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Teresa Vittucci / Hate me, tender / Un ineffable parfum de scandale

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 Photos Yushiko Kusano

Teresa Vittucci :

Un ineffable parfum de scandale

 

Teresa vittucciOn lui aurait pourtant donné le Bon Dieu sans confession. Avec ses allures de matrone un tantinet rondouillarde - fort loin, il est vrai, des canons que l’on imagine être ceux d’une danseuse - et son assurance tranquille, endosser le personnage de la Vierge Marie, divinisée autant par les chrétiens du monde entier que par les musulmans, pour la déparer de ses attributs sacrés, de son innocence, de sa pureté…, et l’asservir, l’émanciper, tout en lui conférant un petit air sardonique, voire démoniaque, était carrément sacrilège, plus exactement, iconoclaste. En fait, cela ne nous étonne pas de la part de son auteure, Teresa Vittucci, artiste suisse d’origine autrichienne, quand on sait que ses deux précédents soli traitaient de sujets tout aussi tabous sur le même ton de la dérision: si Lunchtime, créé en 2015, évoquait la faim dans le monde, il développait aussi le thème du désir et de l’appétit sexuel… Et All eyes on (2017), celui de l’exhibitionnisme et du voyeurisme! Quant à Hate me, tender  (déteste-moi, mon cher), sous-titré Solo pour un féminisme du futur qui nous est donné à voir aujourd'hui et qui lui valut le Prix suisse de la danse en 2019, elle aborde les thèmes de la haine et du féminisme en prenant le contrepied de l’image que l’on se fait de la Vierge, une femme angélique, candide, adulée, à l’opposé de ce que l’on rencontre généralement dans la société d’aujourd’hui, souvent dominée par la haine et la vengeance.

En fait, de la part de cette artiste, tout n’est finalement que malice et rouerie délibérée. C’est dans un décor on ne peut plus dépouillé qu’elle nous livre son propos, puisqu’il n’y a sur le plateau qu’un grand vase, n’offrant à la vue qu’un bien maigre bouquet de fleurs blanches et quelques feuilles de roseau disposées en éventail.  A ses côtés, Teresa Vittucci git sur le sol, en talons hauts mais dans le plus simple appareil, le corps peinturluré d’une sorte d’arbre de vie, soulignant ou délimitant une musculature factice, en partie estompée par un voile en tulle, d’un rouge-orange criard évoquant le feu dévorant qui la consume petit à petit, dévoilant sa véritable personnalité, bien loin de celle que l’on imaginait chez le personnage dont elle a endossé l’apparence et qu’elle déconstruit petit à petit. Et, tout au long du spectacle, l’on se demande bien si c’est "de l’art ou du cochon"… Tout va d’ailleurs dans ce sens, jusqu’au texte susurré à voix basse "Ô vierge pure, réjouis-toi, épouse inépousée…" issu de l’hymne religieux Agni Parthene, chant grec composé par Saint Nectaire d’Egine au XIXe siècle, après avoir eu une vision de la Vierge alors qu’il était directeur de l’école de théologie Rizarios d’Athènes.

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Le premier moment de stupéfaction passé, on se laisse prendre au jeu tout en se demandant bien jusqu’où Teresa Vittucci va pouvoir pousser le bouchon. Naïveté candide ! Elle se met en effet en devoir de bousculer crûment les traditions et l’ordre établi, franchissant toutes les limites de la bienséance mais, toutefois, avec de louables intentions, celles de faire prendre conscience au monde, que la haine est sans doute le sentiment contagieux le plus odieux, le plus révoltant de la nature humaine. Provocation ? Certes, mais il fallait la faire, oser la faire. Au fond de tout être - et la femme en fait partie - il y a un démon qui sommeille, qui se réveille et émerge de temps à autre, mû par des pulsions incoercibles, se glissant sous la peau des féministes convaincues. Si tant est que cela puisse exister, la femme n’est pas uniquement la mater dolorosa décrite dans la Bible, symbole de la virginité, de l’innocence, de la résignation et du sacrifice. La mère de Dieu se doit "de remettre de l’ordre dans le chaos de ce monde et du chaos dans l’ordre", nous dit la chorégraphe. Et c’est en féministe émancipatrice, engagée et convaincue - et non en icône du christianisme - qu’elle se présente aujourd’hui devant son public, déconstruisant l’image de la pureté angélique féminine traditionnelle, quitte à réveiller un mort. Mais il faut bien de tout pour faire un monde… Ainsi va la vie !

 

J.M. Gourreau

 

Hate me, tender / Teresa Vtitucci, Centre Culturel Suisse à Paris, les 15 & 16 janvier 2020. Dans le cadre du Festival « Faits d’hiver ».

 

Emanuel Gat / Works / A la découverte de l'autre, des autres

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Emanuel Gat :

A la découverte de l’autre, des autres…

 

E gatWorks, baptisé à l’origine Ten works, est le fruit d’une collaboration entre la compagnie d’Emanuel Gat et le Ballet de Lyon, réunissant, dans une confrontation amicale, 10 danseurs de chaque troupe. Deux ans après sa création en 2017, le chorégraphe israélien associé à Chaillot en a remonté une nouvelle version uniquement pour les danseurs de sa compagnie, celle-ci développant les divers éléments mis en œuvre dans la première. Cette nouvelle pièce met davantage en avant le talent des interprètes, leur engagement, leur intériorité, leur lyrisme et l’originalité de chacun d'eux…

 

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Le rideau s’ouvre sur une horloge digitale posée à même le sol, côté jardin ; ses caractères rouges, qui égrènent à rebours minutes et secondes, tranchent sur la blancheur éthérée qui règne sur la scène. Alors que les premières notes de la musique se font entendre, les dix danseurs envahissent petit à petit le plateau. Ils s’observent avec attention, s’animent, se rencontrent, papillonnent. Des petits groupes se forment par duos, trios, quatuors ou sextuors. S’instaure alors un flux de mouvements simples et virtuoses tout à la fois, aussi lyriques que légers, d’une très grande poésie et d’une harmonie transcendante, lesquels enveloppent le spectateur pour le transporter au sein d’un monde dans lequel explosent bonheur et joie de vivre, une sorte d’éden passionnel et ludique fondé sur l’écoute de l’autre, des autres, et dans lequel semble régner une inaltérable sérénité. Les sentiments de chacun des protagonistes à l’égard de ses compagnons éclatent et rejaillissent sur les spectateurs subjugués.

