Yumi Fujitani / eLLe[s] / Eloge de l'ombre

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Photos J.M. Gourreau

 

Yumi Fujitani :

Eloge de l'ombre

 

Comme toute danseuse de butô, Yumi Fujitani se pose cette question existentielle : Qui suis-je ? Une femme ? Un homme ? Un être hybride, mi-femme mi-homme ? Question qui ne cesse de la hanter depuis sa rencontre avec Carlotta Ikeda et Kô Murobushi en 1982, deux icônes de butô qui ont été ses maîtres et dont elle a assimilé le style. Le dernier solo qu’elle nous livre, eLLe[s], tente à nouveau d’y apporter une réponse. C’est une œuvre aussi fascinante que poignante qui repose sur trois axes, l’identité de l’être féminin au travers d’Uzume, divinité de la gaieté et de la bonne humeur, l’obscurité de la nuit louangée par le poète Tanizaki, et les deux attitudes verticalité et horizontalité, symboles de la vie et de la mort.

Ame no Uzume no Mikoto, plus simplement appelée Uzume est, selon la mythologie japonaise, un être joufflu au front large, enjoué et moqueur, éternellement souriant, affublé de deux taches noires de part et d’autre du nez, connu pour avoir, au moyen d'une danse érotique, aidé les Dieux à ramener la lumière sur terre en faisant sortir Amaterasu (la Déesse Soleil) hors de la caverne d’Iwayado où elle s'était réfugiée..

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Jun'ichirō Tanizaki quant à lui est un écrivain japonais né le 24 juillet 1886 et mort le 30 juillet 1965 à Tokyo. Son œuvre révèle une sensibilité frémissante aux passions propres à la nature humaine et une curiosité illimitée des styles et des expressions littéraires. Son essai sur l'esthétique japonaise, L'Eloge de l'ombre, le dépeint comme un être hanté par la beauté féminine et la blancheur des corps mais aussi par la noirceur des pulsions qui les habitent; il y défend une esthétique de la pénombre comme par réaction à l'esthétique occidentale où tout est éclairé et part en quête de la beauté, enfouie dans l'obscur. "Je crois que le beau n’est pas une substance en soi, disait-il, mais seulement un dessin d’ombres, un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses." C'est précisément ce qui ressort du solo très intimiste de Yumi Fujitani, eLLe[s], une pièce d'une étonnante richesse évoquant la vie, la mort et la renaissance d'une femme entre deux âges évoluant entre ombre et lumière : une pièce qui s’appuie en particulier sur cet Eloge de l’ombre, dans laquelle elle s'identifie par instants au personnage de l'écrivain, non pas en tant qu'homme - ce solo est très féminin - mais en tant qu'apôtre d'une esthétique de la pénombre, synonyme de suggestion (et donc d'imagination), de subtilité, de retenue, de calme et de profondeur. Ce, bien évidemment en réaction à l'esthétique occidentale où tout est illuminé et clinquant, ne laissant transparaître que le superficiel. "Les jeux d'ombres, lumières diffuses et reflets captent le regard, dévoilent les contrastes et les reliefs, créent une atmosphère propice à la contemplation, à sublimer les lueurs et les lignes", écrit encore Tanizaki, phrase qui pourrait être en exergue de ce solo car elle s'applique parfaitement à la gestuelle minimaliste et aux attitudes créées par Yumi, qui, maquillée avec l'encre noire des calligraphes, se fondait dans les étonnantes images en clair-obscur de la vidéaste Yuka  Toyoshima.

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La danseuse va donc naviguer en permanence entre ces deux pôles, tantôt sur une musique classique, tantôt sur des souffles ou du free-jazz, effectuant de nombreuses transformations, se révélant tantôt gaie et enjouée, tantôt plus sombre, dévoilant les multiples facettes d’une femme chamanique très humaine, particulièrement émouvante dans sa variation finale au sein de laquelle elle retrouve la pureté et l’innocence de la naissance et de l’enfance. Un moment de partage exceptionnel.

J.M. Gourreau

eLLe[s] / Yumi Fujitani, Espace Culturel Bertin Poirée, Paris, les 3 et 4 juin 2016.

 

Yumi Fujitani / eLLe[s] / Espace Bertin Poirée / Juin 2016

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