se fondre dans la société ? C’est tout cela que l’on retrouve dans Les Sauvages, la seconde œuvre de Sylvère Lamotte. Un réel coup de maître. Pour ce jeune chorégraphe, la première réponse à l’abolition des distances se trouve dans le toucher, à l’origine, le tact. Un mot qui se décline de façon plurielle, qui ne fait que refléter, selon Carl Gustav Jung, l’extrême ambivalence des sociétés, des religions et des cultures. C’est d’ailleurs le premier des sens extéroceptifs que nous développons. « Pour atteindre son but, nous dit la philosophe Josy-Jeanne Ghedighian-Courier, ce sens exige la présence concrète de tout ce qui constitue l’autre, animé ou inanimé. Quand bien même serais-je aveugle, toucher m’imposera de bouger les bras, la main ou, encore, de diriger mes lèvres vers l’objet de ma curiosité ou de mon désir ; je franchirai, si je l’ose, une distance. Qu’elle soit banale, intime, sacrée ou objet de propriété, son franchissement déclenchera des signaux d’alerte, car l’objet ne sera plus intact. Il portera la trace matérielle ou symbolique sur laquelle se sont fondés bien des interdits. »

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L’œuvre qui se déroule sous nos yeux est d’une richesse à nulle autre pareille. Tout se déroule dans l’urgence. La violence, la sauvagerie sous-jacente mais constante sont présentes dans toutes les actions, les faits et gestes de ces cinq hommes livrés à eux-mêmes sur le plateau. Tous les sentiments sont présents, de l’amour à la haine, en passant par la colère, l'espoir, la joie, la surprise, la compassion, la pitié, la peur, la tristesse... ce qui peut surprendre quand on parle de sauvage. J’avais déjà vu en d’autres temps et circonstances ce spectacle (cf. dans ces mêmes pages ma critique en date du 20 décembre 2017). J’y retrouve toute la force, toute la puissance, toute la violence sourde et contenue de ces êtres au même diapason, livrés à eux-mêmes, l’émotion qui se dégage de leur « jeu » mais, surtout, leur cohésion, leur solidarité que l’on retrouve bien évidemment à un degré certes différent dans les sociétés animales. Si le vecteur en est le toucher, le récepteur, l’interface en est la peau. Le contact direct est indubitablement le véhicule principal de l’émotion, de l’échange, le moyen le plus efficace pour établir une relation, pour créer une peau « commune ». Plus il est puissant, plus il permettra une connexion rapide à l’autre. D’où l’utilisation et l’importance dans ce spectacle de cet art(ifice), de cet outil qu’est la danse-contact et de cette gestuelle proche des arts martiaux, rapide, énergique, brutale, spastique. Tout individu qui touche est aussi touché : celui-ci est nécessairement contraint de lâcher prise et de remettre en cause tant sa manière de vivre que ses propres conceptions. D’où l’émotion et la chaleur qui jaillissent, qui sourdent parfois avec force de ces étreintes poignantes, de ces rapports fraternels bouleversants, de ces portés athlétiques empreints d’un charisme inattendu, de ces soubresauts de folie angoissante, de ces mains qui caressent mais qui sont aussi celles de la flagellation, de ces châtiments cruels mais nécessaires qui parcourent et émaillent l’ensemble de la pièce… Un spectacle servi par des lumières qui soulignent et exacerbent l’ivresse et les passions qui émanent de l’œuvre, laquelle vous bouleverse jusqu’aux tréfonds de votre âme…

J.M. Gourreau

Les sauvages / Sylvère Lamotte, L’Etoile du Nord, du 25 au 27 octobre 2018, dans le cadre du festival Avis de Turbulences #14.

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Sylvère Lamotte / Les sauvages / L'Etoile du Nord / Octobre 2018

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