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Photos Julia Gat

Les tableaux ainsi formés, dans un éclectisme musical étonnant qui va de Bach et Strauss à Emanuel Gat lui-même en passant par Nina Simone, retracent des instants privilégiés de la vie des interprètes, puisés dans leurs souvenirs, leur vie quotidienne, voire leurs aspirations futures. Des amitiés naissent, des liens finissent par se nouer, les affinités des uns pour les autres se révèlent et s’affirment, des stratégies prennent corps ; les jeux, dialogues et échanges gestuels qui s’établissent donnent naissance à la formation de groupuscules qui s’étoffent ou se dissolvent au fil du temps ; les tempéraments les plus forts émergent progressivement, endossant les responsabilités en parfaite entente avec les autres, à la recherche d’une connexion. « Pour moi, nous dit Emanuel Gat, une pièce chorégraphique est une conversation entre les interprètes ». Et, effectivement, outre  leur humanité et leurs stratégies, ce que la pièce met en avant, c’est leur écoute de l’autre et leur sens des responsabilités. Les variations qui composent les six séquences de l’œuvre sont le fruit d’une collaboration, voire d’une communion du chorégraphe avec ses danseurs, lesquels peuvent les agencer à leur guise, à l’image d’un jeu  dont les cartes seraient redistribuées lors de chaque partie, ce qui rend chacun des  spectacles unique, différent des précédents ou des suivants. Un bel hommage à ses interprètes, qui se laisse déguster avec beaucoup de plaisir.

J.M. Gourreau

Works / Emanuel Gat, Théâtre national de la danse Chaillot, du 8 au 11 janvier 2020.

Création de la 1ère version le 30 juin 2017 dans le cadre du Festival de Montpellier-danse. Création de la version actuelle le 4 octobre 2019 au Centre Suzanne Dellal à Tel-Aviv (Israël). 

Israel Galván / La consagración de la primavera / Un flamenco iconoclaste

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Israel Galván :

Un flamenco iconoclaste

 

Portr israel galvan sylvie courvoisier cory smythe la consagracion de la primavera photo jean louis duzert285Que l’on ne se méprenne pas : je ne veux pas dire par ces termes que le nouveau spectacle que nous présente Israel Galván est indigne du roi du Flamenco. Non, son zapatéado est toujours aussi étourdissant. Mais La consagración de la primavera est une œuvre sortant des sentiers battus, du flamenco traditionnel tel qu’on l’entend, une pièce déstabilisante qui bafoue les traditions, qui transgresse les codes. Ce qui n’est pas étonnant quand on connait le personnage : il n’est jamais là où on l’attend, et a fait sienne la célèbre devise de Diaghilev : "Etonne-moi !"

Premier sujet d’étonnement : le choix de la partition musicale, Le Sacre du printemps de Stravinsky. Mais cela, on le savait déjà avant de pénétrer dans la salle. Ses aficionados vous diront d’ailleurs que c’est pour cela qu’ils ont été - ou iront - voir le spectacle. On imagine mal en effet une exhibition de flamenco en solo sur cette grandiose partition musicale, même s’il s’agit d’un arrangement pour deux pianos et à quatre mains. Il n’est certes pas le seul à s’être attaqué à ce monument qui a défrayé la chronique durant de longues années et n’a jamais été à l’abri du scandale, tout au moins avant d’être reconnue comme une œuvre de génie… Il était donc dans la logique des choses que Galván s’y frotte lui aussi…

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Photos J.L. Duzert & L. Rossi

Seconde surprise : la chorégraphie elle-même. Savez-vous que l’on peut exécuter un zapateado autrement qu’en claquant les talons (ferrés) sur le sol ? Avec les pieds nus par exemple, voire même avec les mains ? Si, si, si, Israel Galván, au travers de cette œuvre, vient d’en faire une démonstration aussi éclatante que brillantissime ! Du grand art, que d’aucuns ont d’ailleurs qualifié de grand guignol… Certes, l’artiste a volontairement fait fi de la tradition, s’écartant du "droit chemin" pour ouvrir d’autres horizons, pour sortir le flamenco de son carcan, ce qu’il pouvait bien évidemment se permettre après en avoir exploré toutes les facettes. Sous cet angle, cette épithète peut donc se comprendre ! Elle ne s’avère d’ailleurs pas fausse si l’on considère sa tenue de scène : une vareuse noire dissimulant un short de même couleur, la jambe droite chaussée d’un bas rouge sang, la gauche quant à elle en étant dépourvue, laissant admirer le jeu de ses muscles… Tenue pour le moins provocante, sinon subversive pouvant faire la joie de ses détracteurs qui n’ont cependant pu faire fi de son éblouissante technique, que lui seul est capable de maîtriser avec une aisance à nulle autre pareille… Et diantre, il l’a fichtrement mise à l’épreuve au travers d’une chorégraphie brutale, emportée, fougueuse, tempétueuse, explosive, agressive… reflet de la violence sourde et contenue dans la partition de Stravinsky, de ses lignes de force, de son essence, de sa substantifique moelle, pour paraphraser Rabelais !

Cela dit, une telle liberté d’expression, une telle provocation, une telle audace génèrent une prise de risque, un défi qu’il assume avec une mâle assurance, si ce n’est avec une certaine fierté. Et, ma foi, on le lui pardonne bien volontiers car il fallait oser le faire, quitte à s’attirer les foudres de ses admirateurs. Sa chorégraphie incisive, percussive, martelée, confère une nouvelle force à l’œuvre tellurique du compositeur, l’ancrant dans le sol sitôt qu’elle en jaillit.

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Cette œuvre relativement brève, interprétée avec une éclatante maestria au piano par Cory Smythe et Sylvie Courvoisier - laquelle avait déjà collaboré avec Israel Galván pour La Curva - était suivie par une composition musicale de cette dernière, Spectro, sur laquelle le chorégraphe avait également apposé sa griffe. Une pièce certes de la même veine, et d’essence similaire au Sacre, mais effacée par la force de la partition de Stravinsky, bien que ne dépareillant pas avec elle. Il eut été préférable de l’insérer entre Conspiración, composition pour deux pianos signée Sylvie Courvoisier et Cory Smythe qui ouvrait la soirée et Le Sacre qui aurait dû la clore.

J.M. Gourreau

La consagración de la primavera / Israel Galván, musiques de Stravinsky (Le Sacre du printemps), Sylvie Courvoisier et Cory Smythe, Théâtre de la Ville au 13ème art, du 7 au 15 janvier 2020.

Pièce créée à Lausanne le 23 novembre 2019.

