Jean Marie Gourreau

  • Profession : Vétérinaire, Directeur de recherches, Critique de danse

Billets de critiphotodanse

Damien Jalet / Kohei Nawa / Vessel / Dérive dans un autre monde

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Damien Jalet / Kohei Nawa :

Dérive dans un autre monde

 

 

Jalet dVoilà un spectacle fascinant, depuis sa première image jusqu’à la dernière. Ce qui captive de prime abord dans Vessel, une œuvre du chorégraphe franco-belge Damien Jalet créée en 2015, c’est sa mise en scène signée Kohei Nawa qui nous embarque dans la nuit des temps, au sein d’un univers fantasmagorique que n’aurait certainement pas renié Jules Vernes, pouvant évoquer l’émergence d’une île des profondeurs d’un monde sous-marin peuplé de créatures hallucinatoires mi-animales, mi-humaines qui évoluent dans les abysses d’une mer imaginaire. Un spectacle qui relève autant de la sculpture que de la danse. Et pour cause. "J’ai découvert le travail de Kohei Nawa alors que j’étais en tournée au Japon en 2013. Ce fut un véritable coup de foudre artistique. Je n’avais qu’une envie, le rencontrer, afin que l’on travaille ensemble", nous explique Damien Jalet. Un artiste japonais qui n’est d’ailleurs pas inconnu en France, révélé notamment par l’exposition de Throne sous la pyramide du Louvre, dans le cadre de la saison "Japonismes 2018" : cette sculpture monumentale de plus de 10 mètres de haut, entièrement couverte de feuilles d’or, symbole des pouvoirs qui gouvernent le monde, synthétisait la tradition culturelle japonaise et les technologies actuelles les plus novatrices. En fait, l’originalité de l’art de Nawa réside dans son concept "PixCell", au travers duquel le sculpteur procède à la création de nouvelles images oniriques, lesquelles revêtent des impressions en 3D et des sujets inanimés, voire animés, par des matériaux contemporains, tels que plastique, verre, mousse de polyuréthane, perles artificielles, boues ou autres "Katakuriko", pâte blanche évoquant de la fécule de pomme de terre, qui se solidifie lors de sa manipulation et qui, paradoxalement, se liquéfie lorsque l’on arrête de la pétrir…

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Photos Yoshikazu Inoue

C’est finalement en 2015, au cours d’une résidence commune de quatre mois à la Villa Kujoyama à Kyoto, le pendant japonais de la Villa Médicis, que Nawa et Jalet, lui-même, très influencé par la tradition japonaise et les rites du Shugendo, décident de réaliser une œuvre conjuguant leurs deux arts, celui de la danse et du mouvement, art de l’éphémère par excellence, avec celui de la sculpture, représentation d’une attitude saisie au vol et figée dans l’instant pour l’éternité. De cette rencontre nait Vessel, un trio qui deviendra plus tard un septuor, où le corps humain est utilisé comme un matériau sculptural abstrait, l’entrelacement des membres donnant naissance à des formes insolites qui vont se réfléchir dans le miroir d’une eau d’une incommensurable profondeur, source de toute vie. Au centre du plateau, par conséquent transmuté en lac ou en mer, semble émerger de la pénombre une île volcanique née d’une sorte de boue solidifiée, allusion sans doute à des textes mythologiques relatant la création du Japon. C’est sur et aux abords de cette île que vont évoluer des créatures anthropomorphiques sans visage, évocatrices d’une faune abyssale de crustacés ou de mollusques, bathynomes géants ou poulpes démesurés, dont les enchevêtrements de tentacules plongés dans l’univers sonore de Marihiko Hara et de Ryuichi Sakamoto, dessinent, dans leur mouvement continu, des figures sculpturales géométriques éphémères, d’une grâce et d’une harmonie à vous couper le souffle.

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Throne / K. Nawa sous la pyramide du Louvre

L’œuvre débute dans les ténèbres de la création du monde par le déplacement lent mais furtif de créatures acéphales, qui vont très vite se rejoindre et se fondre les unes dans les autres au fur et à mesure que l’intensité de la musique augmente. Assisterait-on aux prémices de la vie sur une île encore vierge de toute pollution, d’une blancheur immaculée? Peu à peu, les corps se déploient, vont et viennent, se palpent, se tordent, se rapprochent pour former des groupuscules, d’aucuns finissant par fusionner les uns avec les autres dans des attitudes sculpturales d’une fulgurante beauté. Mais l’éphémère est de règle et celles-ci vont bientôt se désagréger ou se diviser, pour prendre de nouvelles formes tout aussi majestueuses l’instant d’après. Des masses de corps inidentifiables car à jamais dépourvus de visage desquels sortent une pléiade de membres qui s’agitent, vibrent et s’éclatent de temps à autre, frappant l’eau avec violence dans un bouillonnement d’écume. L’œuvre se terminera sur la vision de l’engloutissement progressif de l’un de ces êtres dans le magma qui l’avait vu naître, son corps enseveli petit à petit par cette glue blanche issue du sol qui lui avait donné naissance, corroborant cette assertion biblique du chapitre 3:19 de la Genèse : "Tu es poussière et tu retourneras en poussière" …

J.M. Gourreau

Vessel / Damien Jalet, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 6 au 13 mars 2020.

 

 

Christian Rizzo / Une maison / Ainsi va la vie

 

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Christian Rizzo :

Ainsi va la vie

 

C rizzo une maison 1Pour Christian Rizzo, une maison, c’est certes un refuge, un abri que l’on ébauche après mûre réflexion, un lieu bien à soi que l’on édifie et que l’on aménage avec soin à son goût pour y vivre et où l’on imprime sa marque ; mais pas seulement. C’est autant un observatoire de la vie, un lieu de mémoire et de transmission, qu’un lieu d’accueil et de partage, avec les autres et pour les autres, car la destinée de l’Homme n’est pas de passer toute son existence dans la solitude. Et si c’est avant tout un site de rassemblement et d’échanges où l’on vaque avec bonheur à ses occupations, où l’on reçoit ses proches, où l’on cohabite avec sa famille et ses amis, un lieu de confidences où se tissent des liens, des amitiés, des amours, où se concrétisent des passions charnelles, où évoluent ses fantômes, c’est aussi dans un tel lieu que peuvent se fomenter rancœurs et colères, inimitiés, séparations et vengeances.

