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John Neumeier / Nijinsky / Grandeur et décadence de Nijinsky

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Photos K. Welfred & E. Tomasson

 

John Neumeier :

Grandeur et décadence de Nijinsky

 

Virtuose extraordinaire, chorégraphe révolutionnaire et scandaleux, figure légendaire de l’art de Terpsichore, Vaslav Nijinsky, surnommé "le dieu de la danse", sombra dans la folie dans la fleur de l’âge, à seulement 29 ans. On ne compte plus le nombre de chorégraphes qui puisèrent leur inspiration dans l’œuvre de ce visionnaire et qui tentèrent une reconstitution, même partielle, de ses productions, mais le plus célèbre d’entre eux est sans conteste John Neumeier. Celui-ci ne consacra en effet pas moins de  trois ballets à l’art de Nijinsky durant son mandat de directeur du Ballet de Hambourg : Vaslaw en 1979, Nijinsky en 2000 et Le pavillon d’Armide en 2009.

Créé le 2 juillet 2000 par le Ballet de Hambourg dans le théâtre éponyme et entré au répertoire du Ballet National du Canada en 2013*, Nijinsky, qui bénéficie ici d'une interprétation exceptionnelle, se veut non un ballet narratif mais essentiellement « une biographie de l’âme, une biographie des sentiments et des sensations » révélant les différentes facettes de la personnalité de cet artiste, comme l’évoque Neumeier. Le rideau s’ouvre sur la Festsaal du Suvretta Haus, l’hôtel de Saint-Moritz en Suisse où Nijinsky donna sa dernière représentation devant un parterre d’invités de la haute société, aristocrates ivres de pirouettes, de grands jetés virtuoses et autres performances du même acabit. Ceux-ci entrent par petits groupes aux accents du Prélude N° 20 de Chopin égrenés sur scène par le pianiste Andrei Streliaev. Parmi eux, Bronislava Nijinska, la sœur  de Nijinsky (Jenna Savella) et Romola de Pulsky, son épouse (Heather Ogden), majestueuse dans sa robe pourpre, d’une grande sensualité et d’une non moins grande douceur, laquelle n’évoque cependant en rien la femme fatale qui va être, en partie tout au moins, à l’origine de la folie de son mari. Vêtu d’une cape blanche, celui-ci (l’extraordinaire Guillaume Côté dans la version qui m’a été donnée de voir) apparaît au balcon, descend cérémonieusement les marches et entame un solo d’une grande intensité dramatique qui évoque ses premières chorégraphies, et met en avant ses talents de danseur. Rien ne semble présager des tourments qui vont progressivement apparaître et devenir de plus en plus prégnants sur la tumultueuse partition de la 11ème symphonie de Chostakovitch, magnifiquement interprétée par l’orchestre Prométhée sous la houlette de David Briskin. Il faut d’ores et déjà aussi souligner la remarquable mise en scène de Neumeier et sa magnifique reconstitution du salon de l’hôtel de Saint-Moritz, lequel va successivement accueillir Diaghilev portant l’Esclave d’Or, les filles du harem de Shéhérazade dans leurs splendides atours inspirés par les croquis originaux et signés de Neumeier lui-même, la marionnette tragique de Pétrouchka, un des grands rôles tenus par Nijinsky aux Ballets Russes et, enfin, le Faune, dans toute sa dimension aussi érotique qu’énigmatique. En effet, pour rendre son ballet plus lisible, Neumeier a dédoublé son héros fétiche, chacune des 7 facettes de sa personnalité étant incarnée par un danseur différent. C’est ainsi que l’on peut également le retrouver dans les rôles de Harlequin dans Carnaval, du poète dans Les Sylphides, d’Albrecht dans Giselle, de l’esclave dans Shéhérazade et de l'esprit de la rose dans le Spectre de la rose. Malgré tout, il est parfois difficile de suivre le déroulement du ballet pour celui qui ne connaît pas très bien la vie et l’œuvre de ce personnage exceptionnel…

