Jean Marie Gourreau

Profession :
Vétérinaire, Directeur de recherches, Critique de danse

Billets de critiphotodanse

Anne Nguyen / Kata / La breakdance à sa juste valeur

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Photos Little Shao

 

Anne Nguyen:

La breakdance à sa juste valeur

 

C'est délibérément qu'Anne Nguyen artiste associée au Théâtre de Chaillot, s'est écartée d'une danse narrative pour en présenter les mécanismes, la structure, la richesse et la technicité : Kata est en effet une œuvre de breakdance* qui laisse médusé devant la beauté et la variété des formes démultipliées par les ombres que génèrent les éclairages, ainsi que par la virtuosité et la richesse du vocabulaire de ses exécutants, leur maîtrise et leur engagement. Aucun message dans cette pièce de danse pure qui laisse le spectateur inventer sa propre histoire, entrer dans la transe des interprètes, s'approprier l'énergie qu'elle dégage, très proche de celle d'un rituel. L'œuvre est en fait une succession de courtes séquences (des battles) juxtaposées ou imbriquées pour un ou plusieurs interprètes dans lesquelles la chorégraphe "cherche à réconcilier les notions de liberté, de plaisir, de progression technique et de dépassement de soi propres au hip-hop avec une écriture scénique poussée, exigeante, qui questionne la place de l’être humain dans le monde actuel".

Kata 07 little shaoKata 05 little shaoKata 02 little shaoKata est une pièce très proche des arts martiaux dont la chorégraphe s'est nourrie, la capoeira entre autres, mais aussi le Jiu-jitsu brésilien, le Viet Vo Dao et le Wing Chun. Son nom fait référence aux katas, mouvements coordonnés et codifiés à partir des joutes d'anciens combattants dont les noms sont aujourd'hui tombés dans l'oubli. On retrouve cette gestuelle dans différents arts japonais comme le judo, le karaté, le karatéou encore l'aïkido (lequel, d'ailleurs, ne s'enseigne quasiment que sous la forme de katas, que ce soit à mains nues ou aux armes), ainsi qu'au théâtre dans le nô, le kabuki ou, encore, le bunraku. Dans les arts martiaux, le kata représente un combat réel contre un adversaire qui, éventuellement, peut être imaginaire. Dans cette huitième création que nous offre Anne Nguyen, ces joutes exécutées en parfaite harmonie et en étroit contact avec le partenaire étaient parfois nimbées d'une émotion traduisant l'état d'esprit dans lequel se trouvaient les danseurs lors de leur exécution, ce qui les rendait moins froides et moins "techniques", mettant en valeur leur(s) interprète(s). Ce fut le cas notamment pour la seule fille de ce groupe de huit danseurs, Valentine Nagata-Ramos, dont certaines attitudes évoquaient celles de mantes religieuses, voire d'autres insectes. A d'autres moments, ces katas me faisaient songer à certains jeux, entre autres celui de Pokemon GO, ou aux combats et luttes d'autrefois dans les arènes, lesquels n'étaient cependant pas toujours pacifiques... Kata reste donc une pièce très visuelle, dans la lignée et le style de celles réalisées précédemment par Anne Nguyen, volontairement écartée de son éventuelle mise au service d'un imaginaire, ce que d'aucuns ont pu regretter.

J.M. Gourreau

Kata / Anne Nguyen, Théâtre de la danse Chaillot, du 11 au 20 octobre 2017.

*style de danse développé à New-York dans les années 70, caractérisé par son aspect acrobatique et ses figures au sol. Un danseur de breakdance est appelé breakdancer, Bboy ou b-boy (pour un homme), Bgirl ou b-girl (pour une femme).

Dave St-Pierre / Néant / Un pitre déjanté mais heureux de vivre

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Ph. J.M. Gourreau

 

Dave St-Pierre:

Un pitre déjanté mais heureux de vivre

 

Il a une réputation sulfureuse. Dave St-Pierre, l'enfant terrible de la danse canadienne, se commet cette fois dans un one man show déjanté de quasiment deux heures*, une Première pour cet artiste hors normes, avide d'audace, de sexe et de sang. On ne peut pas dire que ce soit vraiment de la danse, laquelle fait cependant partie du spectacle qui débute déjà dans l'atrium du théâtre où se presse le public avant la représentation : un énergumène, que l'on pourrait croire éméché, la tête coiffée d'une moumoute blonde laissant transparaître une barbe d'un beau noir de jais, engoncé en tenue d'Adam dans une sorte de sac semi-transparent ou de housse à vêtements qui l'enserre jusqu'au cou, vocifère, manifestant bruyamment son mécontentement devant les portes encore fermées...