 

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Photos Marc Domage & Max Resdefault

C’est tout cela que le chorégraphe nous fait vivre par le truchement de quatorze danseurs qui évoluent entre un sol organique et une imposante architecture polyédrique spatiale, futuriste, composée de poutrelles tubulaires articulées, inspirée de la triangulation du mathématicien russe Boris Delaunay, et qu’il a lui-même conçue. Un mouvement perpétuel d’histoires éclatées ou imbriquées, présentes ou passées, dans lesquelles, d’ailleurs, chacun peut se retrouver, et qui nous sont narrées sous la forme de duos, trios ou groupuscules obéissant aux pulsions de la musique répétitive de Pénélope Michel et de Nicolas Devos. Des images qui naissent et se concluent dans un univers dépouillé mais d’une très grande beauté plastique, vibrant et dialoguant avec les lumières tantôt scintillantes, tantôt grésillantes de Caty Olive. Un plateau seulement occupé par un immense tas de terre ocre, autant matériau de construction que terre arable, fertile et nourricière, laquelle sera répandue à la pelle sur la scène tout au long du spectacle avant d’être foulée et labourée par les pieds des danseurs, comme pour effacer les traces de leur passé. Un harmonieux va-et-vient perpétuel de personnages, réels ou imaginaires, qui glissent, tournicotent, s’enlacent et se repoussent, enveloppés par les jets lumineux stroboscopés des néons. Comme à son habitude, Christian Rizzo, très inspiré par le nô et le Bauhaus, joue sur les contrastes et les oppositions entre l’ensemble et les fragments, embarquant, pour finir, tout son petit monde dans une bacchanale infernale, une danse macabre qui les conduira bien évidemment à leur perte et au retour à la terre qui les a vus naître. La vie n’est finalement qu’un éternel recommencement...

J.M. Gourreau

Une maison / Christian Rizzo, Théâtre National de la danse Chaillot, du 27 au 29 février 2020. Spectacle également donné dans le cadre du Théâtre de la Ville hors les murs.

Œuvre créée sur la scène du Théâtre Bonlieu à Annecy le 5 mars 2019.

Gil Roman / Maurice Béjart / Béjart fête Maurice / t'M et variations / Boléro / La danse pour la danse

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Gil Roman et Maurice Béjart :

La danse pour la danse

 

Gil romanMaurice bejart 730x321Il est bien sûr inévitable de voir programmé, dans un hommage à Maurice Béjart, l’un de ses ballets mythiques, que ce soit le Sacre du printemps sur la musique éponyme de Stravinsky ou le Boléro sur la célèbre partition de Ravel, désormais devenu un "tube". C’est ce dernier qui a eu la primeur d’accompagner t’M et variations de Gil Roman ainsi que Béjart fête Maurice, les deux autres œuvres inscrites cette saison au programme de la tournée du Béjart Ballet Lausanne dans diverses villes de France et de Navarre.

C’est sur t’M et variations, une œuvre de Gil Roman, désigné par Béjart lui-même comme son successeur, que s’ouvre ce majestueux spectacle. Toutefois, si le disciple a bien assimilé le style du maître, il n’en a malheureusement pas totalement acquis l’esprit, et si t’M et variations s’avère une fort belle pièce en son hommage, en fait un collage de soli, duos, trios et variations pour un petit ensemble de danseurs, il lui manque toutefois cette petite pointe de finesse et de musicalité que l’on va retrouver dans la pièce suivante, Béjart fête Maurice, patchwork de fragments issus du répertoire du Ballet du XXè siècle. L’intérêt de t’M et variations, créé pour le dixième anniversaire de la disparition de Béjart, tient surtout à l’étonnant dialogue qui s’établit d’une part, entre les deux compositeurs et interprètes, J.B. Meier et Thierry Hochstätter, placés sur une estrade au fond du plateau et, d’autre part, les danseurs du Béjart Ballet. Une suite de piécettes aussi délicates que spirituelles sur le thème de l’amour et des jeux qu’il engendre, en écho aux percussions d’un éclectisme fascinant, mettant autant en valeur l’excellence des musiciens que celle des danseurs. Aucun argument comme support de ce ballet énergique et lyrique tout à la fois, juste des pages de danse pure que l’on tourne comme les pages d’un livre d’histoire..

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Photos G. Batardon, I. Chkolnik & F. Levieux

D’une toute autre veine, Béjart fête Maurice* est une œuvre festive "conçue comme une lettre où chaque danseur signerait avec son corps", nous dit Gil Roman. Elle rassemble six extraits de ballets judicieusement choisis qui résument tout l’art béjartien, fragments qu’il a lui-même magistralement mis en scène et dont l’arrangement varie au fil du temps. Le premier est un fragment de sa 1ère Symphonie qui met en valeur l’exceptionnelle musicalité de Béjart et, surtout, le niveau d’excellence de sa compagnie, lequel n’a pas faibli ni pris une ride depuis sa mort en 2007. Héliogabale qui lui fait suite est un petit bijou drolatique plein de verve et d’humour, créé en 1976 sur une musique de Verdi, inspiré de textes d’Antonin Artaud et d’attitudes de la gent animale. Lui succède un truculent pas de deux très lyrique, Im chambre séparée, extrait de Wien, Wien, nur du allein, magnifiquement interprété avec beaucoup de sensibilité par Elisabet Ros et Julien Favreau, deux "anciens" complices du Ballet du XXè siècle. Dans le solo suivant, Und so weiter, Masayoshi Onuki eut l’heur de pouvoir pleinement déployer son élégance et sa prodigieuse technique. Rossiniana, servi à l’issue de ce patchwork, est une pièce très enlevée qui n’est pas sans évoquer la Commedia dell’arte, illustrant parfaitement ce que Gil Roman souhaitait mettre en avant dans ce ballet, à savoir la joie et le plaisir qu’éprouvent toujours les danseurs à interpréter les œuvres de leur ancien maître, même si, parfois, elles pourraient désormais paraitre un peu désuètes.

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Comme je l’ai évoqué plus haut, la soirée se terminait par ce chef d’œuvre intemporel qu’est Le Boléro, une œuvre cérémonielle qui prend une dimension grandiose sur la vaste scène du Palais des congrès de Paris et qui, à elle seule, vaut le déplacement. Un petit bémol toutefois, Elisabet Ros qui en était l’interprète principale le soir où il m’a été donné de le voir manquant parfois un peu de "peps" pour réveiller, aguicher, enflammer les quelque 38 hommes assis autour de la table "sacrificielle" sur laquelle elle était juchée.

J.M. Gourreau

t’M et variations / Gil Roman, Béjart fête Maurice & Boléro / M. Béjart, Béjart Ballet Lausanne, Palais des Congrès, Paris, du 26 au 29 février 2020.

*Créé le 16/12/2016 au Théâtre de Beaulieu à Lausanne.

Olivia Grandville / A l'Ouest / Sur les traces des Amérindiens

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Olivia Grandville :

Sur les traces des Améridiens

 

En 1921, alors qu’il n’avait encore que cinq ans, Louis-Thomas Hardin, alias Moondog, visite avec son père la réserve indienne Arapaho et assiste à une danse du soleil. Au cours de ce spectacle, il aura également  la chance de s’initier au tom-tom, instrument de musique à percussion proche des tambours, et d’assister à des pow-wow, rassemblements militants sociaux, religieux et festifs de Nord-Amérindiens célébrant les exploits de leurs guerriers et rythmés par les pulsions de ces tambours. Ce moment privilégié, au cours duquel  les Amérindiens ont l’occasion de se rapprocher de leur ancêtres et de faire revivre leurs coutumes, marquera fortement les débuts de ce musicien de jazz atypique qui incorporera quelques accents rythmiques de musique amérindienne aux rythmes afro-américains, lesquels sont le corps traditionnel du jazz. A la base de son travail, ceux-ci resteront d’ailleurs présents dans nombre de ses compositions ultérieures.

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C’est peut-être davantage pour aller à la rencontre de la culture amérindienne sur les traces de Moondog et d’y étudier la place de la danse ainsi que son intégration  dans la vie sociale et religieuse, voire pour réaliser un fantasme d’enfant resté vivace à l’âge adulte, qu’Olivia Grandville effectue, en 2017, un voyage de plusieurs mois, du Québec au Nouveau Mexique, au cœur des réserves autochtones du Canada et d’Amérique du Nord. A la fin du 19è siècle, ces danses, mal perçues par les populations non autochtones qui y voyaient des danses de guerre, furent une cible de répression, tant par les gouvernements américain que canadien, durant plusieurs décennies. La "Loi sur les Indiens", amendée en 1880, interdisait en effet aux Amérindiens d'organiser, de participer ou même d'assister à certaines cérémonies traditionnelles comme le Potlatch ou à des danses comme le Tamanawas, sous peine d'incarcération… En 1914, cette loi fut encore renforcée, interdisant cette fois les danses ou le port des vêtements de danse traditionnels en dehors des réserves, sous peine de sanctions draconiennes. Finalement, lors de l'amendement de 1925, le gouvernement canadien a interdit les pow-wow, la Danse du soleil et la cérémonie de la "tente à sudation"*. En 1951 toutefois, une nouvelle loi permit en toute légalité aux autochtones de tenir à nouveau des pow-wow et des cérémonies au Canada.

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C’est donc un des pans de ce pèlerinage qu’Olivia Grandville évoque au travers de cette pièce, intitulée À l’ouest, ouvrant son cœur par le truchement de l’image et de la danse sur les fabuleux moments  qu’elle avait vécus parmi les peuplades amérindiennes, nous faisant partager, dans ce carnet de voyage, le désarroi de ces êtres qui, depuis plus d’un siècle maintenant, luttent sans relâche pour leur liberté et la conservation de leurs terres. Un spectacle proche de la transe qui, fort curieusement, se déroule sur une banquise du grand nord canadien devant une tente-igloo, laquelle pourrait fort bien rappeler cette "tente à sudation" dont je faisais état plus haut mais au sein de laquelle, aujourd’hui, on se rassemble non pour se soigner mais pour se nourrir d’images de la vie traditionnelle ancestrale ou des actualités du monde moderne diffusées jusque dans les contrées les plus reculées par la télévision… Il n’en reste pas moins que la chorégraphie, rythmée par les envoûtantes et impulsives percussions de Moondog et d’Alexis Degrenier, amalgame des danses de pow-wow au propre langage contemporain d'Olivia Grandville. Ainsi, cinq danseuses vêtues de tuniques noires à franges, la tête couverte de cagoules de même couleur, vont-elles tambouriner, pilonner, marteler le sol au travers d’une danse circulaire, saltatoire, incantatoire, répétitive, évocatrice d’un sabbat, comme pour convoquer les esprits et les réveiller. Une danse rituelle puissante, impulsive, entrecoupée de soli libres sophistiqués, plus ou moins déstructurés pour chacune des interprètes, révélant la détermination farouche et sans faille d’un peuple bien décidé à se battre pour assurer son droit à l’existence et sa survie.

J.M. Gourreau

À l’ouest / Olivia Grandville, Théâtre de la Bastille, Paris, du 24 au 29 février 2020.

 

*La cérémonie de la tente à sudation était une manifestation traditionnelle héritée des croyances animistes des premiers autochtones. Elle se déroulait notamment lors de pow-wow au sein d’une hutte et faisait appel à la sudation. Il s'agissait d'un remède que les autochtones utilisaient, en chantant et priant ensemble pour se purifier, préserver leur santé et se prévenir des maladies.

Christos Papadopoulos / Ion & Evedon / Mouvement perpétuel

 

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Christos Papadopoulos :

Mouvement perpétuel

 

C papadopoulosN’avez vous jamais été fasciné, voire, hypnotisé par les images de certains reportages télévisés qui présentent le ballet qu’exécutent ces myriades de poissons lorsqu’ils se déplacent en bancs plus ou moins serrés aux fins fonds des océans ? Ou par ces vols aussi gracieux que sophistiqués d’étourneaux qui sillonnent le ciel à la tombée de la nuit avant de s’abattre sur les arbres qui leur servent de dortoir ? Par ailleurs, ne vous êtes vous jamais surpris à rêver devant les arabesques sculptées par les algues d’un aquarium sous l’effet des bulles d’oxygène qui assurent leur survie ? Tous ces mouvements, tant végétaux qu’animaux, sont tout à fait comparables aux évolutions concoctées par le chorégraphe grec Christos Papadopoulos pour ses danseurs, au point de se demander si cet amoureux de la nature ne s’est pas inspiré de leur comportement lorsqu’il à conçu la chorégraphie minimaliste de Ion, sur la partition musicale aussi lancinante que répétitive de son compatriote Coti K.

