Vincent Dupont / Refuge / La porte d'accès à une nouvelle réalité

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Photos Marc Domage

 Vincent Dupont :

La porte d’accès à une nouvelle réalité

 

Voilà une pièce dont l’intérêt n’est pas évident et qu’il m’a fallu voir à deux reprises pour en saisir toute la substantifique moelle. En fait, Refuge s’avère au premier abord une œuvre froide, de faible portée. Elle s’ouvre sur l’image de deux hommes sur une aire de manutention, face à une impressionnante colonne de cartonnages pliés et empilés, qui semblent tout juste déchargés, pile que ces débardeurs se mettent en devoir de déplier les uns après les autres pour leur donner la forme de cartons d’emballage : d’un mouvement sec, nerveux, incisif, ils vont en scotcher le fond avant de les répartir sur le plateau en deux rangées à angle droit sur deux ou trois hauteurs. Une gestuelle répétitive, mécanique, robotisée, accompagnée d’un bruitage monocorde que l’on pourrait penser apparenté à celui d’une machine au rythme lancinant, périodiquement interrompu par la rupture du mouvement de la chaîne dont la continuité sans fin s’était peu à peu établie. Rythme qui reprendra l’instant suivant comme si de rien n’était lorsque la cause aura été identifiée et réparée. Et ce, pendant une bonne demi-heure, temps au bout duquel l’indécision à laquelle ils se sont trouvés confrontés les aura conduits à recommencer à plusieurs reprises leurs édifices. Quelques rares altérations cependant viendront rompre la monotonie qui s’installe peu à peu, conduisant les protagonistes de l’œuvre à s’interroger sur le pourquoi d’un tel travail sans cesse réitéré qui, finalement, débouchera sur le chaos.

« Faire et défaire, c’est toujours avancer mais pas gros travailler », dit cet ancien proverbe... C’est en effet ce que met en avant cette œuvre en première lecture. Au delà du fait de démontrer l’inutilité totale d’une action qui n’a pas été suffisamment réfléchie avant sa mise en œuvre, surtout d’une manière répétitive et irraisonnée et qui peut conduire au découragement, cette pièce présente un autre intérêt qui n’apparaît pas de prime abord si l’on n’y est pas sensibilisé. En effet, Vincent Dupont, autant chorégraphe que plasticien, travaille sur l’interconnexion du souffle et du mouvement depuis plus d’une dizaine d’années. Cette interconnexion « définit le corps comme un instrument respiratoire et sonore, modulable, jouant au même instant que le mouvement. Pour Refuge, les deux danseurs vont créer progressivement une partition de corps musical liée à leurs actions répétitives pour tenter de sortir de « la chaîne », nous dit-il. Et de s’en expliquer : « Le filtrage du son permet d’agir sur la perception du mouvement, sa consistance, son énergie, comme si le corps débordait ses propres contours. Ce n’est pas seulement l’espace environnant qui induit le mouvement des corps, mais également le son qui crée l’espace du mouvement ».

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Pour obtenir ce résultat, le chorégraphe a équipé ses interprètes de laryngophones (micros HF placés directement sur la gorge, lesquels permettent de déclencher à distance, avec le souffle ou la voix, des instruments tels que cuivres, percussions, cordes, claviers), afin de créer une partition mixant la musique du corps à celle des instruments. Un son « filtré » qui agit sur le mouvement des danseurs à l’écoute de leur propre respiration et qui permet, en sortant d’une réalité, l’accès à une autre dimension spatiale. Ce dont nous ne sommes pas nécessairement conscients ou que l’on ne perçoit pas toujours lorsque l’on n’a pas été mis au parfum…

J.M. Gourreau

Refuge / Vincent Dupont, Théâtre des Abbesses, du 8 au 11 janvier 2019.

 

Vincent Dupont / Refuge / Théâtre des Abbesses / Janvier 2019

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