Tatiana Julien / La mort et l'extase / La jouissance dans la douleur

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                                  Photo N.F. Hernandez                                                                                            Photo N.F. Hernandez                                   

Tatiana Julien :

 

La jouissance dans la douleur

 

 

Des corps nus magnifiés par leur errance émergent lentement un à un de l’ombre. Inlassablement, ils vont et viennent, à quatre pattes, lentement, calmement, dans le silence des ténèbres. Celles de la mort. Leur sourde présence emplit peu à peu l’espace. Qui sont-ils, où vont-ils ? On ne le saura jamais. Explorateurs égarés mais besogneux d’un espace hermétiquement clos, ils semblent en quête d’une chose inaccessible, utopique, comme s’ils savaient d’avance leur recherche vouée à l’échec. Leur fragilité crée une émotion indicible. Leur calme n’est qu’apparent car leur destinée semble inéluctable : une marche au sacrifice, un voyage aux enfers. Leur impassibilité évoque celle de drogués, et leur accablement engendre une grande souffrance. Point alors en nous l’impression d’assister à une étrange cérémonie religieuse, quasi mystique, sensation d’autant plus prégnante et angoissante qu’arrive d’on ne sait où une sorte de char que forment trois hommes côte à côte, à quatre pattes, portant, allongé en travers de leurs reins, un splendide éphèbe noir au corps sculpté par la lumière: cet étrange char se faufile bientôt parmi la foultitude des corps nus en glissant silencieusement sur le sol, s’arrêtant au centre de l’arène. La scène est insolite, cet attelage humain paraissant alors se transformer en autel sacrificiel. On pense aussi à la mise du Christ au tombeau. Emane soudain de ce quatuor un chant mélodieux d’une douceur indicible emplissant progressivement toute l’atmosphère de sa chaleur, celui du Stabat mater de Vivaldi. Alors qu’une émotion confinant à l’extase étreint le spectateur, une danse de possession à connotation sexuelle s’empare de quelques âmes damnées dont l’image se reflète dans un miroir à l’arrière plan. La gestuelle est violente, saccadée, hystérique, sans ambiguïté, reprenant en l’amplifiant certaines phrases dansées de la précédente pièce de la chorégraphe, Eve sans feuille et la 5ème côte d’Adam. Douleur et plaisir sont les mères de leur transe. Mais l’extase voluptueuse n’est-elle pas un des buts de l’existence ? Surgissent alors à la mémoire les tabous religieux refoulant toute pulsion sexuelle. Dans l’instant cependant, l’érotisme est masqué par l’image sous-jacente de la mort qui s’empare de trois êtres aux pieds de cet autel vivant, et il ne subsiste plus dès lors à l’esprit que la beauté et la pureté de ces corps tordus par la douleur qui ont abandonné tout espoir de survie.

Tirant son inspiration de tableaux religieux, entre autres des piéta moyenâgeuses et, sans doute aussi du butô, Tatiana Julien a conçu, avec la Mort & l’Extase, une œuvre puissante, posant à nouveau la question du rôle de la religion et des croyances dans notre société, tant présente que passée. Si l’Eglise n’a pas toujours été le temple de la vertu, tant s’en faut, nous sommes néanmoins obligés d’admettre que l’extase tire ses racines de la religion et qu’elle rapproche sans nul doute de Dieu, surtout dans la mort. La cohésion des interprètes et leur expressivité sont remarquablement soutenues par la chaleur exceptionnelle de la voix du contre-ténor Rodrigo Ferreira. Une œuvre certes angoissante mais libératrice de nos tabous les plus profondément ancrés.

 

J.M. Gourreau

 

La Mort & l’Extase / Tatiana Julien / Micadanses, 10 et 11 Février 2012, dans le cadre du Festival Faits d’hiver.

 

Prochaine représentation : 16 juin 2012, CCN de Tours, dans le cadre du festival Tours d’Horizon.

Tatiana Julien / La mort et l'extase / Micadanses / Février 2012

Commentaires (1)

1. Lescure (site web) 16/02/2012

Grand plaisir de retrouver votre signature dans ce blog, j'espère vous croiser prochainement,
bien à vous

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