Thierry Malandain / La Pastorale / Une ode à la nature

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Photos Olivier Houeix

Thierry Malandain :

Une ode à la nature

 

Tmalandain photo olivierhoueix 2 0Beethoven est un compositeur avec lequel Thierry Malandain aime bien musarder : La Pastorale, sur la symphonie éponyme de ce musicien, est en effet le troisième ballet de ce chorégraphe à s’appuyer sur une sublime partition de ce géant de la musique romantique qu’était Beethoven. Et, comme il fallait s’y attendre, Malandain a créé, en intelligence avec ce compositeur, une œuvre académique d’un lyrisme époustouflant, d’une beauté plastique à vous couper le souffle. Par sa sobriété et son architecture épurée d’abord, permettant aux danseurs de se révéler pleinement au travers d’une chorégraphie d’une fluidité sans égale, totalement calquée sur la musique qu’elle sublime et dont elle exprime parfaitement le contenu ; par sa poésie ensuite, la lecture de l’œuvre procurant au spectateur une sensation incommensurable de bonheur et de paix, évinçant comme d’un coup de baguette magique les affres qui auraient pu lui torturer les entrailles au moment où il glissait ses pieds dans la salle ; par son atmosphère et son message enfin, toujours signifiants, jamais anodins, donnant à réfléchir sur les vicissitudes de notre monde. Or, le choix de cette œuvre symphonique n’est pas un hasard. S’il a profité d’une commande de l’Opéra de Bonn, ville natale du compositeur, pour célébrer le 250è anniversaire de sa naissance, Malandain, comme nombre d’autres chorégraphes, s’avère préoccupé par le devenir de notre planète, massacrée chaque jour davantage par l’inconscience des hommes, bien que ce ne soit pas réellement le sujet de cette pièce. Mais l’on ne peut s’empêcher d’y penser. Que va-t-il bientôt rester de cette Nature dans laquelle nous éprouvons constamment l’impérieux besoin de nous ressourcer ? Car, au rythme où nous allons, nous ne laisserons bientôt plus à nos enfants qu’un désert de pierre et de terre stérile où, quasiment, toute vie aura disparu, un univers artificiel de béton sous l’égide de robots qui n’auront cure du bonheur que Dame Nature aura pu nous procurer en nous y donnant asile et couvert*... C’est donc une réaction profondément viscérale qui a poussé le chorégraphe à mettre en avant sa beauté qui, à elle seule, pourrait sauver le monde. Un monde qui n’est certes pas éternel mais qu’il convient à tout prix de sauvegarder.

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Comme nous le faisait remarquer Romain Rolland dans sa biographie sur Beethoven écrite en 1903 et fort heureusement aujourd’hui rééditée, l’âme de ce compositeur était très liée à la nature. Ainsi peut-on y lire au fil de ses lignes : « Il semble que, dans sa communion de tous les instants avec la nature, il ait fini par s'en assimiler les énergies profondes »... Par ailleurs, une gravure colorisée de Franz Hegi datant de 1838, Beethoven am Bach, devenue elle aussi emblématique (cf. illustration), montre le musicien l’air rêveur, assis dans la nature sous un arbre près d'un ruisseau, un carnet d'esquisses dans l’une de ses mains, un crayon dans l’autre avec, en arrière plan, un paysage édénique de collines, châteaux et moutons qui paissent au sein du bocage dans le calme et la sérénité, précisément sur cette terre de bergers "où l’on vivait d’amour"... Beethoven, d’ailleurs, ne le disait-il pas lui-même lorsqu’il écrivait en 1807 dans une lettre adressée à Thérèse Malfatti, une jeune fille de 22 ans plus jeune que lui et qu’il espérait pouvoir épouser : "Quelle chance avez-vous d'être déjà à la campagne ! Je ne pourrais jouir de ce plaisir que dans 8 jours… Comme je serai alors heureux de pouvoir me promener dans les bosquets, les forêts, sous les arbres, dans les herbes, sur les rochers, car personne ne peut aimer la campagne autant que moi : les forêts, arbres, rochers ne rendent-ils pas à l'homme l'écho de ce qu'il souhaite ?"… Et puis, La Pastorale, ne possède t’elle pas comme épigraphe "Souvenir de la vie rustique" ? Il s’avère donc que cette Symphonie n’est pas une peinture mais un manifeste artistique qui s'inscrit dans un héritage musical, lequel prend position dans un débat esthétique : la composition exprime d'abord une expérience émotionnelle, celle du bien-être ressenti par celui qui découvre la campagne et qui respire un air inaltéré. D’ailleurs, la fonction princeps de la musique n'est-elle pas de "peindre", mais d'exprimer ?

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Photo Olivier Houeix

                     Photo Olivier Houeix                                                                                                                                                 Beethoven am Bach, par Franz Hegi

Ce sont donc ces émotions et sentiments ressentis par Malandain à l’écoute de cette musique, à laquelle il a adjoint des extraits des Ruines d’Athènes et de la Cantate opus 112, Mer calme et heureux voyage, que l’on retrouve ici, sublimés par une écriture chorégraphique "atemporelle" qui cherche à "exalter la puissance du corps dansant, ainsi que la sensualité et l’humanité des 22 danseurs de la compagnie". Ce ballet, bien évidemment dominé par sa musicalité, révèle, s’il le fallait encore, un chorégraphe d’une sensibilité à fleur de peau, chagriné de voir tant de beauté disparaître. Les gestes et pas qu’il tricote, d’une inventivité étonnante, laissent éclater une émotion non dissimulée au service d’un rêve ; celui-ci embarquerait son personnage central incarné par Hugo Layer, flanqué de quatre guides spirituels, Irma Hoffren, Mickaël Conte, Nuria López Cortés et Raphaël Canet, dans un voyage de la vie vers la mort ou de l’enfer au paradis, en prenant appui sur l’histoire de l’antiquité gréco-romaine, à une époque aussi troublée que contrastée qui conduisit les hommes à leur chute. Une œuvre hors du temps, qui donne fort à réfléchir.

J.M. Gourreau

La Pastorale / Thierry Malandain, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 13 au 19 décembre 2019.

Ballet créé le 21 octobre 2019 à Tarbes.

*Au moment précis où j’écris ces lignes, j’apprends que l’Amazonie, poumon vert de notre planète, a vu disparaître en fumée quelque 890 000 hectares de forêts au cours de la seule année 2019, ce qui représente le double de la superficie totale perdue en 2018…  

 

 

Thierry Malandain / La Pastorale / Théâtre de Chaillot / Décembre 2019

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