Thierry Malandain / Sihouette - Nocturnes - Estro / L'âme de Chopin dévoilée

Nocturnes claire lonchampt olivier houeixNocturnes malandain olivier houeixNocturnes claire lonchampt et irma hoffren olivier houeix 2

Nocturnes - Photos Olivier Houeix

Thierry Malandain :

L'âme de Chopin dévoilée

 

C'est une facette inhabituelle du chorégraphe et directeur du Malandain Ballet Biarritz qui nous a été donné de découvrir dernièrement au Teatro Victoria Eugenia de Donostia / San Sebastian, en Espagne, au travers de trois courtes pièces très différentes, réunies pour la circonstance. La soirée s'ouvrait sur un solo intitulé Silhouette, petit bijou chorégraphique sur quelques fragments musicaux de Beethoven, inspiré par un personnage étrange, Etienne de Silhouette, dont le père, Arnaud, était originaire de Biarritz. Etienne fut contrôleur général des finances sous Louis XV mais, curieusement, il n'exerça son mandat que de mars à novembre 1759 : en effet, durant son passage éclair à ce poste, il se mit dans l'idée de restaurer les finances de l'Etat... en taxant les plus riches (refrain encore bien connu aujourd'hui), nobles contribuables auxquels, d'après l'Histoire, il ne laissa que l'ombre de leur fortune ! Son grand tort fut celui de s'attaquer également à la Cour, ce qui engendra, on s'en doute, son éviction rapide... Or, comme nous le rapporte Balzac, son nom fut à l'origine du terme éponyme, lequel fut utilisé plus tard pour évoquer une vision furtive ou une ombre projetée, ce que Thierry Malandain reprit à son compte pour raviver le souvenir de Nijinski : « un portrait "à la silhouette" découpé dans Le spectre de la rose, Pétrouchka, Narcisse et L'après-midi d'un faune », un portrait tout en finesse, peut-être un tantinet mélancolique, en tous cas magnifiquement servi par Frederik Deberdt, mettant magistralement en valeur l'idée que Malandain se fait du célèbre danseur. Un solo bien sûr conçu dans un style néoclassique duquel émane une grande poésie.

D'une toute autre facture, le second ballet, pièce maîtresse de la soirée, est une création sur les Nocturnes de Chopin, de courtes pièces pour piano composées entre 1827 et 1846. Ce sont sans doute les œuvres de ce compositeur les plus empreintes de nostalgie, celles qui reflètent le mieux le romantisme introverti de l'époque. Un chant intérieur souvent méditatif au sein duquel se déchiffre une multitude d'élans passionnés et de rêves infinis dans lesquels Thierry Malandain a puisé la substantifique moelle de son ballet, des visions tourmentées de douleur et de mort. Une  mater dolorosa uniquement issue de la musique dont la force dramatique a traversé l'âme du chorégraphe qui a rendu visible l'émotion qu'elle renferme. La construction de l'œuvre s’avère fort originale, Malandain ayant établi un parallèle avec les danses macabres du Moyen-âge, sarabandes qui mêlent morts et vivants au sein de fresques peintes le plus souvent sur le mur des églises. Aussi imagina-t-il de faire défiler ses danseurs de cour à jardin comme dans une fresque, toujours dans le même sens sur un étroit tapis, le chemin de l’existence sans doute, à l’image des frises de bas-reliefs. Un ballet certes plein d'élégance où l’on retrouve le savoir-faire du chorégraphe mais surtout bouleversant par le pathos qui en jaillit. Tout dans cette œuvre est d'une précision sans faille et d'une musicalité extrême, apanage d'un chorégraphe qui ne laisse rien au hasard : des pas et des figures plus originales et plus puissantes les unes que les autres, lourdes de sens car issues des tréfonds de son âme, laissant entendre au bout du compte que tous les hommes s'avèrent égaux devant la mort.

La soirée se terminait par une œuvre plus alerte et plus gaie, Estro, sur 3 des 12 concerti pour violon de l’Estro armonico de Vivaldi, qui a déjà été présentée à deux reprises à Biarritz. On se souvient peut-être que John Cranko avait créé en 1963 une pièce éponyme pour le ballet de Stuttgart, œuvre qui fut interprétée 16 ans plus tard par les danseurs du Ballet du Théâtre Français de Nancy auquel Thierry Malandain appartenait. Or, ce ballet, truffé de difficultés techniques enchaînées les unes aux autres, était devenu la hantise de ses interprètes. Est-ce pour effacer ce mauvais souvenir que Malandain voulut reprendre cette œuvre en y laissant sa griffe ? Ou, au contraire, restait-il hanté par les harmonies de cette fantaisie musicale pleine d’allant et d’entrain ? C’est en fait une autre raison qui l’a conduit à se fixer sur un thème inspiré par une musique additionnelle, celle du Stabat mater de Vivaldi dont il utilisa certains fragments en complément des 3 concerti du même compositeur. Or, le Stabat mater « qui célèbre la compassion de la Vierge aux douleurs de son fils crucifié » a conduit les scénographes Frédéric Vadé et Christian Grossard à transformer d’anciens seaux de peinture en lanternes du plus bel effet, conférant à la scène une atmosphère religieuse convenant particulièrement bien au ballet. Inutile de préciser que les 20 danseurs de la compagnie se sont emparés de cette création d'une très grande légèreté avec une joie non dissimulée et qu’ils sont parvenus à sublimer la richesse et le lyrisme de la danse.

 J.M. Gourreau

Mbb estro ohoueix 2172 

Ohx 3292Mbb estro ohoueix 3359

.

.

.

Estro - Photos Olivier Houeix

.

.

.

Silhouette, Nocturnes et Estro / Thierry Malandain, Teatro Victoria Eugenia de Donostia / San Sebastian, 8 et 9 novembre 2014.

Création en France du 14 au 16 novembre 2014 à l’Opéra de Reims.

Thierry Malandain / Sihouette - Nocturnes - Estro / San Sebastian / Novembre 2014

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau