Thomas Lebrun / Trois décennies d'amour cerné / Sida, une hantise rétrospective

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A-E. Deroo et R. Cottin

Photos J.M. Gourreau

                   A. Cazaux                                                                                                                                            A-E. Deroo et R. Cottin

Thomas Lebrun :

Sida, une hantise rétrospective

 

Le sida ne fait plus aussi peur aujourd'hui qu'il y a une vingtaine d'années. Tout simplement parce que l'on n'en meurt plus. Peut-être plus que les autres, les artistes - et, parmi eux, les danseurs - ont payé un lourd tribut à la maladie. On pense à Jorge Donn, Jacques Garnier, Rudolf Noureev, Dominique Bagouet, Bill T. Jones, Alain Buffard et bien d'autres encore... Tous, les homosexuels en particulier, en avaient très peur. Le presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat de Maurice Béjart en est clairement une mise en garde. Trente ans plus tard, les choses ont changé. Les chercheurs sont parvenus à trouver des remèdes contre le fléau. Mais on s'en souvient toujours et on ose désormais l'évoquer librement. Thomas Lebrun, actuel directeur du Centre chorégraphique national de Tours, avait sept ans lorsqu'il entendit parler du sida pour la première fois. Il passa toute son adolescence dans la peur, se croyant à tort malade et pensant qu'il ne lui restait que peu de temps à vivre. C'est rasséréné qu'il évoque aujourd'hui ce vécu en compagnie de quatre autres compagnons et amis au travers d'une œuvre pleine de sensibilité et de sérénité, Trois décennies d'amour cerné, créée il y a maintenant un an et demi. Un titre qui veut bien dire ce qu'il veut dire. Une pièce qui "convoque l’intime de toute une génération, implique le poids de notre société, interroge un regard occidental sur trois décennies d’amour cerné", comme s'en explique l'auteur.

L'œuvre se compose de quatre parties, trois solos et un duo ordonnés avec une logique évidente et sans failles, la rendant extrêmement explicite, du moins très lisible. Elle débute dans la pénombre par le solo pour Anthony Cazaux, De risques, évoquant le rapport à cette menace, la prise de conscience, le face à face avec le danger et la fuite face à celui-ci. Un solo très intériorisé marqué par le doute, l'incertitude, l'indécision. Lui succède un duo poignant pour Anne-Emmanuelle Deroo et Raphaël Cottin, De peur, qui traduit l'hésitation pudique à se toucher, à mettre à nu son corps, la crainte de faire l'amour : un face à face empreint de tendresse et de douceur où l'on assiste - un peu mal à l'aise - à la naissance du désir qui, finalement, demeurera le plus fort. C'est peut-être le moment le plus pathétique, le plus bouleversant de toute la pièce, de par sa fragilité qui le rend éthéré, presque immatériel. De doutes, solo pour Anne-Sophie Lancelin qui lui fait suite, est une "introspection envahissante et destructrice" qui laisse transparaître un profond sentiment de culpabilité réellement poignant. La pièce se termine par un solo pour Thomas Lebrun lui-même, De solitude, dans lequel le chorégraphe révèle résignation et abandon, voire une certaine sagesse, sans doute par crainte d'affronter le danger. Il est étonnant de voir à quel point tous ces interprètes s'avèrent persuasifs au point de paraître réellement vivre une histoire, la leur. Et pourtant, disait Diderot, "c'est vous qui remportez toutes ces impressions. L'acteur est las, et vous, triste. C'est qu'il s'est demandé sans rien sentir et que vous avez senti sans vous démener. C'est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes"...

Quoiqu'il en soit, voilà une œuvre attachante, traduisant à la perfection les angoisses qui ont pu être éprouvées et vécues par nombre d'eux.

J.M. Gourreau

Trois décennies d'amour cerné / Thomas Lebrun, T.P.E., Bezons, 5 décembre 2014.

Thomas Lebrun / Trois décennies d'amour cerné / Bezons / Décembre 2014

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