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Bien sûr, on le retrouve assis au beau milieu de la salle, haranguant le public d'une voix de fausset éraillée, dénigrant les retardataires. Bien sûr, lors de sa montée sur la scène, il ne va pas pouvoir s'empêcher de gonfler deux ballons en forme de "zizi" et de jouer avec, non sans avoir invité sur le plateau une jeune femme pour partager ses ébats devant les regards hilares des spectateurs. Lesquels, d'ailleurs, vont se prendre au jeu lorsque notre amuseur public se met en devoir de lancer ses ballons dans la salle afin que le parterre s'en empare et joue avec comme des gamins. Le clou du spectacle viendra un peu plus tard lorsque Dave St-Pierre rendra à sa propriétaire le portable qu'il lui avait emprunté un instant plus tôt agrémenté  non seulement de la photo de sa binette mais aussi de celle de sa quéquette... Un souvenir inoubliable que cette jeune personne conservera sans doute pieusement ! Et tout à l'avenant. Pourtant rien de véritablement provoquant ni scandaleux dans cette mise en scène tout compte fait bon enfant dans laquelle il ne renie pas son passé de saltimbanque. Même si, parfois, l'on peut être un peu gêné - mais jamais ennuyé - devant les audaces irrévérencieuses de cet artiste nommé personnalité de l'année en 2004 par les médias canadiens !  

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Comme Parachute, sa pièce précédente (2015), Néant (2016) est un collage de tableaux, une forme hybride entre théâtre, performance, music-hall, marionnette et danse, dans laquelle Dave St-Pierre évoque les thèmes de la solitude d’une part, de l’identité de son corps d’autre part. Un autoportrait insaisissable tout comme l’air qui agite ses voiles, révélant sa fragilité et son animalité : tantôt feu follet plein de verve et de gaieté, tantôt Œdipe tragique et pitoyable « devant le dilemme de tout détruire et recommencer, ou juste pleurer devant l’immensité d’un absolu que je ne peux atteindre ». Jan Fabre n’est vraiment pas bien loin ! Mais il y a aussi dans ce spectacle émaillé d’une bonne dose d’autodérision, outre des biches gonflables destinées à mourir à petit feu, de fabuleuses images dues au vidéaste-plasticien Alex Huot, véritables tableaux projetés sur le corps du danseur en "vidéo-mapping" qui semblent sortir de ses entrailles, faisant « apparaître son corps-tragique avec des restrictions physiques » : celles-ci traduisent et dévoilent les paradoxes qui pèsent autant que les vérités dans la conduite quotidienne de l’Homme. Un spectacle total qui sort toutefois du champ de ceux auxquels cet artiste nous avait jusque là habitués.

J.M. Gourreau

Néant / Dave St-Pierre, Le Tarmac, Paris, du 11 au 14 octobre 2017.

* La version intégrale de Néant qui dure 6 heures a été présentée dans le cadre du Festival « Actoral »  les 4 et 5 octobre derniers à Marseille.

Relâche - Dernier coup d'éclat des Ballets suédois / Carle Boulbès / Presses du réel

Relâche

Relâche - Dernier coup d'éclat des Ballets suédois,

par Carole Boulbès, 670 pages, 330 illustrations dont 44 en couleurs, 19x23,5 cm, broché, Les presses du réel éd., Dijon, Coll. Nouvelles Scènes, 2è trimestre 2017, 32€.

ISBN: 978-2-84066-844-2

De nombreux ouvrages ont été consacrés aux Ballets suédois et, parmi eux, ceux de Bengt Häger (1990), d’Erik Näslund (2009) et de Mathias Auclair, Frank Claustrat & Inès Piovesan (2014). Aucune recherche approfondie n’avait cependant été réalisée sur Relâche, farce dadaïste dansée de Jean Börlin sur une musique de Satie dans des décors de Picabia. Ce ballet, le dernier des Ballets suédois, créé le 4 décembre 1924 au Théâtre des Champs-Elysées à Paris et très décrié lors de sa création, est probablement le premier spectacle comptant des numéros de danse improvisés, dont il ne subsiste malheureusement aujourd'hui comme trace que le chef-d'œuvre cinématographique de René Clair, ainsi que quelques photographies de répétition et des témoignages écrits de l’époque. Cet ouvrage de l’historienne et critique d’art Carole Boulbès, spécialiste du dadaïsme et du surréalisme, vient à point nommé combler cette lacune. Son travail qui vise à retracer la genèse de Relâche, est le fruit d’une grande érudition assortie de nombreuses recherches ; il s’appuie sur les documents encore disponibles aujourd’hui sur le ballet, les articles de presse d’octobre 1924 à février 1925 (34 recensés), le scénario cinématographique, Entr’acte, de René Clair (1924) et, aussi, sur de nombreux essais et écrits de ou sur Picabia, Satie, Rolf de Maré ainsi que sur la danse, le music-hall, le cinéma et le théâtre de l’époque. Il comporte cinq parties, Prémisses, La campagne de presse, Satie et Picabia, parfaits complices, Relâche, le jour et la nuit et Relâche et le cinéma, lesquelles retracent avec beaucoup de verve et d’humour l’atmosphère de cette époque qui n’est pas sans évoquer celle du scandale du Sacre du printemps un peu plus de dix ans auparavant…

J.M.G.