Yoann Bourgeois / Celui qui tombe /Tout n’est finalement qu’une question d’équilibre…

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Yoann Bourgeois :

Tout n’est finalement qu’une question d’équilibre…

 

Yoann bourgeois geraldine aresteanuYoann Bourgeois souhaiterait-il initier son public à ce que peut ressentir un immigré lorsqu’il traverse une mer démontée pour fuir son pays et nous dépeindre la somme de courage nécessaire pour affronter une telle épreuve ? Ou bien, chercherait-il à nous faire partager la peur panique qui pourrait gagner à petit feu les entrailles d’un alpiniste gravissant une paroi quasi-verticale lorsqu’il sent la prise qui l’assure se dérober, alors que 400 mètres de vide s’ouvrent sous ses pieds ? A moins qu’il tente de nous communiquer les affres et tourments de cet héroïque voyageur du Roi des aulnes de Goethe dans sa chevauchée diabolique au sein des éléments déchaînés, entraîné par son cheval une sombre nuit d’orage, son fils mourant blotti dans son giron ? Celui qui tombe peut en effet évoquer cela tout à la fois. A bien y réfléchir, nous ne sommes finalement que bien peu de choses face à une nature en colère et déchaînée…

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Photos Géraldine Arestéanu

Imaginez un simple plancher en bois, une sorte de radeau de forme carrée de 6 mètres de côté, tantôt monté sur un vérin, tantôt accroché aux cintres, et mobilisé par différents mécanismes ; un dispositif soumis aux lois de la pesanteur ou de la force centrifuge qui va entraîner les interprètes de l’œuvre, trois femmes et trois hommes, dans des bascules, pertes d’équilibre et rotations de plus en plus accentuées… Une aire de jeu pour six danseurs simulant le roulis et le tangage d’un bateau dont le pont serait jonché de matelots pris dans la tourmente s’inclinant alternativement sur bâbord et sur tribord, mouvements qui les embarqueraient d’avant en arrière dans des situations burlesques au sein desquelles ils seraient contraints de s’agripper pour ne pas être entraînés par les flots…

En fait, la pièce qui nous est donnée à voir est composée d’une suite de séquences juxtaposées dans lesquelles les protagonistes, placés dans des situations instables auxquelles ils sont forcés de s’adapter, cherchent à maintenir, voire retrouver leur équilibre dans une lutte permanente contre les éléments déchaînés. Une lutte qui peut parfois se transformer en jeu lorsqu’ils parviennent à maîtriser la situation. Et, comme dans bien des cas, c’est la solidarité qui permet d’éviter la chute. Toutefois, lorsque l’un d’eux vacille et tombe, il entraîne les autres dans le mouvement… N’est-ce pas également le cas pour nombre d'initiatives dans notre société ?

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Mais, me direz-vous, et l’art de Terpsichore dans tout cela ? Il semble malheureusement tombé aux oubliettes ou inscrit au registre des abonnés absents, le spectacle s’avérant plutôt une performance circassienne, une quête à la recherche d’un équilibre artificiellement rompu, un défi aux lois de la pesanteur… Un spectacle ludique certes, par moments spectaculaire, qui n’est pas inintéressant du fait de la performance des interprètes mais qui, toutefois, s’avère bien plus proche du cirque que de la danse. Ce que l’on peut peut-être regretter de la part d’un artiste qui tient les rênes d’un Centre chorégraphique national…

J.M. Gourreau

Celui qui tombe / Yoann Bourgeois, Cent Quatre, Paris, du 28 décembre 2019 au 11 janvier 2020.

Pièce créée le 20 septembre 2014 à la Biennale de danse de Lyon.

Jean-Christophe Maillot / Coppél-i.A. / Coppélia à l’ère de l’intelligence artificielle

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Jean-Christophe Maillot:

Coppélia à l’ère de l’intelligence artificielle

 

J c maillotC’est un bien beau cadeau de noël que nous a concocté Jean-Christophe Maillot pour ces fêtes de fin d’année en revisitant le plus célèbre ballet d’Arthur Saint-Léon, Coppélia, d’après L’homme au sable, un conte d’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann(1). Son idée était on ne peut plus séduisante : pourquoi ne pas remettre au goût du jour ce chef d’œuvre du romantisme en tentant de donner vie à l’automate du savant Coppélius par le truchement de l’intelligence artificielle ? Dans cette création(2), l’intrigue suit la trame originelle du conte. Frantz, le fiancé de Swanilda, est fasciné par la silhouette de Coppélia, une éblouissante jeune fille aperçue dans l’antre du vieux savant. Il s’éprend d’elle, mais celle-ci s'avère n'être finalement qu'un automate... En transposant ce ballet - que Balanchine considérait comme la plus grande comédie - dans un futur proche, Maillot l’a dépoussiéré, éliminant comme d’un coup de baguette magique ce petit côté ringard qu’il pouvait avoir acquis au fil du temps, tout en en exacerbant les qualités humaines sous-jacentes conférées par son créateur et ce, en reconsidérant trois des atouts majeurs de la pièce : sa musique, sa chorégraphie et sa scénographie. La fin de l’œuvre s’avère toutefois infiniment plus sombre que dans le ballet original car sa Coppél-i.A., après avoir découvert l’amour puis la déception amoureuse, prend soudain l’ascendant sur son créateur pour finir, dans un élan sauvage et incontrôlé, par le tuer de ses propres mains, la libérant du même coup de l’emprise qu’il exerçait sur elle… En fait, ce ballet ne nous mettrait-il pas en garde contre les dangers des technologies liées à l’intelligence artificielle et à la robotique ?

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Photos Alice Blangero

Et pourtant, s’il est une science qui, aujourd’hui, a réellement le vent en poupe, c’est bien l’intelligence artificielle. Mais qu’entend-t-on exactement par ce terme, abrégé sous le vocable de "I.A.", et que se cache t’il sous ces deux voyelles ? L'idée d'intelligence artificielle émerge dans les années 1950 quand Alan Turing se pose la question de savoir si une machine est apte à « penser ». Le concept d’intelligence artificielle forte, quant à lui, fait référence à une machine capable non seulement de produire un comportement intelligent, notamment de modéliser des idées abstraites traduites en algorithmes(3), mais aussi d’éprouver de « vrais sentiments » (indépendamment de ce que l’on puisse mettre derrière ces mots), de juger de ses actes selon une certaine idée du bien et du mal et de manifester « une compréhension de ses propres raisonnements ». En fait, l’I.A. désigne l’ensemble des théories et des techniques mises en œuvre dans le but de réaliser des machines pouvant simuler l’intelligence et remplacer l'homme dans la concrétisation de certaines de ses fonctions cognitives. Or, dès la fin des années 1980, quelques artistes, en particulier des chorégraphes, s'emparèrent de l'intelligence artificielle pour donner un comportement autonome à leurs créations. Le dernier en date est Israel Galván, icone du flamenco, dans sa proposition chorégraphique, Israel & Israel. Une performance cosignée par le chorégraphe-interprète lui-même et un expert nippon en intelligence artificielle, Nao Tokui. (Voir l’analyse de cette pièce dans ces mêmes colonnes). Idéalement, le comportement du robot créé par l’I.A. doit ressembler à celui de l’être humain, tout en étant aussi rationnel que lui. Présentement, dans la création de Coppél-i.A., Jean-Christophe Maillot s’est posé deux questions : un homme peut-il tomber amoureux d’une machine et, a contrario, un robot peut-il développer des sentiments ? Une réponse précisément apportée conjointement par le chorégraphe, le compositeur Bertrand Maillot et la scénographe Aimée Moreni. La réussite de ce ballet est incontestablement liée à la connivence la plus parfaite entre ces trois prodigieux artistes, et cette création ne doit son succès qu’à cette conjoncture.  

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Il n’est un secret pour personne que Jean-Christophe Maillot aime tout particulièrement plonger dans les contes et la littérature fantastique pour en retracer et dépeindre à sa manière le caractère - souvent empreint d’une grande humanité - des personnages qui l’ont ému. La Mégère apprivoisée, sa dernière œuvre narrative, créée le 4 juillet 2014 sur la scène du Théâtre Bolchoï de Moscou, en est un des meilleurs exemples. Sa Coppél-i.A. procède de la même veine. Toutefois, si l’argument de ce ballet évoque avant tout l’Homme au sable, on peut y retrouver également la trame de l’Ève future, roman de l’écrivain français Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, publié en 1886. Celui-ci retrace les amours d’un jeune Lord et d’une cantatrice fort belle mais, malheureusement, très niaise. Afin d’évincer cette femme dans le cœur du jeune homme, Thomas Edison lui substitue une "andréide", laquelle ressemble physiquement à son modèle humain, mais possède un esprit bien plus évolué.

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Si l’on retrouve des bribes et, parfois même, des passages entiers de la musique de Léo Delibes dans Coppél-i.A., le compositeur et frère du chorégraphe, Bertrand Maillot, les a mixés avec une bande son hybride fort originale, tantôt planante, tantôt évocatrice des émotions des personnages sur scène, composée d’allitérations et d’assonances de la partition originelle de Delibes. Une musique instrumentale et vocale seyant parfaitement à cette relecture, qui rehausse tant l’atmosphère futuriste de la pièce que le jeu des danseurs. La chorégraphie qui sert l’œuvre, extrêmement signifiante et en parfaite harmonie avec la danse, met elle aussi en valeur chacun des interprètes, leur conférant un réalisme époustouflant. La palme revient bien sûr à l’héroïne du conte, l’extraordinaire Lou Beyne, qui incarnait avec une finesse, une subtilité, une précision et un vérisme étonnants l’androïde rêvé par Maillot, sachant parfaitement lui donner vie au moment opportun, notamment lorsqu’elle décide froidement de donner la mort à son géniteur, lequel avait malheureusement omis d'inculquer à son androïde, lors de sa mise au point, la première des trois "Lois" d'Isaac Asimov(4), pourtant édictée dès 1942 : "Un robot, ne peut pas porter atteinte à un être humain"... Un acte aussi surprenant que saisissant, exécuté sans aucune once de remords avec un déterminisme glaçant, sans appel, qui contrastait de façon saisissante avec les sentiments de compassion qu’elle semblait avoir éprouvé et communiqué à l’égard de Frantz - alias Simone Tribuna - lors de son duo avec celui-ci.

Matèj Urban, campa lui aussi un Coppélius fascinant, reflétant parfaitement les différentes facettes de son personnage avec réalisme et théâtralité, sans avoir oublié d’y adjoindre une pointe de drôlerie et d’humour. Quant au personnage de Swanilda, il était incarné par une merveilleuse artiste, Anna Blackwell, aussi espiègle que malicieuse,  pleine de fougue et d’entrain. Toute la troupe - et, en particulier, les facétieuses amies de Swanilda - d’un niveau artistique et d’une technicité remarquables, servit d’ailleurs merveilleusement ce fabuleux spectacle placé dans un écrin futuriste astral, aux lignes et aux couleurs épurées et d’une sobriété transcendantes, formé de cercles concentriques blancs dans le premier acte et noirs dans le second, signé Aimée Moreni : une jeune designer, scénographe et costumière, à laquelle on doit également le décor et les costumes d’Abstract life, un des derniers ballets de Jean-Christophe Maillot, créé en avril 2018 sur une musique de Bruno Mantovani. Voici donc une nouvelle version de l’un des plus célèbres ballets romantiques du répertoire qui fera date dans l’histoire de la danse.

Coppél-i.A. / Jean-Christophe Maillot et les Ballets de Monte-Carlo, Grimaldi Forum de Monaco, Du 27 décembre 2019 au 5 janvier 2020.

J.M. Gourreau

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(1) Plus connu sous le nom d’E.T.A. Hoffmann, cet écrivain (et compositeur) allemand est l’auteur de nombreux contes parmi lesquels on trouve, outre L’Homme au sable, Casse-Noisette et le roi des souris, autre chef d’œuvre du romantisme ayant servi de trame au ballet féérique éponyme de Marius Petipa sur une musique de Tchaïkovski.

(2) Il existe de nombreuses versions de Coppélia ou la Fille aux yeux d’émail. Ce ballet en deux actes et trois tableaux d’Arthur Saint-Léon sur un livret de Charles Nuitter et une partition de Léo Delibes, est créé à l’Opéra de Paris le 25 mai 1870. Marius Petipa en donnera une nouvelle version en 1884, version qui sera à nouveau révisée dix ans plus tard par Lev Ivanov et Enrico Cecchetti. Parmi les plus récentes, il faut garder en mémoire celles de Nicolas Sergueïev en 1933, d’Albert Aveline en 1936, de Michel Descombey en 1966, de Balanchine en 1974 et, l’année suivante, de Roland Petit. Maguy Marin créera la sienne en 1993, Patrice Bart en présentera à son tour une nouvelle en 1996, puis Charles Jude en 1999 et, enfin, Jo Strømgren pour le Ballet du Rhin en 2008. C’est cette dernière œuvre qui se rapproche le plus par son esprit de celle de Jean-Christophe Maillot. D’autres versions plus ou moins adaptées du ballet original comme celles de Ninette de Valois au Covent Garden de Londres (1954), de Pierre Lacotte (1973), ou d’Alfonso Catá (1985) sont également au répertoire d’autres compagnies européennes, américaines ou russes (versions d’Oleg Vinogradov et de Sergueï Vikharev notamment).

(3) Traduire des principes de comportement éthique en algorithmes s’avère un défi peu difficile à relever. Le "calcul éthique" s'inclut en effet naturellement dans le schéma général de fonctionnement d'un robot : d'abord, reconnaître une situation extérieure (c'est-à-dire l'associer à son modèle informatique interne conçu par le programmeur ou appris par l'expérience), ensuite, simuler toutes les actions possibles sur cette situation ainsi que leurs conséquences et, enfin, choisir l'action la plus efficace au regard de l'objectif général programmé. Un algorithme éthique vient brider la deuxième étape (le choix de l'action à effectuer) : il en interdit certaines ou en impose d'autres. Et là, l'intelligence artificielle possède déjà la bonne technologie. A partir de la logique, les informaticiens ont en effet conçu des langages de programmation intégrant des commandes du type "tu dois" (obligation), "tu ne dois pas" (interdiction) ou "tu peux" (permission). Ces trois commandes permettent d'énoncer des règles simples, comme "si tu vois un humain, tu ne dois pas t'approcher à plus d'un mètre", et de les faire respecter par un robot. (Extrait d’un article de Román Ikonicoff, Robot : tu ne tueras point ! paru dans la revue "Science et Vie" le 25 janvier 2012).

(4) Biochimiste de formation, l'écrivain américain Isaac Asimov (1920-1992) a imaginé trois lois auxquelles tous les robots sont supposés obéir, afin de garantir une saine cohabitation avec les humains. Il a présenté pour la première fois cette éthique robotique dans sa nouvelle de science-fiction Cercle vicieux, en 1942, puis en a testé systématiquement les conséquences dans une grande variété de situations. Ces trois lois sont les suivantes :

1 - Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.

2 - Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi.

3 - Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.

La fureur du beau, Akram Khan Company / éd. Actes Sud

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                         Kaash                                                                                         Itmoi                                                                                    Torobaka

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La fureur du beau,  Akram Khan Company,

256 pages, 88 photos en N & B et 75 en couleurs sur une double page, 24 x 25,5 cm, cartonné, Actes Sud éd., Arles, décembre 2019, 59€.

ISBN : 978-2-330-12754-1

Un bref texte d’une dizaine de pages signé d’Akram Khan et de Farook Chaudhry, producteur et cofondateur historique de L’Akram Khan Company, accompagne les deux volets de photos - le premier en noir et blanc, le second en couleurs - dont cet ouvrage est composé, clichés réalisés par plus d’une vingtaine de photographes. De magnifiques images accompagnées de quelques maquettes de costumes qui permettent une plongée rétrospective au cœur des quelque 26 pièces créées ces vingt dernières années par cet étonnant artiste contemporain qui a su donner un nouveau visage à l’art de Terpsichore, en alliant, avec beaucoup de bonheur, certaines danses orientales comme le kathak, aux danses occidentales contemporaines. Les textes qui accompagnent cette monographie, la toute première consacrée à ce chorégraphe né en 1974 à Londres de parents originaires du Bengladesh, relatent, sous forme d’autobiographie, divers souvenirs, pensées, réflexions et faits divers qui ont jalonné la vie de ces deux complices de toujours. Une liste détaillée des œuvres du chorégraphe termine cet ouvrage.

J.M.G.

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Thierry Malandain / La Pastorale / Une ode à la nature

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Photos Olivier Houeix

Thierry Malandain :

Une ode à la nature

 

Tmalandain photo olivierhoueix 2 0Beethoven est un compositeur avec lequel Thierry Malandain aime bien musarder : La Pastorale, sur la symphonie éponyme de ce musicien, est en effet le troisième ballet de ce chorégraphe à s’appuyer sur une sublime partition de ce géant de la musique romantique qu’était Beethoven. Et, comme il fallait s’y attendre, Malandain a créé, en intelligence avec ce compositeur, une œuvre académique d’un lyrisme époustouflant, d’une beauté plastique à vous couper le souffle. Par sa sobriété et son architecture épurée d’abord, permettant aux danseurs de se révéler pleinement au travers d’une chorégraphie d’une fluidité sans égale, totalement calquée sur la musique qu’elle sublime et dont elle exprime parfaitement le contenu ; par sa poésie ensuite, la lecture de l’œuvre procurant au spectateur une sensation incommensurable de bonheur et de paix, évinçant comme d’un coup de baguette magique les affres qui auraient pu lui torturer les entrailles au moment où il glissait ses pieds dans la salle ; par son atmosphère et son message enfin, toujours signifiants, jamais anodins, donnant à réfléchir sur les vicissitudes de notre monde. Or, le choix de cette œuvre symphonique n’est pas un hasard. S’il a profité d’une commande de l’Opéra de Bonn, ville natale du compositeur, pour célébrer le 250è anniversaire de sa naissance, Malandain, comme nombre d’autres chorégraphes, s’avère préoccupé par le devenir de notre planète, massacrée chaque jour davantage par l’inconscience des hommes, bien que ce ne soit pas réellement le sujet de cette pièce. Mais l’on ne peut s’empêcher d’y penser. Que va-t-il bientôt rester de cette Nature dans laquelle nous éprouvons constamment l’impérieux besoin de nous ressourcer ? Car, au rythme où nous allons, nous ne laisserons bientôt plus à nos enfants qu’un désert de pierre et de terre stérile où, quasiment, toute vie aura disparu, un univers artificiel de béton sous l’égide de robots qui n’auront cure du bonheur que Dame Nature aura pu nous procurer en nous y donnant asile et couvert*... C’est donc une réaction profondément viscérale qui a poussé le chorégraphe à mettre en avant sa beauté qui, à elle seule, pourrait sauver le monde. Un monde qui n’est certes pas éternel mais qu’il convient à tout prix de sauvegarder.

