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Marcia Barcellos - Karl Biscuit/ Théorie des prodiges / Un univers fantasmagorique

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Photos Karl Biscuit

 

 

Marcia Barcellos et Karl Biscuit:

Un univers fantasmagorique

 

Comme à leur habitude, c'est dans un monde parallèle au nôtre que nous embarquent Marcia Barcellos et Karl Biscuit, un monde peuplé d'êtres fantasmagoriques mi-humains, mi-animaux, un monde de chimères tout droit sorti d'un manuscrit enluminé du 16ème siècle, le manuscrit d'Augsbourg (livre des miracles), lequel tente une explication de phénomènes célestes bien connus aujourd'hui. Ressurgi il y a quelques années dans la cité impériale souabe, ce précieux grimoire, élaboré très précisément au milieu du XVIème siècle, se compose de quelque 169 gouaches hallucinatoires représentant des constellations et des phénomènes célestes, astronomiques, météorologiques, géologiques ou zoologiques, souvent inquiétants, des incendies, inondations et autres catastrophes extraordinaires, des manifestations divines ou surnaturelles, de la Genèse à l'apocalypse de Saint-Jean. Il traite aussi bien de la création du monde et d’incidents tirés de l’Ancien Testament, de traditions anciennes et de chroniques médiévales, que d’événements contemporains et aborde même la fin du monde. Nombre de ces témoignages émanent des textes de Tite Live ou Pline l’ancien pour les plus reculés, puis des chroniqueurs du Moyen Age. Pluies de sang, de sauterelles, de météorites, comètes, éclipses, anneaux solaires et lunaires, réfractions lumineuses, animaux fantastiques… donnent lieu à des illustrations de toute beauté, dont se sont inspiré Marcia et Karl pour élaborer leurs 12 tableaux appelés "prodiges", pleins d'humour et de fantaisie.

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Le premier évoque la comète ayant apporté la vie sur terre : l'ange déchu vient de tomber au ralenti, rebondissant avec grâce et légèreté sur le sol de la planète. Cette vision poétique est soutenue par un chant a capella interprété de façon sublime par Maéva Depollier et Camille Joutard qui, disposées sur les côtés cour et jardin du plateau tout au long du spectacle, l'enlaceront comme un écrin. Le second "prodige" évoque l'émergence du langage. Il est servi par un étonnant environnement sonore inspiré de chants des indiens d'Amazonie. Le troisième, intitulé "exister", s'avère un des plus fascinants avec la mise en scène d'un cyclope, son œil occupant la totalité de son visage. Le quatrième évoque les beautés animales de la nature avec des grues au long bec noir, des antilopes fantasmagoriques en culotte bouffante et une licorne venue apporter un remède mystérieux au roi. Et tout à l'avenant. On y verra encore un monstre pachydermique au milieu de derviches tourneurs évoquant un rituel, on entrera dans un labyrinthe au sein duquel évoluent deux personnages clownesques coiffés d'un drolatique chapeau pointu, puis deux fantômes immergés dans un origami et un prédicateur de mauvais augure ; mais on retournera aussi dans un univers scientifique virtuel, avec allusion à la physique quantique et au paradoxe d'Enrico Fermi ayant trait à l'existence ou non des extraterrestres : celui-ci a permis de se rendre compte que l'univers était infiniment plus vaste qu'on ne le pensait et qu'il existait vraisemblablement d'autres soleils et des milliers d'autres planètes, évoquées sur la scène par toute une pléiade de diodes colorées...

Castafiore 7 co nes 1Tout ceci est bien sûr suggéré de façon aussi poétique qu'onirique grâce à une mise en scène, une vidéographie et une chorégraphie judicieuses fort bien adaptées au propos et, surtout, grâce à une musique de style moyenâgeux magistralement recomposée et adaptée par Karl Biscuit.

J.M. Gourreau

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Livre des miracles

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(Manuscrit d'Augsbourg)

 

 

 

 

Théorie des prodiges / Marcia Barcellos et Karl Biscuit, Système Castafiore, Théâtre national de danse Chaillot, du 29 au 31 mars 2017.

Patrick Bonté - Nicole Mossoux / A Taste of Poison / Une satire humoristique de notre société

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Patrick Bonté et Nicole Mossoux :

Une satire humoristique de notre société

 

Quel que soit le domaine concerné, politique, économique ou social, l'Homme n'agit généralement qu'en fonction de ses intérêts personnels, privilégiant les comportements égoïstes par rapport à ceux qui s'avèrent rationnels et sages de l'Homo sapiens. Tout l'art de Patrick Bonté et de Nicole Mossoux, en dignes émules de Molière, consiste à utiliser la scène comme reflet fidèle de ces comportements humains. Déjà, dans l'Histoire de l'imposture, ils dénonçaient avec tact et humour les hypocrisies de la vie en société. A Taste of Poison qui pourrait en constituer la suite est une satire aux confins de la danse, du mime et du théâtre, encore plus acerbe, aux relents politiques : elle met en scène cinq "experts" es psychologie, trois femmes et deux hommes en blouse blanche, sérieux comme des papes et plus vrais que nature, qui vont élaborer des tests comportementaux dont ils vont eux-mêmes être les cobayes, chacun vivant son propre délire dans une société déviante et corrompue.

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A Taste of Poison

 

Neuf saynètes sans rapport les unes avec les autres mais qui balayent les principaux comportements de nos compatriotes sur un ton badin et sous l'angle de la dérision vont ainsi se succéder : la machine s'emballe, dérape, les gestes deviennent délirants et provoquent tantôt le rire (jaune), tantôt la frayeur voire le dégoût, donnant ainsi à réfléchir sur la société actuelle : ainsi vont être tour à tour évoqués la domination, les addictions, la désinformation, le racisme - avec un petit clin d'œil à Hitler, Pol Pot, Pinochet et Mao Tsé Toung - les impulsions irrépressibles conduisant à la torture voire au meurtre, le pouvoir de l'argent et du pétrole au travers de la société capitaliste américaine, en passant par l'utilisation abusive des pesticides, bref l'inconscience à tous niveaux qui aboutit à des déviances irréparables... Quand ce n'est pas à des catastrophes environnementales telles Hiroshima, la disparition et l'extinction des espèces ou le réchauffement climatique et la montée des océans... Tout cela entremêlé de questions instinctives plus personnelles telles que les violences conjugales, le narcissisme, la pornographie, le viol, voire... la coca-colonisation ! De plus la pièce est servie par une chorégraphie spontanée qui permet le non-dit...

L'œuvre, d'une très grande richesse, se termine en comédie musicale remarquablement bien chantée, entre autres par Sébastien Jacobs, comédien, danseur et chanteur autodidacte au registre étonnant, servi en cela par la très belle partition de Thomas Turine. Une fascinante mais ô combien réelle lecture (à peine surréaliste) de la société d'aujourd'hui.

J.M. Gourreau

A Taste of Poison / Patrick Bonté et Nicole Mossoux, œuvre créée le 2 février 2017 au Festival Pharenheit du Havre et reprise entre autres au Théâtre de Châtillon le 24 mars 2017 dans le cadre de la 19è biennale de danse du Val-de-Marne.

Claude Brumachon / D'indicibles violences / Une humanité primitive

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Photos J.M. Gourreau

Claude Brumachon :

Une humanité primitive

Il est fidèle à lui-même, débordant d'une énergie difficilement canalisable. Depuis son départ de Nantes il y a un peu plus d'un an d'ailleurs, Claude Brumachon est partout, de Limoges, son port d'attache, à Genève en passant par Madagascar et le Chili, mais aussi Cannes, Bordeaux, Paris et même Nantes, donnant des cours, des stages, des spectacles. Son dernier passage dans la capitale date de 2014 au musée Zadkine où il présentait Les Exilés au milieu des sculptures de cet artiste. Créé à Biarritz en 2012, D'indicibles violences n'est pas une œuvre violente au sens propre du terme mais plutôt primitive et sauvage. Pas réellement d'argument ni de thème d'ailleurs mais la pièce met en avant l'animalité profonde qui enfièvre les corps des danseurs, qui touche à l'intime: "on est avant le désir", dit Brumachon, et la mise en tension de l'être profond des interprètes engendre une mise en image d'eux-mêmes, plus exactement de leur animalité, qui les pousse à exprimer certains sentiments refoulés au fond de leur subconscient. L'œuvre, soulignée par une partition de circonstance de Christophe Zurfluh est crue, tellurique, volcanique, tribale, à fleur de peau ; la gestuelle est épurée ; le temps est en permanence suspendu.

P1170860P1170866P1170879 copieEn fait, comme nombre de pièces précédentes de ce chorégraphe, la gestuelle est issue de l'observation de la nature, plus précisément, pour ce ballet, des Grands Causses, que ce soit des paysages ou des êtres qui y vivent. Rappelons que le compagnon de Claude Brumachon, Benjamin Lamarche, est également un ornithologue hors pair et que les formes animées de la nature sont une source inépuisable d'inspiration pour la création de mouvements chorégraphiques plus originaux les uns que les autres. Paradoxalement, il en résulte un spectacle où les danseurs se trouvent dans l'urgence, où les corps bouillonnants sont déformés, voire soumis à des décharges et des pressions chtoniennes qui semblent ne jamais devoir prendre fin. Ils les assument tout en cherchant à s'y soustraire mais sont rattrapés par des mouvements aussi impulsifs qu'instinctifs qui les engagent dans un tourbillon infernal, et le semblant d'humanité qui sourd de certains d'entre eux parvient à prendre corps. Enfin, il faut souligner la performance de certains danseurs, Benjamin Lamarche en particulier qui, à 56 ans, s'avère toujours capable d'exécuter avec une maestria ahurissante une gestuelle aussi acrobatique que sophistiquée. Voilà à nouveau une œuvre qui, bien qu'un peu linéaire, fait autant honneur à ses interprètes qu'à son auteur.

J.M. Gourreau

P1170881D'indicibles violences / C. Brumachon, MPAA St Germain, Paris, 15 et 16 Mars 2017.

Marie Chouinard / Le jardin des délices / Une lecture très personnelle du Jardin des délices de Bosch

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Photos: J.M. Gourreau

 

 

Marie Chouinard :

Une lecture très personnelle du Jardin des délices

de Bosch

 

Image004Hiéronymus Bosch est mort il ya tout juste 500 ans, très exactement le 9 août 1516. Pour commémorer cet anniversaire, la fondation éponyme demanda à Marie Chouinard de monter une pièce chorégraphique autour de son œuvre la plus célèbre, Le jardin des délices, conservée au Musée du Prado à Madrid. Ce peintre énigmatique fascinait Marie Chouinard depuis sa prime jeunesse, et elle plongea tête baissée dans ce triptyque pour édifier une pièce en trois tableaux, en insistant davantage sur le côté satanique et grotesque que sur le côté fantastique et mystique de l'œuvre. Créé en août dernier pour le Theaterfestival Boulevard à Bois-le-Duc (Pays-Bas), la ville natale du peintre, ce spectacle est donné pour la première fois en France en ouverture de la 19ème biennale de danse du Val-de-Marne.

Pour Bosch, l’homme est mauvais, il vit dans le vice et le plaisir facile, qu’il soit ecclésiastique ou paysan. La majorité des scènes qu’il représente dans son œuvre dénonce l’existence de ses contemporains auxquels il n’offre qu’une perspective: l’enfer. Pour Marie Chouinard toutefois,  le volet central de ce triptyque ne représente pas l'enfer mais le monde déjanté dans lequel nous vivons.

La pièce s'ouvre au chant des oiseaux sur le Jardin d'Eden où,sans vouloir paraphraser Baudelaire, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Dix danseurs nus poudrés de blanc,  symboleP1170842P1170832 de l'innocence voire de l'immatérialité (panneau central du triptyque) évoluent dans des positions issues de quelques attitudes de personnages du tableau. La chorégraphe est en effet partie de ces positions en se demandant dans quel sens elles pourraient évoluer: poses décomposées puis transformées en mouvement. Les danseurs gagnent bientôt une bulle de plastique transparente (symbole de la terre ?) renvoyant à celle du panneau de Bosch: celle-ci leur servira de refuge, de carapace et de lieu de jouissance. Orgie de plaisirs charnels sous sa voûte. Vanités, délices éphémères. Une gestuelle suggestive soutenue par la musique de Louis Dufort, magistralement interprétée par d'excellents danseurs.

Le second tableau ne symbolise donc pas l'enfer mais s'avère être une satire des péchés et de la folie des hommes. Des personnages déjantés, sorcières et alchimistes, dans un bruit et une fureur indescriptibles, comme atteints d'une folie communicative, évoluent dans un univers chaotique délirant au sein duquel se côtoient seaux cabossés, bidons et poubelles éventrés, squelettes torturés... Une pléiade d'objets hétéroclites tels ces bottes d'un jaune citron criard utilisées de manière incongrue, une échelle dont on n'atteindra jamais le sommet, des prothèses et objets du même acabit totalement farfelus détournés de leur utilisation normale. A l'inverse de chez Bosch, peu de couteaux et autres instruments contondants pour torturer, taillader, charcuter, découper... N'oublions pas qu'à l'époque, la fin des temps était partout annoncée...

Le tableau final est en revanche empreint d'une grande sérénité, nous transportant au paradis pour assister à l'union d'Adam et d'Eve dans le bonheur et la paix sous l'œil approbateur et omniprésent de Dieu, en gros plan dans les médaillons latéraux. Les dernières notes de la partition s'égrènent sur les élus qui regagnent cérémonieusement et dans un calme olympien les tréfonds du tableau tandis que le triptyque se referme lentement sur le public subjugué.

J.M. Gourreau

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Le jardin des délices / Marie Chouinard, Théâtre Jean Vilar. Vitry-sur-Seine, 1er et 2 mars 2017, dans le cadre de la 19ème Biennale de danse du Val-de-Marne.

Saburo Teshigawara / Flexible Silence / Quand le silence est d'or

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                                Ph. Bengt Wanselius                                                                                                                                                  Ph.Akihito Abe

Saburo Teshigawara:

Quand le silence est d'or

 

Enigmatique il est, énigmatique il reste : pour Teshigawara, si la musique est le point de départ de son œuvre, c'est en fait sur les silences entre les sons qui la composent ou qui la prolongent que sa dernière création, Flexible silence, est basée. "La musique est composée de sons audibles et non audibles", dit-il, et de préciser: "le son qui ne s'entend pas, c'est-à-dire le silence, coule dans la musique, derrière la musique et même après que la musique ait cessé. Ce silence peut s'étendre ou se rétrécir, d'où le titre de cette œuvre". Mais il précise aussi : "La musique est une sensation physique, comme un phénomène naturel". En fait, ce que le spectateur ressent à la contemplation de cette pièce, c'est une totale symbiose avec la musique magistralement interprétée par les musiciens de l'Ensemble intercontemporain, plus exactement une osmose entre elle et la danse. Comme si la danse venait compléter la musique, l'expliciter. Comme si son esprit et les vibrations qu'elle engendre pouvaient se traduire par le mouvement.

Une gestuelle spécifique, électrisante mais évidente à l'écoute des musiques de Takemitsu et de Messiaen, auxquelles nous ne sommes pas toujours habitués. Une danse virevoltante de feu follet, de pantin dégingandé, désarticulé, souvent sophistiquée, parfois pleine d'humour. Ce qui s'avère le plus intéressant dans cette chorégraphie, c'est que la danse de Teshigawara et celle de ses cinq compagnes ne coulent pas de source mais résultent d'une véritable analyse mathématique des flux vibratoires, comme il s'en explique dans le Monde du 23 février: "Je n'ai pas décrypté les partitions de façon académique mais les ai analysées mathématiquement, dans leur façon d'occuper l'espace par exemple. J'ai ensuite trouvé ma propre voie pour en comprendre la masse, la vitesse et l'amplitude sans qu'il soit question d'émotion". Le résultat est fascinant.

J.M. Gourreau

Flexible silence / Saburo Teshigawara, Théâtre National de la danse Chaillot, du 23 février au 3 mars 2017

Käfig, 20 ans de danse / Agathe Dumont / Coéd. Somogy-CCN de Créteil

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Käfig, 20 ans de danse,

par Agathe Dumont, préface de Isabelle Danto, ouvrage bilingue (français et anglais), 160 pages, 32 illustrations en couleur et 36 en noir et blanc, 19,5 x 24,5 cm, relié sous couverture cartonnée, coéditions Somogy - CCN Créteil & Val de Marne, février 2017, 25 €.

ISBN: 9782757211809

 

Voilà un ouvrage très attendu qui vient à point nommé pour célébrer les 20 ans de la compagnie Käfig. Un travail qui révèle surtout l'extraordinaire vitalité, inventivité et activité de son directeur et chorégraphe Mourad Merzouki. Un homme aux multiples facettes qui ne se contente pas de diriger et de réaliser des ballets pour sa compagnie de hip-hop au Centre Chorégraphique National de Créteil mais qui est également fondateur et directeur du centre chorégraphique Pôle Pik à Bron créé en 2009 et des festivals Karavel et Kalypso.

L'auteur de cet ouvrage, Agathe Dumont, est danseuse et enseignante-chercheuse dans les domaines de la danse et du cirque contemporains. Qui mieux qu'elle pouvait évoquer l'art de Merzouki, issu de la danse mais aussi à la croisée du cirque, de la boxe, du théâtre d'objet et des arts martiaux ? Toutes les cordes de son arc sont bien sûr évoquées let dans ce livre d'une conception et d'une facture très originales, depuis 1989, date de création de sa première compagnie Accrorap avec Kader Attou : les énergies collectives, les pratiques culturelles et les disciplines, l'évolution du geste, l'utilisation de la vidéo, les créations, les tournées dans le monde entier, la recherche de nouveaux lieux pour la danse... "Il a ouvert la voie à une réinvention du corps et de l'espace dans les pratiques contemporaines en redéfinissant le populaire, provoquant une onde de choc dont les effets se font toujours sentir", écrit Isabelle Danto dans sa préface. Et Kader Attou de conclure: "Tu as utilisé la danse comme un langage, la danse comme un partage, la danse pour un rire, un regard, la danse pour rêver et exister, pour simplement sortir de l'ordinaire"...

J.M. G.

Gyohei Zaitsu & Maki Watanabe / La création du monde / Un nouveau lieu pour la danse butô ?

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Photos J.M. Gourreau

 

Maki Watanabe & Gyhoei Zaitsu:

Un nouveau lieu pour la danse butô ?

 

Nous avons déjà eu l'occasion à différentes reprises d'évoquer la programmation de plusieurs spectacles de danse butô* dans ce petit théâtre sis aux fins fonds du 11ème arrondissement de Paris, très exactement au N° 9 de la rue du Morvan, le Théâtre du temps. Une toute petite salle bien méconnue mais fort chaleureuse, comme il en existe toute une pléiade bien cachées dans différents recoins de notre capitale. Un lieu, il est vrai, qui ne peut qu'accueillir qu'une cinquantaine de spectateurs et qui ne dispose que d'une scène d'une dizaine de mètres carrés, surface largement suffisante pour ce genre de spectacles qui nécessite bien souvent une promiscuité très étroite entre les artistes et le public.

les premiers spectacles de butô dans cette salle ont été programmés l'année dernière par l'acousmaticien** Michel Titin-Schnaider. Devant le succès de ces représentations, ce dernier proposa au théâtre de reconduire cette année ces spectacles en les programmant chaque 1er jeudi de chaque mois, de février à juin, sous le nom de "Palimpseste 17.X". Cette manifestation, qui faisait suite au festival "En chair et en son", débuta le 2 février avec la création d'une pièce de 1984 dansée par Gyohei Zaitsu et Maki Watanabe sur la célèbre œuvre de l'acousmaticien Bernard Parmegiani, La création du monde, une composition de 75 minutes en trois parties, les deux premières, Lumière noire et Métamorphose du vide étant dansées par Gyohei Zaisu et la troisième, Signes de vie, par Maki Watanabe.

Il semblerait que Zaitsu ait bâti le début de sa performance sur le big-bang ayant précédé la formation du nouveau monde, son jeu d'acteur violent très proche de la folie illustrant parfaitement la rêverie musicale de Parmegiani. Sa gestuelle, réaction viscérale aux sons et vibrations de la musique, d'une très grande richesse et d'une non moins grande expressivité, tenait en haleine les spectateurs subjugués. La seconde partie de son solo axée sur La métamorphose du vide faisait écho à la pensée du compositeur pour lequel "l’ébauche d’une organisation donne lieu à des oppositions ou des convergences de forces, à une dynamique de la matière à l’état naissant, puis évoluant vers des formes encore fra­giles et constamment avortées. Quelque chose devient forme, chaleur, lumière, mouvement, vibrations corpuscu­laires anarchiques. Tout est "énergie d’exis­tence".

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La prestation de Maki sur Les Signes de vie qui lui succédait était quant à elle d'une toute autre facture, empreinte de beaucoup plus de calme et de sérénité. Ce solo, axé sur l'espoir de voir un monde meilleur renaître et se reconstruire, m'a évoqué le solo de Kazuo Ohno dans La Argentina: un solo de butô blanc, diamétralement opposé à la prestation de butô noir de Gyohei Zaitsu, ce qui rendait l'œuvre d'autant plus intéressante car elle présentait les deux facettes de cet art. Pour d'autres au contraire, il y avait dans sa danse une sorte de violence contenue dans l'errance, une "force de vie "qui cherchait à s'extérioriser et s'exprimer, qui "souffrait" pour y parvenir...

J.M. Gourreau

* cf. Comme ça de Maki Watanabe du 1er au 6 avril 2016 dans le cadre de la manifestation Palimpseste#5.

** compositeur de musique dite acousmatique, c'est à dire d'une musique que l'on entend sans en voir ni en connaître la source.

La danse contemporaine en Suisse, 1960 - 2010 / Anne Davier / Annie Suquet / Zoé éditions

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La danse contemporaine en Suisse, 1960-2010, Les débuts d'une histoire,

par Anne Davier et Annie Suquet, 368 pages, 60 photos en N. et B. de Steeve Iuncker, broché, 17 x 22 cm, Zoé éd., Genève; diffusion en France par Harmonia Mundi, Novembre 2016, 27,90 €.
ISBN: 978-2-88927-368-3.

 

Aussi étrange que cela puisse paraître, la danse contemporaine en Suisse est née du modern jazz américain (dans lequel la notion d'improvisation est fondamentale) dans le sillage des années 68 et de la vague libertaire que cette révolution entraîna. Nombre de danseurs tentent alors d'ouvrir les frontières entre la danse, le théâtre, le cinéma, la musique, le cirque et la littérature, ce tout en créant une hybridation entre ces différents genres et en  cherchant à élaborer des modes d'approche du mouvement qui transgressent les techniques de danse existantes; ce faisant, ils engagent d'autres modes moins coercitifs de relation au corps et une plus grande liberté.

Pour aborder cette histoire de la danse, les auteures se sont posées trois questions : en premier lieu, comment les tous premiers danseurs et chorégraphes contemporains suisses ont-ils façonné leur itinéraire ? Par quels héritages et sous quelles influences esthétiques ? En second lieu, quelles voies ces pionniers - Raoul Lanvin Colombo, Dominique Genton, Simone Suter, Fabienne Berger, Brigitte Matteuzzi, Tane Soutter, Alain Bernard, Geneviève Fallet - ont-ils ouvertes pour les danseurs qui sont arrivés à leur suite et quelle fut l'importance de leur activité pédagogique ? Enfin, comment cette nouvelle génération d'artistes s'est-elle battue pour sortir la danse contemporaine de la confidentialité et la faire accéder à la notoriété ? La dernière partie de l'ouvrage braque le projecteur sur les premières créations de chorégraphes qui ouvrent cette période afin d'interroger le renouvellement des enjeux, tant esthétiques que politiques, incarné par cette génération à laquelle appartiennent entre autres Noemi Lapsezon, Marco Berrettini, Foofwa d'Imobilité, Jean-Marc Heim, Martin Zimmermann, Gilles Jobin, Yann Marussich, Anna Huber, Thomas Hauert ou le brésilien Guilherme Botelho installé à Genève depuis 1982.

Cette histoire de la danse contemporaine helvétique, la première du genre, se nourrit avant tout du témoignage oral de ceux qui en ont été les protagonistes car aucune source documentaire exhaustive ayant trait à ce type de danse n'existait alors, mises à part les archives de la Collection suisse de la danse à Lausanne qui ont pu compléter les enquêtes passionnées d'Anne Davier et d'Annie Suquet durant les trois années de leurs recherches. Il en résulte un ouvrage aussi instructif que vivant qui fait le point sur l'histoire esthétique, culturelle et politique de la danse contemporaine en Suisse.

Les photographies illustrant cet ouvrage, réalisées tout comme les entretiens entre 2013 et 2016, pourront surprendre certains lecteurs par leur "banalité" et leur esthétisme. Elles résultent d'un parti pris éditorial et sont censées rendre perceptible le travail de recherche et de création d'une quinzaine de chorégraphes en travail durant la période des interviews.

J.M.G.

Agnès Letestu / Gérard Mannoni / Danseuse étoile/ éd Buchet-Chastel

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Danseuse étoile,

par Agnès Letestu, avec Gérard Mannoni, 216 pages, 25 photos en couleurs et 5 en N et B réunies en un cahier central, 14 x 20,4 cm, broché, éditions Buchet-Chastel, septembre 2016, 19 €.

ISBN: 978-2-283-02938-1

 

Aucun balletomane  n'ignore le nom d'Agnès Letestu ni le rôle primordial qu'elle a joué au sein de l'Opéra national de Paris. Née à Saint-Maur dans le Val-de-Marne, cette grande artiste entre à l'âge de 8 ans au conservatoire de cette ville puis quatre ans plus tard à l'Ecole de danse de l'Opéra de Paris. A nouveau quatre années plus tard, on la retrouve dans le corps de ballet de cette institution. Promue coryphée en 1988, sujet en 1989 puis première danseuse en 1993, elle gagnera ses galons d'étoile à l'issue d'une mémorable représentation du Lac des cygnes le 31 octobre 1997.  Jusqu'à l'âge officiel de sa retraite le 10 octobre 2013 dans La Dame aux camélias de John Neumeier, elle aura sillonné, outre le Palais Garnier, les plus grandes scènes du monde entier, interprétant les plus importants rôles du répertoire avec le brio qu'on lui connait.

Ce n'est pas tant son parcours qu'elle retrace avec le concours du critique musical et chorégraphique Gérard Mannoni qui s'avère le plus intéressant dans cet ouvrage, que la découverte de son second métier artistique auquel elle se consacre désormais, celui de créatrice de costumes pour le ballet. Mais aussi et surtout ces mille et une petites choses de son métier de danseuse qui influent sur la réussite d'un spectacle, l'importance des partenaires, du chorégraphe, du chef d'orchestre, de l'entourage et du regard des autres, de la musique, des évènements qui surviennent avant le début de la représentation et de l'état d'esprit dans lequel on se trouve, des chaussons et du costume, bien sûr. Tout cela est analysé, disséqué dans ses moindres détails. C'est alors seulement que l'on se rend compte que cette magie qui nous est distillée est le fruit d'un immense travail artistique et d'une précision à nulle autre pareille. Voilà un livre que tout amateur de danse se doit d'avoir lu pour lui permettre de déguster avec bonheur toutes les subtilités et les difficultés de l'art des interprètes qu'il admire.