John Neumeier / Nijinsky / Grandeur et décadence de Nijinsky

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Photos K. Welfred & E. Tomasson

 

John Neumeier :

Grandeur et décadence de Nijinsky

 

Virtuose extraordinaire, chorégraphe révolutionnaire et scandaleux, figure légendaire de l’art de Terpsichore, Vaslav Nijinsky, surnommé "le dieu de la danse", sombra dans la folie dans la fleur de l’âge, à seulement 29 ans. On ne compte plus le nombre de chorégraphes qui puisèrent leur inspiration dans l’œuvre de ce visionnaire et qui tentèrent une reconstitution, même partielle, de ses productions, mais le plus célèbre d’entre eux est sans conteste John Neumeier. Celui-ci ne consacra en effet pas moins de  trois ballets à l’art de Nijinsky durant son mandat de directeur du Ballet de Hambourg : Vaslaw en 1979, Nijinsky en 2000 et Le pavillon d’Armide en 2009.

Créé le 2 juillet 2000 par le Ballet de Hambourg dans le théâtre éponyme et entré au répertoire du Ballet National du Canada en 2013*, Nijinsky, qui bénéficie ici d'une interprétation exceptionnelle, se veut non un ballet narratif mais essentiellement « une biographie de l’âme, une biographie des sentiments et des sensations » révélant les différentes facettes de la personnalité de cet artiste, comme l’évoque Neumeier. Le rideau s’ouvre sur la Festsaal du Suvretta Haus, l’hôtel de Saint-Moritz en Suisse où Nijinsky donna sa dernière représentation devant un parterre d’invités de la haute société, aristocrates ivres de pirouettes, de grands jetés virtuoses et autres performances du même acabit. Ceux-ci entrent par petits groupes aux accents du Prélude N° 20 de Chopin égrenés sur scène par le pianiste Andrei Streliaev. Parmi eux, Bronislava Nijinska, la sœur  de Nijinsky (Jenna Savella) et Romola de Pulsky, son épouse (Heather Ogden), majestueuse dans sa robe pourpre, d’une grande sensualité et d’une non moins grande douceur, laquelle n’évoque cependant en rien la femme fatale qui va être, en partie tout au moins, à l’origine de la folie de son mari. Vêtu d’une cape blanche, celui-ci (l’extraordinaire Guillaume Côté dans la version qui m’a été donnée de voir) apparaît au balcon, descend cérémonieusement les marches et entame un solo d’une grande intensité dramatique qui évoque ses premières chorégraphies, et met en avant ses talents de danseur. Rien ne semble présager des tourments qui vont progressivement apparaître et devenir de plus en plus prégnants sur la tumultueuse partition de la 11ème symphonie de Chostakovitch, magnifiquement interprétée par l’orchestre Prométhée sous la houlette de David Briskin. Il faut d’ores et déjà aussi souligner la remarquable mise en scène de Neumeier et sa magnifique reconstitution du salon de l’hôtel de Saint-Moritz, lequel va successivement accueillir Diaghilev portant l’Esclave d’Or, les filles du harem de Shéhérazade dans leurs splendides atours inspirés par les croquis originaux et signés de Neumeier lui-même, la marionnette tragique de Pétrouchka, un des grands rôles tenus par Nijinsky aux Ballets Russes et, enfin, le Faune, dans toute sa dimension aussi érotique qu’énigmatique. En effet, pour rendre son ballet plus lisible, Neumeier a dédoublé son héros fétiche, chacune des 7 facettes de sa personnalité étant incarnée par un danseur différent. C’est ainsi que l’on peut également le retrouver dans les rôles de Harlequin dans Carnaval, du poète dans Les Sylphides, d’Albrecht dans Giselle, de l’esclave dans Shéhérazade et de l'esprit de la rose dans le Spectre de la rose. Malgré tout, il est parfois difficile de suivre le déroulement du ballet pour celui qui ne connaît pas très bien la vie et l’œuvre de ce personnage exceptionnel…

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Le second acte, de beaucoup le plus fascinant de par la puissance émotionnelle qu’il dégage, embarque le spectateur dans les arcanes de la folie de notre héros. La présence de Romola et des autres membres de la famille est plus prégnante, évoquant des souvenirs plus intimes du danseur. Le spectre de la guerre de 14, cette guerre qui a emporté son frère dans la mort, vient interférer avec les images aussi angoissantes que poignantes de Vaslav dans sa schizophrénie sous l'emprise de ses démons. Sa gestuelle saccadée, spasmée, répétitive, désespérée, ponctuée de douloureux silences devient vite insupportable. A ces scènes de violence marquées par le délire et la déchéance alternent des scènes plus calmes mais non moins bouleversantes car empreintes d'une infinie tendresse et d'une non moins grande compassion, entre autres celle qui montre un Nijinsky prostré, hébété, hagard, assis sur une luge que tire une Romola en proie à un profond désespoir. La fin de l'œuvre, grandiose, sera marquée par un solo, celui où Nijinsky, déroule sur la scène deux tapis, l'un rouge et l'autre noir, qu'il dispose en croix avant de s'y enrouler avec une majesté infinie, concluant ainsi son "mariage avec Dieu".