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Comme nous le faisait remarquer Romain Rolland dans sa biographie sur Beethoven écrite en 1903 et fort heureusement aujourd’hui rééditée, l’âme de ce compositeur était très liée à la nature. Ainsi peut-on y lire au fil de ses lignes : « Il semble que, dans sa communion de tous les instants avec la nature, il ait fini par s'en assimiler les énergies profondes »... Par ailleurs, une gravure colorisée de Franz Hegi datant de 1838, Beethoven am Bach, devenue elle aussi emblématique (cf. illustration), montre le musicien l’air rêveur, assis dans la nature sous un arbre près d'un ruisseau, un carnet d'esquisses dans l’une de ses mains, un crayon dans l’autre avec, en arrière plan, un paysage édénique de collines, châteaux et moutons qui paissent au sein du bocage dans le calme et la sérénité, précisément sur cette terre de bergers "où l’on vivait d’amour"... Beethoven, d’ailleurs, ne le disait-il pas lui-même lorsqu’il écrivait en 1807 dans une lettre adressée à Thérèse Malfatti, une jeune fille de 22 ans plus jeune que lui et qu’il espérait pouvoir épouser : "Quelle chance avez-vous d'être déjà à la campagne ! Je ne pourrais jouir de ce plaisir que dans 8 jours… Comme je serai alors heureux de pouvoir me promener dans les bosquets, les forêts, sous les arbres, dans les herbes, sur les rochers, car personne ne peut aimer la campagne autant que moi : les forêts, arbres, rochers ne rendent-ils pas à l'homme l'écho de ce qu'il souhaite ?"… Et puis, La Pastorale, ne possède t’elle pas comme épigraphe "Souvenir de la vie rustique" ? Il s’avère donc que cette Symphonie n’est pas une peinture mais un manifeste artistique qui s'inscrit dans un héritage musical, lequel prend position dans un débat esthétique : la composition exprime d'abord une expérience émotionnelle, celle du bien-être ressenti par celui qui découvre la campagne et qui respire un air inaltéré. D’ailleurs, la fonction princeps de la musique n'est-elle pas de "peindre", mais d'exprimer ?

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Photo Olivier Houeix

                     Photo Olivier Houeix                                                                                                                                                 Beethoven am Bach, par Franz Hegi

Ce sont donc ces émotions et sentiments ressentis par Malandain à l’écoute de cette musique, à laquelle il a adjoint des extraits des Ruines d’Athènes et de la Cantate opus 112, Mer calme et heureux voyage, que l’on retrouve ici, sublimés par une écriture chorégraphique "atemporelle" qui cherche à "exalter la puissance du corps dansant, ainsi que la sensualité et l’humanité des 22 danseurs de la compagnie". Ce ballet, bien évidemment dominé par sa musicalité, révèle, s’il le fallait encore, un chorégraphe d’une sensibilité à fleur de peau, chagriné de voir tant de beauté disparaître. Les gestes et pas qu’il tricote, d’une inventivité étonnante, laissent éclater une émotion non dissimulée au service d’un rêve ; celui-ci embarquerait son personnage central incarné par Hugo Layer, flanqué de quatre guides spirituels, Irma Hoffren, Mickaël Conte, Nuria López Cortés et Raphaël Canet, dans un voyage de la vie vers la mort ou de l’enfer au paradis, en prenant appui sur l’histoire de l’antiquité gréco-romaine, à une époque aussi troublée que contrastée qui conduisit les hommes à leur chute. Une œuvre hors du temps, qui donne fort à réfléchir.

J.M. Gourreau

La Pastorale / Thierry Malandain, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 13 au 19 décembre 2019.

Ballet créé le 21 octobre 2019 à Tarbes.

*Au moment précis où j’écris ces lignes, j’apprends que l’Amazonie, poumon vert de notre planète, a vu disparaître en fumée quelque 890 000 hectares de forêts au cours de la seule année 2019, ce qui représente le double de la superficie totale perdue en 2018…  

 

Anthony Egéa / Muses / Trop, c'est trop...

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Anthony Egea :

Trop, c’est trop…

 

Anthony egea maxresdefault copieL’une des plus grandes qualités de ce chorégraphe qui a suivi l’enseignement de Rosella Hightower avant de prendre des cours à l’Alvin Ailey American Dance Theater est, outre son penchant affirmé pour le hip-hop, son esprit… subversif ! Mais sa plus grande originalité est d’amalgamer et de mixer diverses formes d’art - et de danse en particulier - avec autant d’audace que d’impertinence. C’est en 2001 qu’il fonde sa compagnie « Révolution » avec laquelle il va présenter des spectacles en marge des sentiers battus avec une bonne dose d’humour et de fantaisie mais, parfois aussi, d’impertinence ou d’insolence comme, entre autres, dans Soli, créé en 2008 et Urban Ballet en 2011. Avec Bliss en 2014 (voir à cette date dans ces mêmes colonnes), il confronte les danses tribales avec les danses urbaines, tout en mettant sur scène les délices et délires du clubbing. Il réalise également une relecture fort originale du Magicien d’Oz pour les plus jeunes, avec Dorothy en 2014. S’il utilise le plus souvent des musiques contemporaines comme support de ses pièces, en particulier celles de son "âme damnée" Franck II Louise, il n’en dédaigne pas moins la musique classique qu’il associe à la danse hip-hop, comme par exemple en 2011 dans Tetris, commande du Ballet National de Bordeaux. Exploit qu’il va tenter de renouveler en 2018 avec Muses, une œuvre pour deux danseuses et deux pianistes en quatre parties, sur des partitions de Debussy, Bizet, Saint-Saëns et Ravel retranscrites pour piano, certaines étant habillées ou revisitées par Frank II Louise. Son souhait : "donner à voir des femmes indépendantes, de caractère, libres, puissantes dans leur fragilité, leur douceur, leur pudeur, des femmes virtuoses, efficaces, redoutables et qui savent aussi donner libre cours à leur folie"…

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Photos Dan Aucante

Cette fois cependant, le chorégraphe s’est laissé submerger par la beauté et la puissance de la musique. Tout est parti, dit-il, d’un concert auquel il assista un beau jour d’été au Théâtre de Brive-la-Gaillarde, concert au cours duquel il découvrit un duo de pianistes "de choc", Naïri Badal et Adelaïde Panaget, dans un récital à quatre mains. Il fut tellement subjugué par leur talent qu’il leur demanda d’accepter de décloisonner leur univers en s’associant à deux breakeuses de sa compagnie, Emilie Schram et Emilie Sudre, pour réaliser un cocktail chorégraphique détonnant, ce que les musiciennes acceptèrent avec un enthousiasme communicatif. Il ne restait plus qu’à concocter un choix de musiques appréciées d’un public pas nécessairement mélomane, lesquelles pourraient se prêter allègrement à ce genre d’exercice. Un choix aussi difficile que périlleux qui s’est finalement avéré servir davantage les deux pianistes-virtuoses que les danseuses. Et qui mieux est, la pièce de loin la plus originale, à savoir la Danse macabre de Saint-Saëns, était interprétée paradoxalement exclusivement par les deux musiciennes, lesquelles, complices pour la circonstance, avaient du même coup revêtu l’habit d’amuseur public, voire de clown facétieux, se présentant côte à côte devant leur piano, dos au public, impliquées totalement dans la danse, joignant le geste à la musique sans rien perdre de leur virtuosité !

