Toméo Vergès / Meurtres d'intérieur / Des portraits criants de vérité

 

Photo J.M. Gourreau

Toméo Vergès :

 

 

 

Des portraits criants de vérité

 

 Il fallait une bonne dose d’audace et autant d’impertinence pour camper des portraits aussi affirmés et exprimer des mondes intérieurs aussi divers que ceux que Toméo Vergès et Véronique Petit nous ont présentés dans ses Meurtres d’intérieur ! Mais le résultat est aussi surprenant qu’attachant. Des portraits féminins, sans doute ceux de ses interprètes, qui s’inscrivent sur des robes de papier-mémoire au fur et à mesure de leur dévoilement, de leur révélation au public, dans un huis-clos sévère mais non dénué de beauté. Une oeuvre comme toujours chez ce chorégraphe catalan, aux frontières entre le théâtre et la danse.

Curieux titre d’ailleurs que cette allusion à des exécutions internes, peut-être parce que la contrainte liée à la mise à nu de leur identité profonde équivalait sans doute pour les trois interprètes à un assassinat ! Il faut en effet un sacré courage pour se dévoiler ainsi crûment, publiquement car, à aucun moment, on ne songe qu’il s’agit de théâtre. Ces femmes ne jouent pas leur rôle, elles le vivent réellement, intensément, et c’est leur âme profonde qu’elles expriment, tant et si bien qu’à leur sortie de scène, elles n’ont plus rien à dire, plus rien à cacher. Tout a été dévoilé. Sans retenue ni pudeur aucune.

Trois femmes donc, aux personnalités déjà bien affirmées, détachées de leur soumission aux lois sociales de l’homme. Libérées mais peut être encore un peu à la recherche de leur identité. La première, Antje Schur, est sans doute la plus « ordinaire » de toutes, une jeune femme aux yeux bleus, ravissante… Et elle le sait, osant même l’affirmer. Car elle ne s’exprime pas par la danse mais par le théâtre. C’est d’ailleurs plus direct, et sans nulle ambiguïté. Une femme au caractère bien trempé, une femme d’intérieur qui refoule la poussière sous le canapé, qui ‘‘paye son café mais jamais l’hôte’’ et qui aime le champagne…  Un autre de ses atouts, et non des moindres : elle affirme savoir manier une kalachnikoff, ce qui peut s’avérer utile par les temps qui courent ! Beaucoup d’aplomb par conséquent, pour se forger une carapace peut-être…

La seconde, alias Sandrine Maisonneuve, est une adepte du travail bien fait si ce n’est de la méthode Coué, répétant moult fois les mêmes choses, les peaufinant, réitérant « près de 130 fois le même parcours » nous dit le programme. Des allées et venues de cour à jardin et de jardin à cour, des mouvements stroboscopés qui, curieusement, ne finissent ni par nous lasser, ni nous agacer. Bien au contraire, le petit changement qui marque chacun de ses passages a le don de nous amuser, de nous faire découvrir très progressivement quelques unes de ses qualités ou, inversement, de ses défauts. Ainsi peut-on voir en elle impatience, colère, fausse pudeur, peur, effronterie… bien dessinés par une gestuelle incisive et précise.

La dernière quant à elle se révèle tout le contraire, minaudant, aguichant, narguant et toisant son public, riant bêtement pour des futilités, voire bêlant comme une chèvre, jouant les effarouchées… Ce n’est pas pour rien si elle se présente devant nous dans la tenue d’Eve, drapant toutefois sa dignité dans une étole de cheveux dont elle jouera avec art et subtilité… C’est peut-être dans le portrait de cette dernière - magistralement interprété, il faut le souligner - que l’on retrouve avec bonheur la touche surréaliste du chorégraphe qui transforma à l’issue de sa prestation ce personnage (Sandrine Buring) en un horrible gnome ricanant, créant - avant de disparaître - un univers sauvage, cruel et inquiétant, signifiant au spectateur dans un monde où tout n’est que mensonge et tromperie qu’il s’était bien fait posséder… Un beau sujet d’étude pour un psychanalyste !

J.M. Gourreau

Meurtres d’intérieur / Toméo Vergès, Théâtre de Vanves, dans le cadre du Festival Artdanthé, Mars 2011.

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