J.M. Gourreau

Nijinsky / John Neumeier, Ballet National du Canada, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, du 3 au 8 octobre 2017, dans le cadre de la manifestation "Transce en danses".

 

*Cette œuvre a également été dansée sur la scène du Palais Garnier en janvier 2003.

Radhouane El Meddeb / Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire / Un profond humanisme

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Photos J.M. Gourreau

 

Radhouane El Meddeb :

Un profond humanisme

 

C’était il y a un peu plus de vingt ans, en 1996, très exactement. Féru de théâtre mais dans l’impossibilité d’exercer son art, Rhadouane El Meddeb décide d’abandonner la terre qui l’a vu naître pour fuir la misère, les contraintes et le manque de libertés, tant individuelles que publiques, imposées par le régime de la Tunisie d'alors. Il gagne la France qui l’accueille à bras ouverts. Après quelques années consacrées au théâtre, il se passionne pour la danse et crée, en 2005, son premier solo, Pour en finir avec MOI. L’année suivante voit la naissance de sa compagnie, "Soi". Désormais, les choses vont très vite, avec le succès que l’on connait (cf. Tunis le 14 janvier 2011, Au temps où les arabes dansaient et Heroes prélude dans ces mêmes colonnes). Sa première pièce de groupe, Ce que nous sommes, est créée à Paris au C.N.D. en 2010. Son charisme et sa grande sensibilité l’engagent alors à s’intéresser au sort peu enviable de ses compatriotes restés au pays, lesquels subissent de plein fouet la révolution de jasmin (Intifada) qui voit la chute du dictateur Ben Ali et la reprise en mains du pays par les islamistes : dans ce contexte du "Printemps arabe", « beaucoup de changements, de bouleversements, de transformations, de revirements » l’incitent à proposer à huit danseurs, un chanteur et un pianiste, tous tunisiens, « de se dire, de se libérer avec eux, de partir avec eux à la recherche d’une nouvelle expérience ».

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Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire est une œuvre d’une grande sobriété, plus théâtrale que dansée, créée en juillet dernier dans les vestiges du cloître des Carmes en Avignon. Au début du spectacle, les interprètes entrent les uns à la suite des autres et entament, sur le chant monocorde, mélancolique, grave et profondément intense de Mohamed Ali Chébil, une lente déambulation géométrique davantage chargée de désespoir que d’espoir, tout en dévisageant avec insistance les spectateurs comme pour les prendre à témoin, les inciter à partager leur peine. Un simple regard en dit souvent plus qu’un long discours, rappelle le proverbe… Hommage aux martyrs d’un peuple qui s’est révolté plus qu’un retour aux sources. On peut lire également la douleur engendrée par la perte récente d’un père adulé, ainsi qu’un questionnement sur l’exil, la solitude, l’absence. La grande sobriété de cette œuvre ponctuée tantôt de transes, tantôt de silences méditatifs, souligne l’angoisse, l’affliction, le fatalisme et la résignation des exécutants, révélant également la grande bonté, la sagesse et la tempérance de son auteur. Il y a en effet beaucoup de retenue et de nombreuses interrogations dans ce spectacle très engagé tant politiquement que socialement, lesquelles lui confèrent un côté tragique et sombre, laissant présager pour ce pays en pleine mutation un long et difficile retour au calme et à la sérénité.

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Cette pièce a été donnée dans le cadre de la 25ème édition des "Plateaux de la Briqueterie" qui, comme l’évoque son directeur, Daniel Favier, « est fortement marquée par des spectacles miroirs d’un monde fragile, meurtri (…) où l’espoir s’inscrit en creux ». Quinze autres propositions chorégraphiques, dont certaines inédites comme celle de Benjamin Bertrand, Rafales, ont émaillé ces journées aussi intenses que passionnantes, révélant la diversité et la richesse de l’art chorégraphique d’aujourd’hui.

J.M. Gourreau

Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire / Radhouane El Meddeb, Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine, 29 septembre 2017.

Capucine Goust / Tselem / Bienfait(s)

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Capucine Goust :

Bien fait(s)

 

Tselem photographie audoin desforges 1Bien que l’été soit désormais terminé, la seconde édition du "festival" Bien faits bat son plein avec au programme 9 soirées de spectacles signés Louis Barreau, Jean-Christophe Bleton, Capucine Goust, Yoann Hourcade, Joanne Leighton, Sylvain Riejou, Simonne Rizzo, Arno Schuitemaker et Raphaël Soleilhavoup. Une sorte de prélude à la 20ème édition de Faits d’hiver qui verra le jour en janvier prochain. Bien faits met en scène des jeunes et des moins jeunes, pas tous encore très connus mais qui, tous,  ont leur mot à dire. Il est bien sûr impossible de rendre compte de l’ensemble des prestations de ces artistes que Christophe Martin a pris sous son aile ; mais cette manifestation a permis de découvrir de nouveaux talents, en particulier celui de Capucine Goust qui a présenté à Micadanses sa toute première œuvre, Tselem, témoignant d’une grande sensibilité, d’un lyrisme exacerbé et d’une profonde maturité.