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Tout autre, Le Prélude à l’après-midi d’un faune sur la musique de Debussy transcrite - sans détournement de phrasé - pour deux pianos, une danse féline dans le plus pur style hip-hop, mâtinée toutefois de contemporain, mettant en avant la sensualité, la souplesse reptilienne et la féminité de ses interprètes. Une pièce dans laquelle les deux pianistes tiraient on ne peut mieux leur épingle du jeu. Lui succédait un arrangement heureusement assez court de Carmen, mettant en avant le caractère énergique, impulsif et violent de la protagoniste, trait que l’on peut retrouver aujourd’hui encore chez certaines matrones dominatrices. Ce concert chorégraphique se terminait sur une parodie du Boléro de Ravel dans un arrangement électro des plus cocasses de Frank II Louise, mascarade totalement débridée, qui aurait pu s’avérer des plus captivantes si elle n’avait pas été outrancière, voire dérangeante dans la gestuelle qui l’accompagnait… En fait, elle s’avérait être une joyeux délire au sein duquel on pouvait assister à des crêpages de chignon en règle, des vols planés de chaussure et autres facéties du même acabit… Dommage, si l’on considère que l’un des objectifs poursuivi par le chorégraphe était de défendre la cause des femmes et de sensibiliser à la musique classique un public qui ne l’était pas encore…

J.M. Gourreau

Muses / Anthony Egéa, Théâtre de la Cité internationale, Paris, 13 et 14 décembre 2019. Spectacles présentés dans le cadre du festival de danse Kalypso.

Akram Khan / Xenos / Les affres de la guerre

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Photos Jean-Louis Fernandez

Akram Khan :

Les affres de la guerre

Akram khan by lisa stonehouseCe sera sans doute une des dernières fois qu’on le verra sur scène. Tout au moins dans un solo. En effet, Akram Khan sillonne les théâtres du monde entier avec sa compagnie depuis maintenant presque vingt ans. Et il en a 45. Un âge respectable pour faire ses adieux de danseur à la scène avec, à l’heure actuelle, une bonne trentaine d’œuvres à son actif parmi lesquelles trois solos très connus : Polaroid Feet (2001), Ronin (2003) et Third Catalogue (2005) ! Né en 1974 dans le quartier de Wimbledon, à Londres, de parents originaires du Bengladesh, ce danseur, profondément humain, s’est forgé une réputation internationale en mixant danse contemporaine et kathak hindou. En outre, son originalité réside également dans son style, très viril, impétueux et audacieux, que l’on retrouve avec tout son éclat dans le solo Xenos qu’il a concocté - et prodigieusement interprété - pour tirer sa révérence.  En beauté, inutile de le souligner…  

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Xenos, mot grec qui peut se traduire par "L’étranger" en français, est une commande pour un programme d’évènements artistiques du Royaume Uni, « l4-18 Now », destiné à célébrer le centenaire de la Première guerre mondiale. A l’origine cependant, l’intention du chorégraphe était de monter un solo sur le mythe de Prométhée, ce Titan connu surtout pour avoir dérobé le feu sacré de l’Olympe aux fins d’en faire don aux humains. Irrité par ce sacrilège sournois, Zeus le condamna à mourir sous le bec et les griffes de l’aigle, seigneur de ces lieux, attaché à un rocher au sommet du Mont Caucase. Akram Khan dont l’humanité est légendaire, eut alors l’idée d’associer les deux propos, cette légende de la mythologie grecque et l’histoire dramatique on ne peut plus réelle de ces quelques 1,4 million de paysans indiens, enrôlés bien malgré eux dans cette guerre et en grande partie tombés sur les champs de bataille. Dans Xenos, il incarne autant l'un de ces soldats indiens morts dans la boue, que Prométhée dont le foie sera arraché progressivement par le rapace sacrificateur. La scénographie spectaculaire imaginée par la designer allemande Mirella Weingarten et l’éclairagiste Michael Hulls rend parfaitement lisible son propos : une "colline" escarpée et très pentue, laquelle sera gravie avec moult difficultés par le protagoniste de ce drame et qui sera aussi le champ de bataille à cette pléiade de soldats, dont la chute sera symbolisée par une avalanche de pommes de pin tombant des cintres à l’issue du spectacle. Aussi pertinente que convaincante, la chorégraphie quant à elle, de par sa gestuelle signifiante, violente et débridée, d’une puissance dramatique incommensurable, met particulièrement en valeur les angoisses, tourments, souffrances et affres de douleur du héros enchaîné, livré aux foudres sonores de l’Olympe, magistralement reconstituées par la création musicale de Vicenzo Lamagna. Voilà un nouveau spectacle qui évoque la Condition humaine chère à Cocteau, en fait un manifeste politique contre la guerre, la folie meurtrière des hommes et les prémices de la fin du monde, et qui met en avant avec beaucoup de force un pan de l’histoire encore trop ignoré du public. "Ma danse doit servir à réveiller les consciences", s’était-il exclamé à l’issue du spectacle donné en Avignon en juillet dernier…

J.M. Gourreau

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Xenos / Akram Khan, La Villette, Paris, du 12 au 22 décembre 2019, dans le cadre des spectacles du Théâtre de la Ville hors les murs.

Créé le 21 février 2018 au Centre culturel Onassis à Athènes.

Xenos a fait l’objet d’une version pour enfants réinventée par Sue Buckmaster, directrice artistique de Theatre-Rites, sur une partition musicale de Domenico Angarano adaptée de la partition originale : "Chotto Xenos fait remonter le temps au jeune public, explorant les histoires souvent oubliées et indicibles des soldats coloniaux de la Première Guerre mondiale, afin de faire la lumière sur notre présent et notre avenir".

Un ouvrage de photos sur l'oeuvre de ce chorégraphe, La fureur du beau, vient de paraître aux éditions Actes Sud. Voir à la rubrique "Analyse de livres".

