Yumi Fujitani / Aka-Oni / Hommage à Usume, divinité de la gaieté nippone


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Photos J.M. Gourreau

 

 

Yumi Fujitani :

Hommage à Uzume, divinité de la gaieté nippone

 

Les premiers pas dans notre capitale de Yumi Fujitani, danseuse et chorégraphe de butô(1), remontent à l’année 1985, date à laquelle on la rencontre dans la compagnie Ariadone de Carlotta Ikeda et de Kô Murobushi chez lesquels elle fit ses débuts en 1982. Elle restera avec eux comme première danseuse durant une dizaine d’années, les quittant pour explorer, le plus souvent en solo, des formes d’expression plus diversifiées par l’entremise d’autres arts que la danse, comme ceux du théâtre, du clown, du mime, de la marionnette, de la voix, des arts plastiques et de la vidéo. C’est la raison pour laquelle on ne s’étonnera pas de la voir coloniser des lieux insolites comme "Le Socle", cette toute petite placette de découverte et de rencontres artistiques d’une trentaine de mètres carrés, sise à deux pas de Beaubourg, à l’angle de la rue St Martin et de la rue du Cloître, et ce, dans une performance en plein air pour le moins étonnante.

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Qui donc, en effet, est ce personnage émergeant d’un velum rouge-sang, en partie enrubanné de bandelettes de même couleur, lesquelles, certes, évoquent un cordon ombilical mais qu’il va dérouler comme un fil d’Ariane au cours de la représentation ? Ce fil ne pourrait-il pas symboliser les liens qui la rattachent à ses maîtres Carlotta Ikeda et Kô Murobushi ? Qui donc encore est cette jeune femme enfantine, pleine de gaieté et de bonne humeur qui va se découvrir dans un striptease inattendu après avoir grimpé sur le Socle ?  Va-t-on assister à une cérémonie d’exorcisation ? En fait, Aka Oni(2) est une création dans laquelle Yumi explore, sous les accents éthérés des musiciens Jean-Brice Godet ou Simon Drappier, l’archétype de la femme sous diverses facettes, dans la mythologie japonaise comme dans la réalité, en quête de sa véritable identité, et il n’est pas surprenant qu’elle se réfère dans ses pièces à la mythologie ou à de vieilles légendes nipponnes encore ancrées dans les mémoires aujourd’hui, en particulier au shintoïsme. Cet ensemble de croyances, parfois reconnues comme religion(3), est un mélange d’éléments polythéistes et animistes dont l’une des principales héroïnes en est la déesse shinto du soleil, Amaterasu, le Dharma(4) du rouge, figuré sous l’apparence du disque solaire sur le drapeau japonais. Selon cette religion, celle-ci serait l’ancêtre de tous les empereurs japonais. C’est également cette divinité qui aurait introduit la riziculture et apporté la culture du blé au Japon. Dans cette création, Yumi incarne Uzume, aussi appelée Okame, divinité de la gaieté et de la bonne humeur, connue pour avoir, par le truchement d’une danse érotique, aidé les dieux à ramener la lumière sur terre en faisant sortir la déesse du soleil, Amaterasu, hors de la caverne d’Iwayado où elle s’était réfugiée à l’issue d’une querelle avec son frère Susanoo. Par ailleurs, cette couleur rouge, comme évoqué dans le programme, est aussi la couleur du hakama écarlate, costume traditionnel des Miko, ces jeunes femmes chargées depuis les temps très anciens d’assister dans leur mission les prêtres des sanctuaires shintoïstes ; elles rapportaient la parole des dieux ainsi que des prophéties, à la manière de la pythie de Delphes à la période de la Grèce antique. Traditionnellement, elles étaient vierges et quittaient le sanctuaire lorsqu’elles se mariaient.

Amaterasu sortant de sa caverne

Amaterasu sortant de la grotte céleste d'Iwayado sous l'égide du dieu de la force, Ame-no-Tajikarao, par Shunsai Toshimasa, 1887

Comme on peut en juger, ce trop court spectacle - mais peut-on en demander davantage à une artiste contrainte à se dévêtir le soir en plein hiver dans la rue pour faire passer son propos - renferme une foultitude de messages plus prégnants les uns que les autres qui nous révèlent nombre d’éléments sur l’histoire, la culture et les religions d’un peuple avec lequel nous ne sommes encore que très mal familiarisés.

J.M. Gourreau

Aka-Oni / Yumi Fujitani, Le Socle, Paris, 30 & 31 janvier 2020, dans le cadre du Festival « Faits d’hiver ».
 

(1)Le butô est une danse contestataire imprégnée de bouddhisme et de croyances shintô, plus proche de la performance que de la danse occidentale. Cet art, qui avait éclos une douzaine d’années plus tôt sous l'égide de Tatsumi Hijikata et de Kazuo Ohno dans les remous socio-politiques des années soixante, mêlait érotisme, homosexualité et androgynie. Au moment de sa naissance en 1959, il était catalogué comme scandaleux et n’était présenté qu’en cachette, dans des espaces réduits, des arrière-salles de café ou sur de toutes petites scènes, se développant à bas bruit. Vingt ans plus tard cependant, ce mouvement sort de ses frontières et de sa marginalité, se développe en intégrant d’autres cultures, se diversifie, donnant naissance à plusieurs sous-lignées parmi lesquelles le Dairakuda-kan d’Akaji Maro, le Sankai Juku d’Ushio Amagatsu, le butô blanc de Masaki Iwana, le Sebi de Kô Murobushi et Ariadone de Carlotta Ikeda.

(2) Aka en japonais signifie rouge. Quant aux Oni, ce sont des créatures du folklore japonais populaire présentes dans les arts, notamment dans la littérature et le théâtre. Leur apparence diverge selon les sources mais ils ont habituellement une forme humanoïde, une taille gigantesque, un aspect hideux, des poils ébouriffés, des griffes acérées et deux protubérances en forme de corne sur le front. Ce sont des démons qui peuvent s’apparenter, dans la littérature occidentale, aux trolls ou aux ogres.

(3) Ses pratiquants seraient aujourd’hui plus de 90 millions au Japon.

(4) Le dharma est l'un des trois Trésors ou trois Joyaux du bouddhisme : le bouddha (l'Éveillé), le dharma (l'enseignement) et le sangha (la communauté). Selon Wikipedia, le dharma désigne, dans son contexte primitif indien, tout à la fois la loi, l'ordre, la condition mais également le devoir et la bonne conduite. Dans une perspective bouddhiste, la signification de ce terme s'infléchit dans une double direction : tout d'abord, il désigne la condition de l'existence au sens le plus large. On parle des dharmâ (au pluriel), autrement dit, des différents phénomènes physiques ou mentaux expérimentés. La liste la plus connue répertorie cent dharmâ qui couvrent l'intégralité de ces phénomènes. Toutefois, notre existence est loin de l'abstraction que l’on relève dans les listes de ces répertoires, et l'on pourrait simplement traduire le dharma par "la vie". L'enseignement du bouddhisme puise dans la vie pour y revenir sans cesse, l'élargir et l'éveiller. En fait, le bouddhisme réunit la vie à son enseignement.

 

Paris / Janvier 2020 Yumi Fujitani / Aka-Oni / Le Socle

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