Une noce fort peu orthodoxe…

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Photos Aude Arago et Gaëlle Astier

(La) Horde :

Une noce fort peu orthodoxe…

 

La hordeUn spectacle grandiose. Les décors qui s’étalent sous nos yeux sur le plateau avant le début de la représentation s’avèrent d’excellent augure. De monumentales colonnes d’un palais aux arches romanes qui s’évanouissent dans les cintres, délimitant un vaste parvis au sein duquel se tient, côté cour, une somptueuse statue équestre, laissent augurer d’un ballet des plus fastueux. Effectivement, comme le titre le laisse entendre, c’est une noce qui se prépare, et une foultitude de personnages s’affairent fébrilement mais rationnellement à sa réalisation. Alors que rien ne le laissait présager et que ces préparatifs vont bon train, la fiancée s’éclipse subrepticement. Pour revenir quelques longues minutes plus tard, sauter en croupe sur le cheval et se mettre en devoir de décapiter le cavalier derrière lequel elle a pris place, avant d’en jeter la tête avec véhémence au sol… Un instant aussi dramatique qu’étonnant, on ne peut plus inattendu !

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Photo Anja Beutler

Or, il ne faut pas oublier que les auteurs de cette œuvre, trois jeunes chorégraphes français, Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel, qui ont formé en 2011 un collectif dénommé "La Horde", ont situé l’action de leur pièce en Géorgie, pays républicain sur la côte est de la Mer noire au sein duquel se succèdent, depuis 1991, moult guerres de sécession, génératrices de difficultés politico-économiques souvent difficiles à surmonter. Toutefois, son peuple, résolument pacifique, ivre de justice et de liberté, a acquis l’indépendance en mai 1918 et est parvenu, en 2012, à conduire le pays sur le chemin de la démocratie. Et c’est tout un pan de son histoire que ces artistes évoquent au travers de cette création, Marry me in Bassiani (Marie-moi à Bassiani). Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Bassiani n’est pas le nom d’une ville ou d’un village de ce pays mais celui d’un célèbre club underground techno de Tbilissi, capitale de la Géorgie, ouvert en 2014 dans une ancienne piscine sous le stade de foot de la ville, lieu qui est devenu le fief du mouvement réactionnaire LGBTQI+. On comprend dès lors mieux les raisons qui ont poussé l’Elue de cette histoire à se rebeller, vraisemblablement contre un mariage forcé, et à organiser, à la tête de groupes de répression, un chaos générateur de ruisseaux de sang...

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L’originalité de cette œuvre réside moins dans son sujet - lequel n’est pas sans évoquer Roméo et Juliette - que dans la manière dont elle a été conçue. C’est en fait en surfant sur internet que ce trio de trentenaires eut l’idée de s’acoquiner avec le maître de ballet Kakhaber Mchedlidze et une quinzaine de danseurs de l’ensemble géorgien Iveroni pour nous conter l’histoire de ce club au sein duquel se rassemblaient des centaines de jeunes contestataires, et qui fit l’objet, les 11 et 12 mai 2018, de plusieurs descentes de police et menaces de fermeture, lesquelles ont été à l’origine, le lendemain, de contestations pacifistes sous la forme d’une rave techno devant le parlement… Dès lors, qui était mieux placé que ces danseurs pour interpréter un tel propos ? S’il en résulte une pièce austère et grave, toute en lenteur et en retenue, un tantinet énigmatique pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec l’histoire du pays, les différentes séquences qui la composent épousent la vivacité et la virtuosité des danses du folklore géorgien que l’on connaît. Des ensembles d’une précision fabuleuse, des duels au sabre aussi électriques qu’électrisants, des variations s’avérant être un savant mélange de folk, de hard-dance, d’arts martiaux et de danses traditionnelles, mâtinées de danse contemporaine et truffées de pas et de sauts d’une virtuosité époustouflante. Une nouvelle preuve, s’il en est encore besoin, que la danse peut s’avérer un puissant outil politique, un excellent moyen de communication et une prodigieuse arme de contestation, voire de révolte.

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Photos Anja Butler, Aude Arago & Gaëlle Astier  

Ce n’est pas la première fois qu’il nous est donné de voir ce collectif qui a pris naissance en 2013 : lors de la dernière Biennale de danse au sein de la Maison des arts de Créteil en 2017, il présentait en effet déjà sur une musique techno un trio, To Da Bone, lequel s’appuyait sur les danses "post-Internet", tout particulièrement sur le "jump-style", "gestuelle d’une contre-culture qui prit son essor sur la Toile", abritée et popularisée par You tube. C’est d’ailleurs ce succès - immédiat - qui permit au groupe de prendre les rênes du Ballet national de Marseille l’été dernier. En quête de nouveaux styles et trajectoires de danse, Internet s’est révélé pour ces artistes de la nouvelle génération non seulement un lieu de rencontres mais surtout un formidable outil pour « questionner les origines de ces danses, et tenter de comprendre où pouvaient se trouver les influences folkloriques ou traditionnelles ».

 

J.M. Gourreau

Marry me in Bassiani / (La) Horde (Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel), Maison des arts de Créteil, du 16 au 19 Octobre 2019, dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville hors les murs.

* LGBTQI+ est un sigle utilisé pour qualifier les communautés lesbienne, gay, bisexuelle, trans, queer, intersexe et assimilées, qui est employé pour désigner des personnes non hétérosexuelles et/ou non cisgenres, et/ou non dyadiques… (Wikipédia)

 

Une noce fort peu orthodoxe… / Maison des arts de Créteil / Octobre 2019

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