J.M.G. 

Angelin Preljocaj / Roméo et Juliette / Pas une ride au bout de 20 ans...

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Photos J.C. Carbonne

 

Angelin Preljocaj:

Pas une ride au bout de 20 ans...

 

Roméo et Juliette est sans doute le plus beau ballet inspiré d'un conte que Preljocaj n’ait jamais réalisé. Cette œuvre fut créée en décembre 1990 par Le Lyon Opéra Ballet, à la demande de son directeur, Yorgos Loukos. A l'époque, l'histoire se déroulait dans une centrale d'arrêt délabrée sous le régime totalitaire d'un pays de l'est, et évoquait non une lutte entre deux clans ennemis, les Montaigu et les Capulet (lesquels, dans la tragédie de Shakespeare, sont de niveau social semblable) mais entre deux classes sociales rivales, l'une favorisée et puissante, sous la protection de la milice, l'autre misérable et exploitée, celle des va-nu-pieds et sans-abris. La pièce était servie par la scénographie grandiose et théâtrale du dessinateur de BD, Enki Bilal, laquelle lui conférait une dimension politique d'une puissance étonnante tout en conservant intacte l'histoire d'amour impossible entre les deux amants de Vérone. Mais dans cette nouvelle version, Juliette est la fille d'un tyran oppresseur, alors que Roméo et ses amis sont de joyeux drilles, lurons sans foi ni loi. Outre la passion qui les étreint, chacun des deux amants aspire à ce que possède l’autre, la liberté sous toutes ses formes pour Juliette, la notoriété et la richesse pour Roméo. Ce qui démultiplie leurs affinités et décuple les forces de l’amour.

04romeo et juliette jean claude carbonne03 romeo et juliette jean claude carbonneRomeo et juliette 04 jc carbonneL'importance scénique de cette production incita Angelin Preljocaj à la réadapter pour son ballet en 1996 lors de son arrivée au CCN d'Aix en Provence. La scénographie fut entièrement réactualisée et condensée, conférant de ce fait une force beaucoup plus grande à l'œuvre. Il est évident que le chorégraphe a été fortement bouleversé par les guerres qui ont traversé sa patrie d’origine, l'Albanie, marquée par l'influence militaire de l'Italie fasciste de Mussolini : ce pays ne parvint à s'en sortir qu'à l'issue de la seconde guerre mondiale. La chorégraphie, à quelques détails près, est restée identique à celle de la création. Une chorégraphie d'une puissance étonnante, très enlevée, admirablement servie par la partition de Prokofiev et, surtout, magistralement interprétée par des danseurs rompus aux difficultés dont elle est truffée. Sauts vertigineux, tours en l'air, combats athlétiques, faits d'armes et courses éperdues se succèdent en effet à une cadence étourdissante, quasi-insoutenable, et sont exécutés avec une précision diabolique et un ensemble absolument parfait. Il en est de même du jeu des deux personnages-clé de l’œuvre, Juliette et Roméo, dont la fraîcheur, le naturel, la tendresse et l’entrain, outre leur virtuosité, vous coupent le souffle. Le réalisme des scènes est lui aussi saisissant, la violence, la bestialité et le sadisme dont la milice est animée étant, quant à elles, d’un réalisme poignant difficilement supportable.

Voilà une œuvre fétiche de la compagnie qui, à l’issue de ses vingt ans d'existence, n’a pas pris une ride…

J.M. Gourreau

Roméo et Juliette / Angelin Preljocaj, Théâtre National de la Danse – Chaillot, du 16 au 24 décembre 2016.