      Si cette artiste fait ici ses premières armes de chorégraphe, elle est en revanche bien connue comme danseuse et interprète : diplômée du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon en 2008, elle rejoint très vite la même année Nasser-Martin Gousset pour sa reprise de Peplum et la création de Comedy. Dans les années qui suivent, on la retrouve dans la quasi-totalité de ses créations : Pacifique en 2010, En attendant Godard en 2013. Elle sera également son assistante pour Le visiteur (2013), ainsi que dans la chorégraphie du long métrage de Paul Calori et Kostia Testut, Sur quel pied danser (2016). Entre temps, elle participe comme interprète à la création de Révolution d’Olivier Dubois (2009) et à celle de Symfonia Piesni Zalosnych de Kader Attou (2010).  Elle danse également pour Joëlle Bouvier, Karine Saporta, Dave Saint-Pierre, Benjamin Millepied, tandis qu'elle poursuit le développement de sa sensibilité à l’art de Terpsichore auprès de Catherine Diverrès dans le travail et l’interprétation de ses dernières pièces, Penthésilées (2013), Solides (2014) et Blow the bloody doors off (2016).

TselemGoust capucine ph a commendaTselem photographie audoin desforges copie 1                                 Ph. Maxime Garault                                                   Ph. Audoin Desforges                                                    Ph. Alexis Komenda

Tselem est d'ailleurs fortement marqué par la poésie et l’univers de Catherine Diverrès. C’est une pièce très sombre qui porte en elle la mort d’une amie d’enfance de la chorégraphe qui s’est suicidée à l’aube de ses vingt ans et qui convoque la reconstruction du soi. Sur scène, une femme est assise à une table rouge, empreinte d’un profond désarroi, face à un évènement qui, visiblement, la dépasse. Elle se lève, fait quelques pas hésitants, retourne à sa chaise, se rassoit. Une émotion dramatique incommensurable se dégage de cet être perdu qui semble ne plus savoir qui il est ni ce qu’il fait. Mais personne n’est là pour le soutenir. Que dire, que faire ? Son désarroi touche, étreint le spectateur impuissant. Celle-ci se raccroche alors à quelques objets qui se trouvent là, par hasard, une théière et une tasse qu’elle déplace plusieurs fois - objets anodins que l’on sent plus que l’on ne voit - comme pour faire vivre un rituel de partage. Elle se cramponne aussi à cette table-refuge, s’y appuie, s’y arrime, cherche à la faire tournoyer, piètre et dérisoire soutien. C’est pourtant elle sa seule et unique amie dans cet univers morne et triste. Peu à peu, la confiance lui revient. Ses gestes fragiles, simples et naturels, dans lesquels se lit une inéluctable fatalité, sont cependant empreints d’une douceur, d’une grâce et d’une émotion ineffables. Sentiments exacerbés par la projection, en arrière plan, d’une forêt aux arbres dépouillés et dont les branches semblent enserrer et transpercer son image. L’on songe immanquablement à Erlkönig, cette célèbre ballade de Goethe, qui évoque ce père chevauchant sous l’orage dans une ténébreuse et profonde forêt, son enfant dans ses bras, lequel sera peu à peu emporté dans la mort par le roi des aulnes.

J.M. Gourreau

Tselem / Capucine Goust, Micadanses, 26 septembre 2017, dans le cadre du Festival "Bien faits".

Alyona Ageeva / Palimpseste 17-6 / Master of time / Magical meetings

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Photos J.M. Gourreau

Alyona Ageeva:

Palimpseste 17-6

 

Devant le succès de la série de spectacles mensuels de butô au Théâtre du temps à Paris en 2015-2016, son organisateur, Michel Titin-Schnaider et la Direction de ce théâtre ont décidé de reconduire cette année cette manifestation, en parallèle avec le festival de butô-acousmatique du Cube à Issy les Moulineaux. La dernière soirée de 2017 a fait appel à des artistes russes sous la houlette d'une danseuse encore inconnue en France, du moins dans cette discipline, Alyona Ageeva. Cette artiste qui a travaillé dans sa patrie d'origine avec de nombreux professeurs de diverses obédiences, tels Ilya Rutberg ou Katsura Kan, a fondé il y a maintenant quatre ans le Alyona Ageeva Physical Theatre, lequel s'est adjoint à des artistes d'autres disciplines de différents courants de danse et de théâtre contemporains pour créer la PosleSlov Physical Theatre Company.