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Le second acte, de beaucoup le plus fascinant de par la puissance émotionnelle qu’il dégage, embarque le spectateur dans les arcanes de la folie de notre héros. La présence de Romola et des autres membres de la famille est plus prégnante, évoquant des souvenirs plus intimes du danseur. Le spectre de la guerre de 14, cette guerre qui a emporté son frère dans la mort, vient interférer avec les images aussi angoissantes que poignantes de Vaslav dans sa schizophrénie sous l'emprise de ses démons. Sa gestuelle saccadée, spasmée, répétitive, désespérée, ponctuée de douloureux silences devient vite insupportable. A ces scènes de violence marquées par le délire et la déchéance alternent des scènes plus calmes mais non moins bouleversantes car empreintes d'une infinie tendresse et d'une non moins grande compassion, entre autres celle qui montre un Nijinsky prostré, hébété, hagard, assis sur une luge que tire une Romola en proie à un profond désespoir. La fin de l'œuvre, grandiose, sera marquée par un solo, celui où Nijinsky, déroule sur la scène deux tapis, l'un rouge et l'autre noir, qu'il dispose en croix avant de s'y enrouler avec une majesté infinie, concluant ainsi son "mariage avec Dieu".

J.M. Gourreau

Nijinsky / John Neumeier, Ballet National du Canada, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, du 3 au 8 octobre 2017, dans le cadre de la manifestation "Transce en danses".

 

*Cette œuvre a également été dansée sur la scène du Palais Garnier en janvier 2003.

Radhouane El Meddeb / Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire / Un profond humanisme

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Photos J.M. Gourreau

 

Radhouane El Meddeb :

Un profond humanisme

 

C’était il y a un peu plus de vingt ans, en 1996, très exactement. Féru de théâtre mais dans l’impossibilité d’exercer son art, Rhadouane El Meddeb décide d’abandonner la terre qui l’a vu naître pour fuir la misère, les contraintes et le manque de libertés, tant individuelles que publiques, imposées par le régime de la Tunisie d'alors. Il gagne la France qui l’accueille à bras ouverts. Après quelques années consacrées au théâtre, il se passionne pour la danse et crée, en 2005, son premier solo, Pour en finir avec MOI. L’année suivante voit la naissance de sa compagnie, "Soi". Désormais, les choses vont très vite, avec le succès que l’on connait (cf. Tunis le 14 janvier 2011, Au temps où les arabes dansaient et Heroes prélude dans ces mêmes colonnes). Sa première pièce de groupe, Ce que nous sommes, est créée à Paris au C.N.D. en 2010. Son charisme et sa grande sensibilité l’engagent alors à s’intéresser au sort peu enviable de ses compatriotes restés au pays, lesquels subissent de plein fouet la révolution de jasmin (Intifada) qui voit la chute du dictateur Ben Ali et la reprise en mains du pays par les islamistes : dans ce contexte du "Printemps arabe", « beaucoup de changements, de bouleversements, de transformations, de revirements » l’incitent à proposer à huit danseurs, un chanteur et un pianiste, tous tunisiens, « de se dire, de se libérer avec eux, de partir avec eux à la recherche d’une nouvelle expérience ».

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Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire est une œuvre d’une grande sobriété, plus théâtrale que dansée, créée en juillet dernier dans les vestiges du cloître des Carmes en Avignon. Au début du spectacle, les interprètes entrent les uns à la suite des autres et entament, sur le chant monocorde, mélancolique, grave et profondément intense de Mohamed Ali Chébil, une lente déambulation géométrique davantage chargée de désespoir que d’espoir, tout en dévisageant avec insistance les spectateurs comme pour les prendre à témoin, les inciter à partager leur peine. Un simple regard en dit souvent plus qu’un long discours, rappelle le proverbe… Hommage aux martyrs d’un peuple qui s’est révolté plus qu’un retour aux sources. On peut lire également la douleur engendrée par la perte récente d’un père adulé, ainsi qu’un questionnement sur l’exil, la solitude, l’absence. La grande sobriété de cette œuvre ponctuée tantôt de transes, tantôt de silences méditatifs, souligne l’angoisse, l’affliction, le fatalisme et la résignation des exécutants, révélant également la grande bonté, la sagesse et la tempérance de son auteur. Il y a en effet beaucoup de retenue et de nombreuses interrogations dans ce spectacle très engagé tant politiquement que socialement, lesquelles lui confèrent un côté tragique et sombre, laissant présager pour ce pays en pleine mutation un long et difficile retour au calme et à la sérénité.

