Vincent Mantsoe / San / L'exode

Vincent Mantsoe :

 

 

 

 

L’exode

 

 

De tous temps, l’Homme a cherché à s’évader vers de nouveaux territoires, moins par curiosité et sentiment de découverte que par nécessité de trouver un mode de vie meilleur. Les San, plus connus sous le nom de Bushmen, aborigènes des plaines arides du Kalahari, ont bien sûr tenté l’expérience à diverses reprises. Cette lutte pour la vie, irrémédiablement vouée à l’échec, ne pouvait qu’impressionner le chorégraphe de Soweto qui avait subi le choc de l’apartheid. Cette tentative, il l’a faite sienne et l’évoque pour nous avec une force peu commune. C’est donc à une bouleversante page d’histoire qu’il nous est donné d’assister.

D’emblée le ton est donné : le rideau s’ouvre sur cinq personnages en errance, une corde descendue des cintres enserrant le cou de chacun d’eux, à l’image de condamnés à mort. De leur rencontre naîtra la liberté. Une ébauche de marche commune se fait jour et leur but se dessine petit à petit : se libérer du joug quotidien pour conquérir un havre de paix, là où des terres plus fertiles leur permettront de chasser et manger à leur faim.

L’intérêt de cette pièce réside davantage dans la mise en avant du cheminement intérieur de chacun des protagonistes que dans leur but commun que, d’ailleurs, ils ne parviendront jamais à atteindre : chacun de ces artistes, en effet, a sa propre culture, son propre cheminement intérieur, ses propres idées. Très vite ils comprennent que l’union fait la force, que l’Autre leur est nécessaire s’ils veulent s’en sortir. Mais ils sont partagés par le fait qu’ils tiennent chacun à garder leur indépendance, leur personnalité. Or, Vincent Mantsoe, soutenu par la musique divine, pleine de poésie et de sérénité de Shahram Nazeri, a su parfaitement découvrir et analyser le tempérament de ses interprètes pour le mettre en valeur : si tous puisent leur énergie dans le sol, leur terre nourricière, chacun sait également être à l’écoute de l’Autre, trouver chez lui la force et le réconfort pour poursuivre son chemin. Chacun apporte sa pierre à l’édifice ou, plutôt, à leur gourou en transe. Car il faut aller de l’avant, encore et encore. Cela se traduit par de petits gestes précis et signifiants, par quelques attitudes chargées d’émotion d’une grande justesse, par quelques regards anodins jetés en catimini. Leurs sentiments sont mis en valeur avec une force extraordinaire ; tout est lisible, leurs désirs, leurs espoirs, leur incompréhension et leur découragement, leur lassitude, leur peur, leur colère, leur solitude... La violence sourde et contenue qui les étreint, aussi. Et c’est cela qui fait mal car l’on se projette en eux, on éprouve un impérieux besoin de les aider, de les réconforter mais, collés à nos fauteuils, nous ne pouvons que compatir. L’œuvre est souvent violente, heurtée, torturée mais, parfois aussi, pleine de sérénité. Quelle émotion dans leurs regards, leurs élans de tendresse, leur humilité, leurs efforts pour se rapprocher les uns des autres, leur générosité vis à vis de l’Autre… Et l’on ne sait plus où donner du regard. Trop de choses se passent en même temps sur tous les fronts. Il nous faut respirer, souffler un peu mais l’occasion ne nous en est pas donnée. Et l’on ressort de là épuisés. Mais quelle belle leçon d’entraide et d’humanité…

 

J.M. Gourreau

 

San /Vincent S.K. Mantsoe, Centre National de la  danse, Pantin, Janvier 2010.

 

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