P1210094P1210100P1210082 copieIl est étonnant que cette artiste qui respire et porte dans toutes ses attitudes la douceur et la bonté se soit essayé au butô: ce qu'elle donna à voir dans ses extraits de Master of time et de Magical meetings relevait en effet davantage de la danse contemporaine que du butô proprement dit: aucune émotion ne transpirait en effet de son visage, ni peur, ni colère, ni violence, ni même compassion ou empathie. En outre, contrairement à ce que l'on a l'habitude de voir dans le butô traditionnel, elle ne s'est produite seule qu'à de rares moments. Tout était dans la gestuelle et les tableaux qu'elle réalisait, lesquels, à l'instar de ceux d'un Joseph Russillo, étaient ceux d'un architecte du mouvement en constante recherche d'une esthétique contemporaine: très travaillés et construits à partir de lignes aux courbes harmonieuses d'une grande pureté se prolongeant à l'infini, ils semblaient évoquer une histoire qui transférait le spectateur dans un univers où, pour paraphraser Baudelaire, "tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté". Un butô qui se voudrait dans le style du butô blanc de Kazuo Ohnô, tout dans la délicatesse, la gracilité et la mesure mais toutefois loin de son esthétique et de son esprit originels, privilégiant l’harmonie rigoureuse des lignes à la réflexion. S’il n’émanait en effet aucun sentiment tangible de ces corps en mouvement, ils exprimaient cependant une grande fragilité, beaucoup de douceur et une incommensurable poésie, apanages d’un romantisme qui seyait parfaitement à ces artistes. Cette impression me fut confirmée quelques jours plus tard lorsque Alyona Ageeva se produisit à nouveau dans un programme plus éclectique à la Cité Internationale des Arts à Paris dans des œuvres combinant danse, musique et vidéo : elle m’apparut ainsi fine et racée, rompue à une danse contemporaine très proche d’un art sculptural qui n’était pas sans évoquer Rodin ou Camille Claudel.

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Ph. J.M. Gourreau

Nous aurons l’occasion de revoir cette artiste dans le cadre du festival butô-acousmatique « En chair et en son #3 » qui se déroulera du 26 au 28 octobre à Issy-les-Moulineaux : 18 performances d’artistes de quelques 11 nationalités présenteront des pièces musicales initialement composées pour le concert mais « qui se donnent à danser » du fait de leur appropriation par des danseurs de butô. « Il en résulte une complicité plus étroite entre musicien et danseur, une meilleure compréhension des arts mutuels de l’un et de l’autre. Chacun crée son monde, s’ouvre à l’autre au travers de son art », nous dit Elizabeth Damour. Et celle-ci de conclure : « Un espace temps au sein duquel le son révèle la chair et où la chair sublime le son ». Nous pourrons ainsi goûter entre autres à l’art de Masaki Iwana, Moeno Wakamatsu, Juju Alishina, Marlène Jöbstl, Sylvia Hanff, Tamara Pitzer, Dominique Starck, Elizabeth Damour, Marek Jason Isleib, Alyona Ageeva pour les danseurs et David Fenech, Pierre Boeswillwald, Vincent Laubeuf, Alexandre Bellanger, Nicolas Marty et Michel Titin-Schnaider pour les compositeurs.

J.M. Gourreau

Master of time / Alyona Ageeva, Théâtre du temps, Paris le 21 / 09 / 17, dans le cadre de la manifestation "Palimpseste-17".

Magical meetings / Alyona Ageeva, Cité Internationale des Arts à Paris, le 25 / 09 / 17.

Blanca Li / Solstice / Une écologiste convaincue

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Solstice Ph. Nico Bustos

 

 

Blanca Li:

Une écologiste convaincue

 

A l'instar de nombreux artistes, Blanca Li s'avère préoccupée par le devenir de notre univers, victime d'innombrables pollutions et dégradations, conduisant aussi inéluctablement qu'irrémédiablement l'Homme à sa perte. Solstice reflète d'une manière aussi originale que poétique ses préoccupations : cette mise en garde par la danse est une nouvelle mise au point sur la gravité de la situation et la nécessité d'y remédier au plus tôt. Ce n'est cependant pas un spectacle militant mais plutôt une invitation à découvrir les beautés de la nature sous toutes ses formes, telle que l'on peut encore les retrouver dans diverses parties du monde, là où l'être humain n'a pas laissé son empreinte de manière inévitable.

C'est en fait les quatre éléments constituant la nature, le feu, l'air, l'eau et la terre que la chorégraphe évoque au travers de Solstice, à moins qu'elle ne fasse allusion à l'équinoxe d'automne car la création de l'œuvre a été effectuée très précisément le 21 septembre: on sait en effet que s'ouvre chaque année à cette date un nouveau cycle, à la fois pour la nature et pour l'être humain, lesquels vont connaître le début du repos automnal incitant toute forme de vie à se terrer. Lors de son basculement dans l'autre hémisphère, la course du soleil sur l'écliptique rencontre précisément l'équateur céleste, ce qui produit un changement radical dans sa vibration électromagnétique. Cette vibration, qui a lieu deux fois au cours d'une année terrestre, le 20 mars et le 21 septembre, transmet à la terre et à tout ce qui y vit une énergie nouvelle que chacun capte du système solaire. Or, c'est aux solstices que s'exprime la plus haute intensité du cycle commencé aux équinoxes. Le fait que Blanca Li ait choisi cette date pour sensibiliser l'Homme à ses attitudes irresponsables n'est peut-être pas totalement utopique... Bien que celui-ci n'en ait généralement pas conscience, cette période s'accompagne en effet dans nos chakras* de vibrations spirituelles tendant au développement de la connaissance et à de grands progrès sur le sentier de la conscience.