Si l’on se laisse littéralement envoûter par la grâce de ces mouvements de masse composés de lents va-et-vient d’une étonnante fluidité, ce comportement d’agrégation résulte entre autres chez les poissons de la nécessité d’une protection vis-à-vis de leurs prédateurs, les individus se trouvant au centre du banc étant mis à couvert par ceux qui les entourent. Face à l'attaque d'un prédateur en effet, la plupart des espèces grégaires adoptent la même stratégie comportementale, à savoir le resserrement de leur banc qui prend alors l'aspect d'une « boule », enserrant les individus les plus faibles au centre. Mais cette dynamique est aussi et surtout le fruit d’actions individuelles issues de chaque animal, celui-ci agissant uniquement à partir de la perception locale qu’il a de son milieu. Comme ont pu le montrer les scientifiques en observant et filmant des bancs de poissons, chaque individu maintient sa position non seulement par des moyens visuels mais également à partir des sensations qu’il perçoit par l’intermédiaire de sa ligne latérale, un organe sensible aux changements transitoires du déplacement de l’eau sur son corps. En fait, ce comportement individuel d'évitement, d'alignement et d'attraction résulte de la présence de trois zones entourant l’animal : La première, externe, est dénommée zone de répulsion : lorsqu’un congénère y pénètre, son occupant s’en éloigne en changeant de direction. La seconde, dite zone d’alignement, tire son nom du fait que l’individu s’aligne avec la direction moyenne suivie par tous les poissons qui se trouvent dans la zone. Dans la troisième, dénommée zone d’attraction, l’individu se place en effet dans une position mitoyenne par rapport à celle des poissons qui se trouvent dans la zone. C’est bien évidemment la première de ces "règles" comportementales qui s’avère la plus importante car c’est elle qui permet d’éviter les collisions entre les individus d’un tel groupe.

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Photos E. Giounanli & P. Skafidas

Or, si j’évoque ces comportements, c’est que je les ai retrouvés intégralement dans Ion, pièce qui les transpose de l’animal à l’Homme. Une œuvre minimaliste envoûtante, formée par la répétition à peine perceptible de torsades, de balancements, de déhanchements de rotations du buste, de glissements quasi-invisibles de pieds sur le sol. Puis les bras épousent le rythme avec l’intensité musicale. Un mouvement perpétuel s’installe alors. Les danseurs ne sont que 10 mais ils semblent par moments se démultiplier au cours de l’exécution de l’œuvre. D’aucuns se détachent du groupe qui se déforme, s’étale, se divise, se rompt, se recompose insensiblement à l’instant suivant. La gestuelle est serpentiforme, très coulée, lénifiante, hypnotisante, un peu à l’image des arbres qui ploient et déploient leur ramure sous les assauts du vent. Une sensation de calme et de paix semble envahir le spectateur qui plonge dans un état léthargique pour ne se réveiller qu’à la fin de l’œuvre. Fascinant.

La seconde pièce présentée par Christos Papadopoulos, Elvedon, est un peu plus ancienne, de la même veine que Ion mais qui, cette fois, tire son inspiration d’un roman de Virginia Woolf, Les Vagues, titre qui laisse d’ailleurs supposer un va-et-vient de glissades répétitives coulées, leitmotiv symbolisant le temps qui passe. Le roman relate en fait la vie de six amis, depuis leur enfance jusqu’à leur vieillesse, lesquels effectuent un va-et-vient rythmé et lancinant, là encore sur une partition musicale signée Coti K, ce, à l’image du ressac de vagues déferlant sur une plage.  Une œuvre elle aussi d’une précision remarquable et parfaitement synchronisée.

J.M. Gourreau

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Ion & Evedon / Christos Papadopoulos, Théâtre des Abbesses, du 19 au 24 février 2020.

 

Compagnie Interface / Vive la vie / La force de la persuasion

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Compagnie interface :

La force de la persuasion

 

La danse étincelle parfois là où l’on ne l’attend pas, tout particulièrement dans le dernier spectacle, Vive la vie, pluridisciplinaire de la compagnie suisse "Interface"(1). Il s’agit du quatrième volet de la pentalogie intitulée Les âges de la vie, présenté en alternance jusqu’au 29 avril 2020 au théâtre de la Gaîté Montparnasse à Paris. Un tel titre cependant aurait pu nous mettre la puce à l’oreille, mais il était difficile d’imaginer que cette représentation doive essentiellement son succès à l’art lyrique et à la danse. Un spectacle haut en couleurs, évoquant l’évolution progressive des modes d’existence depuis le début du siècle passé jusqu’à nos jours. Certes, la fée électricité a révolutionné la vie dans les campagnes, de même que l’eau courante, par le truchement des barrages. Et ce, dans tous les pays du monde. Certes, ces révolutions ont facilité la vie mais elles ont aussi progressivement distendu, voire dissocié les liens entre les familles, éloigné les parents de leurs enfants. Le progrès a, certes, des bons côtés mais aussi, malheureusement souvent, un impact négatif sur une foultitude d’autres choses, liées à la vie dans la nature et avec elle, entre autres. Le message est clair et net. Sans ambigüité aucune. Ces artistes savent le faire passer non seulement par le texte - lequel d’ailleurs ne tient que peu de place dans l’œuvre - mais aussi par la musique et la voix, la danse et les arts du cirque. Et bougrement bien d’ailleurs, je me dois de le souligner !

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                     Photos Christophe Lautrec

L’histoire nous embarque au tournant des XIXème et XXème siècles, aux fins fonds d’une vallée reculée des Alpes, suisse peut-être. Des paysans en costume d’antan, lesquels évoluent au fil du temps, vaquent à leurs occupations quotidiennes avec naturel et gaieté. Ils semblent en parfaite harmonie avec la nature. Mais ne voilà t’il pas que leur calme et leur tranquillité sont bouleversés par l’intrusion, dans leur havre de paix, de la mécanisation de l’agriculture et par la mise en œuvre inéluctable sur leurs terres de chantiers dévastateurs, de construction de barrages ? Et, finalement, pourquoi ne profiteraient-ils pas, eux aussi, de cette technologie en marche et ne joueraient-ils pas ce jeu qui, comme on le verra, les conduira à la séparation de leur famille et à son malheur ?

Voilà un sujet fort bien mise en scène, avec des moyens relativement réduits. On pourrait croire que tous les interprètes sont soudés comme les membres d’une seule et même famille, en tous cas parfaitement convaincus de leurs propos. Deux d’entre eux cependant se détachent du lot, Géraldine Lonfat(2) et Florence Dalayrac. La première est la chorégraphe et l’une des interprètes de la compagnie, composée de sept artistes, danseuses bien sûr mais aussi chanteuses de chœur, voire, pour Joseph Viatte, un tantinet magicien. La seconde est une artiste lyrique à la voix d’une pureté et d’un timbre étonnants. La chorégraphie de Géraldine Lonfat, qui a également participé à la mise en scène aux côtés d’André Pignat, est forte, empreinte d’une très belle énergie, parfois acrobatique, en tous cas superbement interprétée. Peut-être relève t’elle davantage de la danse de caractère et de la danse folklorique que de la danse contemporaine. Quoique…

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Ce qui émerge également du lot, c’est la partition d’André Pignat(3), superbement magnifiée par la voix de Florence Dalayrac, mezzo-soprano lyrique d’une très grande sensibilité, laquelle s’est emparée à merveille de cette partition sans texte signifiant ni langage réel, jouant sur les onomatopées, la rendant de ce fait universelle. La musique d‘André Pignat et de Johanna Rittiner, en grande partie lyrique, est, elle aussi, parfaitement adaptée au propos, aussi bien champêtre, mélancolique qu’électrisante quand il le faut. Voilà donc un spectacle inclassable, touchant et engagé, qui interpelle une fois encore, sur un certain aspect négatif de l’évolution générée par les récentes technologies, lesquelles ne nous permettent pas toujours sereinement de mieux vivre ensemble… Mais ne nous en étions pas déjà aperçus, nous aussi ?

J.M. Gourreau

Vive la vie / Compagnie Interface, Spectacle collectif présenté en alternance au Théâtre de la Gaîté Montparnasse à Paris depuis le 18 janvier 2020 jusqu’au 29 Avril 2020. Spectacle créé en 2017 à l’occasion des 20 ans de la société ESR.

(1) La Compagnie interface a vu le jour en juin 1990 sous l’égide de Géraldine Lonfat, Nathalie Zufferey et André Pignat, tous trois, aujourd’hui encore, membres de la troupe. En 1999, celle-ci crée son propre théâtre à Sion. Depuis cette date, elle a monté plus de 15 spectacles, certains d’entre eux ayant été présentés en off et nominés (prix du public 2014) au Festival d’Avignon. Cette troupe tourne un peu partout dans le monde, en Europe bien évidemment mais aussi en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud.

(2) Géraldine Lonfat est une chorégraphe et danseuse suisse née à Sion (Suisse) en 1966. Co-fondatrice de la compagnie Interface, elle est aussi fondatrice du Théâtre "Interface" de Sion et du Théâtre "Balcon du Ciel" de Nax (Suisse). Elle est l’auteure d’une quinzaine de chorégraphies, et titulaire de nombreux prix, notamment au Free Festival d’Amman en Jordanie en 2019.

(3) André Pignat, cofondateur d'Interface, compagnie de danse impliquée dans le monde culturel valaisan, est aussi co-fondateur du Théâtre "Interface" de Sion et du Théâtre "Balcon du ciel" de Nax, ainsi que créateur et directeur du Festival international du Balcon du Ciel .

Christian Ubl / Tabula Rasa & Garden of Chance / Quand la danse s’ouvre à la magie…

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Tabula rasa - Ph. J.M. Gourreau 

Christian Ubl :

Quand la danse s’ouvre à la magie…

 

Christian UblP1010376 bisIl nous surprendra toujours, ne se trouvant jamais là où on l’attend. Si Christian Ubl ne change pas réellement de casquette, ne le voilà t’il pas acoquiné avec un magicien-illusionniste pour mixer, malaxer, amalgamer, entrelarder… danse et magie ? Ce sont en effet de véritables tours de prestidigitation agrémentés de fort jolies pirouettes dansées et pleines de fantaisie (à la manière de pieds de nez…) que nous proposent Christian Ubl et son compère belge Kurt Demey dans ce Garden of Chance, avec, bien sûr, la participation aussi active qu’indispensable, du public ! Dès l’entrée du spectateur dans l’atrium du théâtre en effet, celui-ci se sent saisi par une sensation étrange de doute et d’irrationnel, s’interrogeant sur ce qui l’attend au tournant, car les hôtesses l’invitent tout de go à saisir deux photographies choisies parmi une pléiade d’images plus éclectiques les unes que les autres, étalées pêle-mêle sur une table de l’atrium, et à les conserver bien soigneusement par-devers lui durant le spectacle. Seraient-elles les atouts d’un tour de magie collectif ? Effectivement, après quelques préambules destinés à une mise en ambiance de circonstance, ce seront à de véritables tours de magie - entre autres, avec l’aide des dites cartes - auxquels sera convié le public, dans un spectacle particulièrement enlevé, la part prépondérante revenant bien sûr à cet art ; mais ceux-ci seront largement entrecoupés de duos chorégraphiques désopilants, facétieux et pleins d’humour, dont la gestuelle s’avère empruntée aux arts de l’illusion et qui, bien sûr, ne dépareront pas avec les tours de prestidigitation.