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Cette pièce a été donnée dans le cadre de la 25ème édition des "Plateaux de la Briqueterie" qui, comme l’évoque son directeur, Daniel Favier, « est fortement marquée par des spectacles miroirs d’un monde fragile, meurtri (…) où l’espoir s’inscrit en creux ». Quinze autres propositions chorégraphiques, dont certaines inédites comme celle de Benjamin Bertrand, Rafales, ont émaillé ces journées aussi intenses que passionnantes, révélant la diversité et la richesse de l’art chorégraphique d’aujourd’hui.

J.M. Gourreau

Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire / Radhouane El Meddeb, Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine, 29 septembre 2017.

Capucine Goust / Tselem / Bienfait(s)

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Capucine Goust :

Bien fait(s)

 

Tselem photographie audoin desforges 1Bien que l’été soit désormais terminé, la seconde édition du "festival" Bien faits bat son plein avec au programme 9 soirées de spectacles signés Louis Barreau, Jean-Christophe Bleton, Capucine Goust, Yoann Hourcade, Joanne Leighton, Sylvain Riejou, Simonne Rizzo, Arno Schuitemaker et Raphaël Soleilhavoup. Une sorte de prélude à la 20ème édition de Faits d’hiver qui verra le jour en janvier prochain. Bien faits met en scène des jeunes et des moins jeunes, pas tous encore très connus mais qui, tous,  ont leur mot à dire. Il est bien sûr impossible de rendre compte de l’ensemble des prestations de ces artistes que Christophe Martin a pris sous son aile ; mais cette manifestation a permis de découvrir de nouveaux talents, en particulier celui de Capucine Goust qui a présenté à Micadanses sa toute première œuvre, Tselem, témoignant d’une grande sensibilité, d’un lyrisme exacerbé et d’une profonde maturité.

      Si cette artiste fait ici ses premières armes de chorégraphe, elle est en revanche bien connue comme danseuse et interprète : diplômée du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon en 2008, elle rejoint très vite la même année Nasser-Martin Gousset pour sa reprise de Peplum et la création de Comedy. Dans les années qui suivent, on la retrouve dans la quasi-totalité de ses créations : Pacifique en 2010, En attendant Godard en 2013. Elle sera également son assistante pour Le visiteur (2013), ainsi que dans la chorégraphie du long métrage de Paul Calori et Kostia Testut, Sur quel pied danser (2016). Entre temps, elle participe comme interprète à la création de Révolution d’Olivier Dubois (2009) et à celle de Symfonia Piesni Zalosnych de Kader Attou (2010).  Elle danse également pour Joëlle Bouvier, Karine Saporta, Dave Saint-Pierre, Benjamin Millepied, tandis qu'elle poursuit le développement de sa sensibilité à l’art de Terpsichore auprès de Catherine Diverrès dans le travail et l’interprétation de ses dernières pièces, Penthésilées (2013), Solides (2014) et Blow the bloody doors off (2016).

TselemGoust capucine ph a commendaTselem photographie audoin desforges copie 1                                 Ph. Maxime Garault                                                   Ph. Audoin Desforges                                                    Ph. Alexis Komenda

Tselem est d'ailleurs fortement marqué par la poésie et l’univers de Catherine Diverrès. C’est une pièce très sombre qui porte en elle la mort d’une amie d’enfance de la chorégraphe qui s’est suicidée à l’aube de ses vingt ans et qui convoque la reconstruction du soi. Sur scène, une femme est assise à une table rouge, empreinte d’un profond désarroi, face à un évènement qui, visiblement, la dépasse. Elle se lève, fait quelques pas hésitants, retourne à sa chaise, se rassoit. Une émotion dramatique incommensurable se dégage de cet être perdu qui semble ne plus savoir qui il est ni ce qu’il fait. Mais personne n’est là pour le soutenir. Que dire, que faire ? Son désarroi touche, étreint le spectateur impuissant. Celle-ci se raccroche alors à quelques objets qui se trouvent là, par hasard, une théière et une tasse qu’elle déplace plusieurs fois - objets anodins que l’on sent plus que l’on ne voit - comme pour faire vivre un rituel de partage. Elle se cramponne aussi à cette table-refuge, s’y appuie, s’y arrime, cherche à la faire tournoyer, piètre et dérisoire soutien. C’est pourtant elle sa seule et unique amie dans cet univers morne et triste. Peu à peu, la confiance lui revient. Ses gestes fragiles, simples et naturels, dans lesquels se lit une inéluctable fatalité, sont cependant empreints d’une douceur, d’une grâce et d’une émotion ineffables. Sentiments exacerbés par la projection, en arrière plan, d’une forêt aux arbres dépouillés et dont les branches semblent enserrer et transpercer son image. L’on songe immanquablement à Erlkönig, cette célèbre ballade de Goethe, qui évoque ce père chevauchant sous l’orage dans une ténébreuse et profonde forêt, son enfant dans ses bras, lequel sera peu à peu emporté dans la mort par le roi des aulnes.