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Quoi qu'il en soit, si Solstice fait allusion aux coulées de lave des volcans, aux ouragans, aux tsunamis, aux raz-de-marée et à l'impuissance de l'Homme face à ces éléments déchaînés, cette œuvre évoque tant la beauté de ces phénomènes naturels que leurs conséquences. Mais la chorégraphe y suggère également la fragilité d'une feuille sous la brise de l'hiver ou le chant des oiseaux dans les arbres en fleurs au printemps. La danse concoctée pour ses 14 interprètes, mixage de danse contemporaine et de hip-hop mâtiné de danse espagnole et de danse africaine, est souvent un déferlement d'énergie, une danse dans l'urgence magnifiée par le décor très original de Pierre Attrait, scénographe et dramaturge avec lequel Blanca Li a travaillé à plusieurs reprises, notamment pour le Jardin des délices, Robot et Déesses et Démones. Ce décor en tissu léger et vibrant qui descend des cintres comme un nuage, évoque tantôt le ciel, tantôt le vent et, même, à l'issue du spectacle, la terre nourricière. Une fantasmagorie saisissante qui, par moments, fait penser à Loïe Fuller, merveilleusement mise en lumière par Caty Olive, au sein de laquelle Blanca Li, selon ses bonnes habitudes, a fait intervenir des projections vidéo réalisées par Charles Cercopino, responsable artistique du Studio de la Maison des Arts et de la Culture de Créteil, lequel a déjà collaboré à la scénographie des 5 ou 6 derniers spectacles de la chorégraphe.

La partition musicale de Solstice quant à elle a été confiée à un étonnant musicien virtuose espagnol, Tao Gutierrez, compositeur-chanteur-batteur tout à la fois, qui, lui aussi, a déjà composé puis interprété plusieurs créations pour la compagnie, parmi lesquelles la version flamenco-jazz originale de la musique de Poeta en Nueva-York.

J.M. Gourreau

Solstice / Blanca Li, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 21 septembre au 13 octobre 2017.

*Centres énergétiques de nos corps qui permettent à l'énergie d'être absorbée vers l'intérieur.

Nederlands Dans Theater 1 / Sol León, Paul Lightfoot & Crystal Pite / Les angoisses de l'âme humaine

Stop motion 04 rahi rezvaniIn the event 05 rahi rezvaniSafe as houses 02 rahi rezvani 1                             Stop -Motion                                                              Safe as Houses                                                                  In the Event

                                                                                 Photos Rahi Rezvani                                        

 

Nederlands Dans Theater 1 :

Les angoisses de l'âme humaine

 

Il ne s’était pas produit sur la scène du théâtre de Chaillot depuis 2014. Longtemps dirigé par Hans van Manen puis par Jiři Kilián avant de l’être aujourd’hui par Sol León et Paul Lightfoot, le NDT1 nous revient cette fois avec deux nouvelles pièces signées conjointement par ces deux chorégraphes, Safe as houses sur des partitions de Bach et Stop-Motion sur des musiques de Max Richter. Mais surtout avec une trop courte pièce de Crystal Pite, In the event, chorégraphe canadienne de génie qui s’est produite avec William Forsythe et que l’on a pu découvrir récemment au Théâtre de la Colline et à l’Opéra de Paris. Elle a commencé à travailler avec le NDT en 2005, compagnie avec laquelle elle est associée depuis 2008 et pour laquelle elle a déjà créé 8 pièces, Pilot en 2005, The second Person en 2007, Frontier en 2008, Plot Point en 2010 (nominé pour le prestigieux prix Benois de la danse), Solo Echo  en 2012, Parade en 2013, In the Event en 2015 et The Statement en 2016. Elle y présentera en mai 2018 une nouvelle œuvre, Savoir faire. Cette chorégraphe très prolifique qui débuta sa carrière en 1990 au Ballet British Columbia à Vancouver a aujourd’hui plus de 50 ballets à son actif, non seulement pour sa compagnie, Kidd Pivot, mais aussi pour une dizaine de troupes internationales, telles que The Royal Ballet, le Cullberg Ballet, The Frankfurt Ballett, The National Ballet of Canada et Les Ballets Jazz de Montréal, sans oublier le Ballet de l’Opéra de Paris (pour lequel elle a créé The Seasons’ Canon) pour ne citer que les plus célèbres. Sur la musique de Owen Belton, In the Event qu’elle présente ici avec les danseurs du NDT analyse les divers états psychologiques traversés par un individu lors d’un événement traumatique comme le deuil. C'est une danse au langage novateur, théâtrale, puissante et énergique, empreinte d’une vitalité débordante qui joue avec la lumière et les ombres. Ciselé par une gestuelle stroboscopée, il se termine par un audacieux solo dans une atmosphère sombre chère aux romantiques, quelques mouvements issus du classique venant interférer dans un langage contemporain fort subtil. Il n’est pas trop présomptueux de dire que Crystal Pite a renouvelé l’art de Terpsichore, son inventivité, tant du point de vue chorégraphique que scénographique ou dramaturgique, étant étonnante. "Créer, pour moi, c’est réaliser des choses, transformer l’inconnu en quelque chose de tangible" dit-elle. La guerre et les conflits, les frontières et l’exil sont des thèmes qu’on retrouve souvent dans son œuvre et qui peuvent être évoqués ici.