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Garden of Chance - Ph. J.M. Gourreau

En fait, ce que Ubl et Demey cherchent à mettre en avant au travers d’une telle expérience agrémentée de chansons populaires et transposée dans un jardin de verdure synthétique à la française, à l’instar de celui dont ils disposaient à la création de l’œuvre, c’est de nous inviter dans l’intimité de leur jardin secret afin de s’y impliquer. Finalement, la vie n’est qu’une succession de choix, parfois plus cruciaux les uns que les autres et, si l’on peut trouver des explications à certains de ces choix, d’autres en revanche ne sont pas toujours rationnels ; or, si le hasard fait souvent bien les choses, il laisse de temps à autre place à la surprise puis à l’étonnement. Et, comme nos deux compères - qui se complètent avec bonheur - le laissent entendre (ou, plus exactement, voir), ces choix suscitent des émotions très variables d’un sujet à l’autre et occasionnent dans notre organisme, tout comme lors des jeux de dés ou les courses, une bonne décharge d’adrénaline, voire, de son précurseur, la dopamine ! Outre le fait d’élargir et d’étendre l’éventail artistique de la danse, ce patchwork, particulièrement apprécié des jeunes spectateurs, aura permis d’initier le dialogue entre deux arts, ce à quoi nulle autre personnalité artistique n’avait encore songé auparavant.   

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Tabula rasa - Ph. J.M. Gourreau

En ouverture de la soirée, Christian Ubl avait choisi de présenter à son public Tabula rasa, une pièce chorégraphique créée pour "Coline", un centre de formation professionnelle pour danseurs-interprètes situé à Istres et dont il avait lui-même suivi la formation. Un ballet en noir et blanc d’une grande pureté et d’une remarquable construction géométrique spatiale, empreint de mysticisme et de tribal tout à la fois, conçu pour 12 danseurs sur une musique planante d’Arvo Pärt ; une pièce qui met en valeur la nécessité, les bénéfices et bienfaits de l’apprentissage mais, surtout, la musicalité et la parfaite maîtrise de ses interprètes.

J.M. Gourreau

Tabula Rasa & Garden of Chance /Christian Ubl, La Briqueterie, Vitry-sur-Seine, 6 février 2020.

Garden of chance a été créé le 17 juillet 2020 au Jardin de la vierge du Lycée St Joseph en Avignon lors de la 1ère édition du programme commun Festival d’Avignon / SACD, « Vive le sujet ! ».  Ce spectacle a été également donné le 15 décembre 2019 à l’Espace Cardin, dans le cadre des représentations hors les murs du Théâtre de la Ville. La création de Tabula rasa, quant à elle, a eu lieu à la Maison pour la danse de Marseille, le 7 juin 2019.

 

Georges Appaix / XYZ ou comment parvenir à ses fins / La poésie du verbe

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Georges Appaix :

La poésie du verbe

 

Appaix g 02XYZ ou comment parvenir à ses fins est une pièce légère, gaie, primesautière, poétique, drôle, ludique, pleine de chaleur, d’allant et d’esprit … Voilà, tout est dit ! Sauf que son titre laisse aussi un arrière goût de nostalgie. Eh, oui, à 57 ans, Georges Appaix a décidé de tirer sa révérence. Cela fait, il est vrai, un peu plus de 35 ans qu’il sillonne les routes de France et de Navarre, dansant avec sa compagnie "La liseuse", avec pour seul but et unique sujet, ceux de faire vibrer la poésie des lettres et des mots. Depuis le début de ce siècle, il n’a eu de cesse d’égrener son abécédaire, enchantant les jeunes et les moins jeunes du monde entier. XYZ ou comment parvenir à ses fins signerait-il la fin de ce manifeste ? En fait, dans cette création, Appaix revisite toute son œuvre. Et il faut bien avouer que ces dernières lettres de l’alphabet affichent et signent la volonté ferme de s’en tenir là et non d’aller plus loin, vers une nouvelle aventure. Ces quelques mots empruntés à Henri Michaux : "J’arrête… Je vais me taire… me taire… Je vais cesser de me manifester", reproduits en exergue sur la page de couverture du livret* qui accompagne le programme, sont inéluctables. Le petit bonhomme qui "va comme j’te pousse, petit mousse", revient finalement définitivement à son port d’attache marseillais. XYZ ou comment parvenir à ses fins  résume et, sans doute, conclut toute une carrière que le chorégraphe est parvenu à construire dans le bonheur, la joie de vivre, la félicité. Sans doute non sans regrets. Il se le répète d’ailleurs lui-même : "Tu as sûrement encore des choses à dire, pertinentes, personnelles. Tu pourrais..." * Mais il y a un moment où il faut bien savoir s’arrêter, comme le dit le proverbe…

 

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Photos J.M. Gourreau

Mais, qu’est-ce donc qui fait que l’on ressorte toujours de ses spectacles le cœur léger, empli d’une joie communicative ? Ce ne sont pourtant pas tellement les phrases ou bons mots en eux-mêmes, empruntés à Diderot, La Fontaine, Deleuze ou autre personnage du même acabit, qui sont capables de plonger le spectateur dans un tel état. Mais bien la gestuelle suscitée par la magie de ces mots, qui engendre, chez les danseurs, un plaisir communicatif par le truchement d’une chorégraphie d’une légèreté sans pareille dont le public partage la création. Des images, des sons, des mouvements, des couleurs, des rythmes, des énigmes qui apparaissent, brillent comme des petits bijoux, nous attirent et disparaissent à peine apparus, comme l’évoque encore le chorégraphe dans son manifeste*…  Georges, on va bougrement les regretter, tes facéties, ton entrain, tes  délicieux jeux de mots… dansés !

J.M. Gourreau

 

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XYZ ou comment parvenir à ses fins / Georges Appaix, Maison des arts de Créteil, du 4 au 7 février 2020, dans le cadre du Théâtre de la Ville hors les murs et du festival Faits d’hiver.

*J’arrête !, par Georges Appaix & Christine Rodès, livret manifeste de Georges Appaix associé à la création du spectacle, production de La liseuse, juillet 2019.