Marcia Barcellos & Karl Biscuit / Anthologie du cauchemar / Pas si "épouvantable" que cela, bien au contraire…

Adcskelet biscuitMoondim biscuitAdc faune pasquini                                       Ph. K. Biscuit                                                                  Ph. F. Pasquini                                                                Ph. K. Biscuit

 

Marcia Barcellos et Karl Biscuit :

Pas si "épouvantable" que cela, bien au contraire…

 

Marcia barcellosK. Biscuit ph. MaxresdefaultIl est aussi étrange qu’étonnant de découvrir, sur le programme d’une œuvre que l’on s’apprête à déguster, que les auteurs l’aient sous-titré "ballet épouvantable" (sic)… Et, de plus, que ces mêmes auteurs déclarent à ceux qui pourraient se montrer surpris d’une telle dénomination, voire carrément ébaubis, que leur souhait le plus cher serait que leur auditoire "sorte de la salle en hurlant de terreur"...

Bien sûr, ce n’est en fait qu’une plaisanterie, "a joke" comme disent les anglais ! Car les protagonistes de ce ballet ne cherchent nullement à faire fuir leurs spectateurs. Il faut toutefois se souvenir que Marcia Barcellos et son complice Karl Biscuit ont, de tout temps, aimé se plonger dans un monde burlesque et cocasse aussi extravagant que divertissant, un monde dans lequel ils adorent voyager, qu’ils nous apprennent à découvrir au fil de leurs créations et qu’ils cherchent à nous faire partager ! En fait, cette mise en garde n’est qu’une mise en condition du public pour recevoir les images et propos qu’ils nous offrent : âmes fragiles et sensibles, s'abstenir car ce que vous allez voir est susceptible de provoquer en vous des délires hallucinatoires… Je dis bien, susceptible car, en réalité, petits et grands, jeunes et moins jeunes sont si bien happés, autant par les personnages que par les fresques mises en scène, que l’on pourrait entendre dans la salle une mouche voler !

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Photos F. Pasquini

Anthologie du cauchemar est en fait un kaléidoscope de saynètes oniriques que l’on feuillette comme un livre d’images qui font voyager les spectateurs dans un univers fantasmagorique aussi ludique que loufoque, tout comme l’était celui de la Théorie des prodiges que nous avons pu voir dans ce même théâtre de Chaillot en mars 2017. Un morceau d’anthologie cependant beaucoup plus sombre, à l’image de Renée en botaniste dans les plans hyperboles, créé quatre ans auparavant. Comme son nom l’indique, cette Anthologie du cauchemar rassemble une trentaine de tableaux qui interrogent, au sein de nos rêves, nos cauchemars, longtemps attribués, dans diverses traditions populaires, à des créatures s'asseyant durant la nuit - à l’image des mara scandinaves - sur le torse de leur victime, les empêchant de respirer. Or, les songes que nous proposent Marcia Barcellos et Karl Biscuit, un tantinet surréalistes, sont entre autres inspirés par le traité L’Eau et les Rêves du philosophe Gaston Bachelard, par La tempête de William Shakespeare,* ainsi que par des poèmes non traduits de Lovecraft et de Lautréamont ; mais également par la peinture, tel Le cauchemar du peintre britannique d’origine suisse, Johann-Heinrich Füssli, ainsi que par la photographie et le cinéma, en particulier les films de Miyasaki (Le château dans le ciel et Le voyage de Shihiro). Ils sont décrits comme à l’accoutumée avec beaucoup de poésie, autant par la danse et le théâtre que par des images-vidéo projetées sur différents plans de tulle transparents. Le tout, bien évidemment, auréolé par la musique originale de Karl Biscuit, mixage de musique contemporaine et de soul mais aussi de musique classique remaniée - on peut entre autres y reconnaître un réarrangement de la Chaconne de Bach - composant un univers sonore très cinématographique, créateur d’atmosphères étranges parfaitement adaptées à cette œuvre.

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                                      Ph. K. Biscuit                                                        Le Cauchemar / J.H. Füssli                                                      Ph. K. Biscuit

Pas de réelle histoire donc, mais l’élaboration de mini-mondes fascinants, au sein desquels vont se côtoyer des créatures fantastiques que ne renierait pas un Edgar Allan Poe, chez lequel l'horreur atteint son point culminant bien que, pourtant, la réalité soit là, tangible, pour chasser l'irrationnel. S’il peut parfois en être de même chez les auteurs de cet envoûtant spectacle, leurs protagonistes sont tout droit sortis de leur imaginaire et des phobies de leur enfance, araignées aussi hideuses qu’effrayantes, prêtes à vous inoculer leur salive venimeuse, gnomes masqués dont la tête semble vouloir se séparer du corps, squelettes aux mains démesurées qui semblent chercher à vous broyer, pieuvres géantes et bernards l’hermite d’apparence reptilienne, aussi monstrueux qu’effrayants, errant à la recherche des charognes dont ils se nourrissent, lutins affublés d’une capirote rouge à l’image des adeptes du ku-klux-klan, et tout à l’avenant… On y croisera aussi des êtres angoissés et angoissants, tel ce danseur emprisonné par son reflet ou, encore, ce marathonien dynamique, fataliste et résigné, en quête d’un objectif mythique qu’il ne parviendra jamais à atteindre. Mais ces chimères, monstres, spectres et sorcières qui hantent nos nuits ne sont pas toujours aussi méchants que l’on pourrait l’imaginer et peuvent même prendre peur, comme ce géant devant les frasques d’un enfant capricieux ; ils savent parfois se montrer réellement affables, à l’image de ce faune aux majestueuses cornes enroulées qui s’émerveille devant les jeux innocents d’une petite fille, voire de ce marabout qui veille, interrogateur et dubitatif tel un médicastre de l’époque de Molière, sur le sommeil agité de la Belle dans les bras de Morphée. Ces images poétiques, d’un romantisme exacerbé, sont mises en mouvement par cinq danseurs exceptionnels, chacun mettant en avant avec beaucoup de finesse et d’à propos sa propre spécificité. La réalité se mêle alors à la fiction grâce à la projection de paysages édéniques émergeant de brumes surnaturelles dans lesquelles nous aimerions cependant bien nous plonger !

J.M. Gourreau

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Photos F. Pasquini

Anthologie du cauchemar / Marcia Barcellos & Karl Biscuit, Système Castafiore, Théâtre National de la danse Chaillot, du 5 au 10 décembre 2019. Spectacle créé le 26 février dernier à Grasse (Alpes-Maritimes).

 *"Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil"…