Moins novatrices mais tout aussi fascinantes Safe as Houses et Stop-Motion, les deux œuvres de Sol León et Paul Lightfoot présentées en début et en fin de la soirée, évoquent les tourments de l'âme humaine. Safe as Houses (2001) qui s’inspire du Yi Jing ou Classique des changements, un des plus anciens textes chinois, reflète la dépendance à l'environnement physique et, finalement, à la survie de l'âme. Soutenue par diverses pièces de Bach, la danse est construite autour d'un mur pivotant dévoilant alternativement les interprètes. La chorégraphie, toute en rondeurs, est sophistiquée mais moelleuse, parfois aérienne, toujours très musicale.

Dans Stop-Motion (2014), huit danseurs évoquent l'émotion et les perturbations brutales qu'occasionne l'adieu de la fille des deux chorégraphes, Saura, sur une musique de facture très classique mais mélancolique de Max Richter. L'œuvre fascine par sa fort belle mise en scène et par les lumières de Tom Bevoort qui lui confèrent un climat sombre et romantique, presque désespéré, mais aussi et surtout par ses pas-de-deux d'une très grande originalité, parfaitement exécutés. Une soirée qui réchauffe le cœur.

J.M. Gourreau

Safe as Houses et Stop-Motion / Sol León et Paul Lightfoot & In the Event / Crystal Pite, Nederlands Dans Theater 1, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 22 au 30 juin 2017.

Daniel larrieu / Littéral / 60 balais, ça se fête...

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Photos Benjamin Favrat

 

Daniel Larrieu:

60 balais, ça se fête…

 

Daniel Larrieu ne manque pas d’humour. A l’occasion de son soixantième anniversaire, dont 35 sur scène, et à l'invitation de Thomas Lebrun, actuel directeur du CCN de Tours que Larrieu a lui-même dirigé pendant 10 ans, il a concocté un petit bijou chorégraphique évoquant son parcours (une centaine de pièces à son actif) dans une scénographie de circonstance, 60 balais en paille de sorgho fabriqués écologiquement. Ce qui ne nous étonnera pas lorsqu'on sait que le chorégraphe, titulaire du BEP « Jardins espaces verts », est un adepte très attentif à la protection de l’environnement et qu'il a commencé la danse dans un atelier de pratiques artistiques dans un collège agricole. Ce véritable "corps de balais" suspendus dans les cintres au centre du plateau ou adossés aux murs de la scène ne danse, ni ne fait le ménage bien sûr mais offre un cadre de circonstance aux cinq danseurs qui l’accompagnent ! Car Larrieu, plein d'humour et d'allant, seul sur scène pendant une bonne dizaine de minutes, semble avoir retrouvé une seconde jeunesse. Une marche lente, paisible, élégante, empreinte de calme et de sérénité. A l'image d'une vie bien remplie dont quelques bribes lui reviennent en mémoire. Certains moments semblent plus ludiques et plus légers que d'autres ; mais ils sont toujours le reflet des univers musicaux diamétralement opposés signés Karoline Rose, Quentin Sirjacq et Jérôme Tuncer. Même atmosphère pleine de calme, de sérénité et de poésie lorsque ses 5 danseurs prennent le relai : le mouvement est continu, mesuré, empreint d'un charme ineffable.

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D'une durée de 60 minutes, Littéral, pièce en trois volets, est bien plus que l’évocation d’une vie toute entière consacrée à la danse, voire à la poésie: car Larrieu est aussi et avant tout un poète qui fut également comédien à ses heures. " J’ai eu envie de jouer entre des modalités distinctes, la perception et la description, le code des gestes et celui des mots. Et de tester l’équilibre entre discours et ressenti", ajoute t'il. Sa gestuelle est précise, légère, calculée, mûrement réfléchie. Comme s'il voulait montrer à ses jeunes interprètes qui le contemplent à l'arrière du plateau comment conférer beauté, grâce et harmonie au mouvement créé. Une véritable leçon de danse. Ses émules se caleront dès lors sur ses pas. Des solos, duos, trios et quintettes se forment puis se défont pour revenir à chaque fois à des chorégraphies d’ensemble d’une remarquable précision, le tout dans un climat ludique qui réchauffe le cœur. Et pourtant, ces danses tiennent davantage de l'évocation que de la démonstration. Et c'est bien là tout l'art de Larrieu : faire passer un message avec élégance, lyrisme et émotion.

J.M. Gourreau

Littéral / Daniel Larrieu, Théâtre Olympia Tours, les 14 & 15 juin 2017, dans le cadre de "Tours Horizons" et 17 juin 2017, Théâtre de l'Aquarium, en clôture du Festival "June Events".