Atsushi Takenouchi / Méditerranée / Une mer aux multiples visages

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Photos J.M. Gourreau

 

Atsushi Takenouchi :

Une mer aux multiples visages

 

P1000887 copieVoilà un spectacle d’une profondeur et d’une émotion à vous couper le souffle. Comme les rares artistes qui ont eu l’heur de travailler avec Tatsumi Hijikata, Kazuo Ohno ou son fils, Atsushi Takenouchi*, fondateur du Jinen Butô, possède un tel  pouvoir de concentration qu’il parvient à se nourrir de l’énergie distillée par les spectateurs et à l’exacerber avant de la rayonner. Passionné par la nature et la vie dans l’univers, c’est tout naturellement qu’il se tourne de façon récurrente vers la mer dont il évoque les multiples facettes au travers de divers soli plus poignants les uns que les autres, en particulier Sea of memory, variante de Méditerranée, solo qu’il nous offre aujourd’hui, accompagné par une musicienne de grand talent, Hiroko Komiya et de fort belles lumières de Margot Olliveaux. "Toute forme de vie est née de la mer, notre mère", nous dit le chorégraphe. Et de poursuivre : "Nos corps actuels se sont constitués d'après les réminiscences d’évènements accumulés au travers de milliards d'années d'évolution. Que deviennent nos souvenirs une fois effacés de notre mémoire, où vont-ils"? C’est précisément à cette question que répond ce prodigieux spectacle truffé de multiples références à la vie sous toutes ses formes, sur et dans la mer, qu’il s’agisse de la beauté de la nature, de la paix qu’elle engendre, du bonheur qu’elle nous procure mais, aussi, de ses revers et infortunes - pour la plupart causés par l’Homme - et des catastrophes qu’ils génèrent.

 

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Cliquer sur les photos pour les agrandir

L’œuvre débute dans un calme olympien au sein d’un océan de pureté, auréolé de paix et de félicité, depuis, semble-t-il, la nuit des temps. Tout s’avère parfait dans le meilleur des mondes. Les poissons nagent paisiblement entre deux eaux, leur corps ondulant gracieusement ; les crabes errent sur le sable des profondeurs en quête d’un petit crustacé pour se nourrir, tandis qu’en surface, les navires évoluent sereinement au gré des vagues, s’accommodant tant bien que mal du roulis et du tangage qui les secouent inopinément. Une force génératrice de rouleaux et d’écume de mer, qui vont tour à tour mourir pour renaître l’instant suivant, avec une régularité inéluctable et avec une normalité qui ne surprend ni ne dérange, dans laquelle on a tendance à s’évader, voire à se blottir.

 

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Toutefois, tout n’est pas aussi idyllique que l’on voudrait bien le croire. Et, si le chorégraphe ne fait pas implicitement état de la gravissime nouvelle qui vient de nous être délivrée par la communauté scientifique, à savoir que la Méditerranée est la mer la plus polluée du monde par les plastiques, lesquels engendrent la mort à petit feu d’une bonne partie des milliards d’êtres qui y vivent, il fait bien allusion aux naufrages des bateaux chargés d’émigrés lesquels, du fait de leur faible robustesse, ne parviennent bien souvent pas à surmonter les titanesques tempêtes aux quelles ils doivent faire face, conduisant eux aussi à la mort - dans de terribles angoisses et d’effroyables souffrances - de centaines, voire de milliers d’êtres humains. Il en est bien évidemment très profondément affecté et exprime avec une puissance incommensurable les souvenirs et évènements qui résonnent dans son corps, ce par le truchement d’une émotion qu’il parvient à communiquer pleinement à son public grâce à la maîtrise parfaite de sa science et de son art. Sa gestuelle lente et pondérée, pleine de retenue, fortement chargée de sens, reflète parfaitement les tourments de son âme accumulés durant des décennies. Et c’est peut-être cette réflexion qu’il cherche aujourd’hui à transmettre par son art aux générations suivantes, afin qu’elles prennent conscience que, s’il a fallu quelques centaines de millions d’années pour construire notre corps et toute la vie qui l’auréole, il ne nous faudra sans doute que quelques milliers d’années pour l’anéantir totalement. Sa danse exprime le fait que nous ne devons pas perdre de vue que nous sommes tous issus de la terre qui embrasse l’univers et que, quelque part à l'intérieur de nous, nous aurions dû garder le souvenir de l’époque où nous étions fleurs, arbres, animaux, pierres, ou poussière d’étoiles… Et aussi que nous devrions sentir que toute la nature est notre corps, et que ce corps fait partie de l’univers. Et, enfin, que notre seul but désormais doit être de le protéger et de le préserver.

J.M. Gourreau

 

Méditerranée / Atsushi Takenouchi, Espace culturel Bertin Poirée, Paris, 30 & 31 janvier 2020.

 

*Atsushi Takenouchi est un danseur et chorégraphe japonais, fondateur du Jinen Butô et, en 2014, de son école à Pontedera (Italie). Il se produit aujourd’hui régulièrement en solo dans toute l’Europe, tout particulièrement en France, notamment à Paris et en Avignon, ainsi qu’en Italie, en Espagne  et en Suisse. Les bases de son art lui ont été communiquées par le fils de Kazuo Ohno, Yoshito, très récemment décédé. Mais il a eu aussi l’heur de travailler à ses débuts avec Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno lui même. En 1980, il rejoint la compagnie de danse butoh "Hoppo-Butoh-ha" à Hokkaido. Ses premiers solos "Itteki" et "Ginkan", sont des œuvres d’expression universelle ayant trait à la nature, la terre, les temps anciens, l’environnement... De 1996 à 1999, il effectue, avec « Jinen », une tournée de trois ans à travers le Japon au cours de laquelle il donnera quelque  600 improvisations inspirées par l'univers de Kazuo et de Yoshito Ohno. Depuis 2002, il est principalement basé en Europe, et présente essentiellement ses solos dans des festivals.


 

Yumi Fujitani / Aka-Oni / Hommage à Usume, divinité de la gaieté nippone


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Photos J.M. Gourreau

 

 

Yumi Fujitani :

Hommage à Uzume, divinité de la gaieté nippone

 

Les premiers pas dans notre capitale de Yumi Fujitani, danseuse et chorégraphe de butô(1), remontent à l’année 1985, date à laquelle on la rencontre dans la compagnie Ariadone de Carlotta Ikeda et de Kô Murobushi chez lesquels elle fit ses débuts en 1982. Elle restera avec eux comme première danseuse durant une dizaine d’années, les quittant pour explorer, le plus souvent en solo, des formes d’expression plus diversifiées par l’entremise d’autres arts que la danse, comme ceux du théâtre, du clown, du mime, de la marionnette, de la voix, des arts plastiques et de la vidéo. C’est la raison pour laquelle on ne s’étonnera pas de la voir coloniser des lieux insolites comme "Le Socle", cette toute petite placette de découverte et de rencontres artistiques d’une trentaine de mètres carrés, sise à deux pas de Beaubourg, à l’angle de la rue St Martin et de la rue du Cloître, et ce, dans une performance en plein air pour le moins étonnante.

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Qui donc, en effet, est ce personnage émergeant d’un velum rouge-sang, en partie enrubanné de bandelettes de même couleur, lesquelles, certes, évoquent un cordon ombilical mais qu’il va dérouler comme un fil d’Ariane au cours de la représentation ? Ce fil ne pourrait-il pas symboliser les liens qui la rattachent à ses maîtres Carlotta Ikeda et Kô Murobushi ? Qui donc encore est cette jeune femme enfantine, pleine de gaieté et de bonne humeur qui va se découvrir dans un striptease inattendu après avoir grimpé sur le Socle ?  Va-t-on assister à une cérémonie d’exorcisation ? En fait, Aka Oni(2) est une création dans laquelle Yumi explore, sous les accents éthérés des musiciens Jean-Brice Godet ou Simon Drappier, l’archétype de la femme sous diverses facettes, dans la mythologie japonaise comme dans la réalité, en quête de sa véritable identité, et il n’est pas surprenant qu’elle se réfère dans ses pièces à la mythologie ou à de vieilles légendes nipponnes encore ancrées dans les mémoires aujourd’hui, en particulier au shintoïsme. Cet ensemble de croyances, parfois reconnues comme religion(3), est un mélange d’éléments polythéistes et animistes dont l’une des principales héroïnes en est la déesse shinto du soleil, Amaterasu, le Dharma(4) du rouge, figuré sous l’apparence du disque solaire sur le drapeau japonais. Selon cette religion, celle-ci serait l’ancêtre de tous les empereurs japonais. C’est également cette divinité qui aurait introduit la riziculture et apporté la culture du blé au Japon. Dans cette création, Yumi incarne Uzume, aussi appelée Okame, divinité de la gaieté et de la bonne humeur, connue pour avoir, par le truchement d’une danse érotique, aidé les dieux à ramener la lumière sur terre en faisant sortir la déesse du soleil, Amaterasu, hors de la caverne d’Iwayado où elle s’était réfugiée à l’issue d’une querelle avec son frère Susanoo. Par ailleurs, cette couleur rouge, comme évoqué dans le programme, est aussi la couleur du hakama écarlate, costume traditionnel des Miko, ces jeunes femmes chargées depuis les temps très anciens d’assister dans leur mission les prêtres des sanctuaires shintoïstes ; elles rapportaient la parole des dieux ainsi que des prophéties, à la manière de la pythie de Delphes à la période de la Grèce antique. Traditionnellement, elles étaient vierges et quittaient le sanctuaire lorsqu’elles se mariaient.

Amaterasu sortant de sa caverne

Amaterasu sortant de la grotte céleste d'Iwayado sous l'égide du dieu de la force, Ame-no-Tajikarao, par Shunsai Toshimasa, 1887

Comme on peut en juger, ce trop court spectacle - mais peut-on en demander davantage à une artiste contrainte à se dévêtir le soir en plein hiver dans la rue pour faire passer son propos - renferme une foultitude de messages plus prégnants les uns que les autres qui nous révèlent nombre d’éléments sur l’histoire, la culture et les religions d’un peuple avec lequel nous ne sommes encore que très mal familiarisés.

J.M. Gourreau

Aka-Oni / Yumi Fujitani, Le Socle, Paris, 30 & 31 janvier 2020, dans le cadre du Festival « Faits d’hiver ».
 

(1)Le butô est une danse contestataire imprégnée de bouddhisme et de croyances shintô, plus proche de la performance que de la danse occidentale. Cet art, qui avait éclos une douzaine d’années plus tôt sous l'égide de Tatsumi Hijikata et de Kazuo Ohno dans les remous socio-politiques des années soixante, mêlait érotisme, homosexualité et androgynie. Au moment de sa naissance en 1959, il était catalogué comme scandaleux et n’était présenté qu’en cachette, dans des espaces réduits, des arrière-salles de café ou sur de toutes petites scènes, se développant à bas bruit. Vingt ans plus tard cependant, ce mouvement sort de ses frontières et de sa marginalité, se développe en intégrant d’autres cultures, se diversifie, donnant naissance à plusieurs sous-lignées parmi lesquelles le Dairakuda-kan d’Akaji Maro, le Sankai Juku d’Ushio Amagatsu, le butô blanc de Masaki Iwana, le Sebi de Kô Murobushi et Ariadone de Carlotta Ikeda.

(2) Aka en japonais signifie rouge. Quant aux Oni, ce sont des créatures du folklore japonais populaire présentes dans les arts, notamment dans la littérature et le théâtre. Leur apparence diverge selon les sources mais ils ont habituellement une forme humanoïde, une taille gigantesque, un aspect hideux, des poils ébouriffés, des griffes acérées et deux protubérances en forme de corne sur le front. Ce sont des démons qui peuvent s’apparenter, dans la littérature occidentale, aux trolls ou aux ogres.

(3) Ses pratiquants seraient aujourd’hui plus de 90 millions au Japon.

(4) Le dharma est l'un des trois Trésors ou trois Joyaux du bouddhisme : le bouddha (l'Éveillé), le dharma (l'enseignement) et le sangha (la communauté). Selon Wikipedia, le dharma désigne, dans son contexte primitif indien, tout à la fois la loi, l'ordre, la condition mais également le devoir et la bonne conduite. Dans une perspective bouddhiste, la signification de ce terme s'infléchit dans une double direction : tout d'abord, il désigne la condition de l'existence au sens le plus large. On parle des dharmâ (au pluriel), autrement dit, des différents phénomènes physiques ou mentaux expérimentés. La liste la plus connue répertorie cent dharmâ qui couvrent l'intégralité de ces phénomènes. Toutefois, notre existence est loin de l'abstraction que l’on relève dans les listes de ces répertoires, et l'on pourrait simplement traduire le dharma par "la vie". L'enseignement du bouddhisme puise dans la vie pour y revenir sans cesse, l'élargir et l'éveiller. En fait, le bouddhisme réunit la vie à son enseignement.