J.M. Gourreau

Tselem / Capucine Goust, Micadanses, 26 septembre 2017, dans le cadre du Festival "Bien faits".

Alyona Ageeva / Palimpseste 17-6 / Master of time / Magical meetings

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Photos J.M. Gourreau

Alyona Ageeva:

Palimpseste 17-6

 

Devant le succès de la série de spectacles mensuels de butô au Théâtre du temps à Paris en 2015-2016, son organisateur, Michel Titin-Schnaider et la Direction de ce théâtre ont décidé de reconduire cette année cette manifestation, en parallèle avec le festival de butô-acousmatique du Cube à Issy les Moulineaux. La dernière soirée de 2017 a fait appel à des artistes russes sous la houlette d'une danseuse encore inconnue en France, du moins dans cette discipline, Alyona Ageeva. Cette artiste qui a travaillé dans sa patrie d'origine avec de nombreux professeurs de diverses obédiences, tels Ilya Rutberg ou Katsura Kan, a fondé il y a maintenant quatre ans le Alyona Ageeva Physical Theatre, lequel s'est adjoint à des artistes d'autres disciplines de différents courants de danse et de théâtre contemporains pour créer la PosleSlov Physical Theatre Company.

P1210094P1210100P1210082 copieIl est étonnant que cette artiste qui respire et porte dans toutes ses attitudes la douceur et la bonté se soit essayé au butô: ce qu'elle donna à voir dans ses extraits de Master of time et de Magical meetings relevait en effet davantage de la danse contemporaine que du butô proprement dit: aucune émotion ne transpirait en effet de son visage, ni peur, ni colère, ni violence, ni même compassion ou empathie. En outre, contrairement à ce que l'on a l'habitude de voir dans le butô traditionnel, elle ne s'est produite seule qu'à de rares moments. Tout était dans la gestuelle et les tableaux qu'elle réalisait, lesquels, à l'instar de ceux d'un Joseph Russillo, étaient ceux d'un architecte du mouvement en constante recherche d'une esthétique contemporaine: très travaillés et construits à partir de lignes aux courbes harmonieuses d'une grande pureté se prolongeant à l'infini, ils semblaient évoquer une histoire qui transférait le spectateur dans un univers où, pour paraphraser Baudelaire, "tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté". Un butô qui se voudrait dans le style du butô blanc de Kazuo Ohnô, tout dans la délicatesse, la gracilité et la mesure mais toutefois loin de son esthétique et de son esprit originels, privilégiant l’harmonie rigoureuse des lignes à la réflexion. S’il n’émanait en effet aucun sentiment tangible de ces corps en mouvement, ils exprimaient cependant une grande fragilité, beaucoup de douceur et une incommensurable poésie, apanages d’un romantisme qui seyait parfaitement à ces artistes. Cette impression me fut confirmée quelques jours plus tard lorsque Alyona Ageeva se produisit à nouveau dans un programme plus éclectique à la Cité Internationale des Arts à Paris dans des œuvres combinant danse, musique et vidéo : elle m’apparut ainsi fine et racée, rompue à une danse contemporaine très proche d’un art sculptural qui n’était pas sans évoquer Rodin ou Camille Claudel.

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Ph. J.M. Gourreau

Nous aurons l’occasion de revoir cette artiste dans le cadre du festival butô-acousmatique « En chair et en son #3 » qui se déroulera du 26 au 28 octobre à Issy-les-Moulineaux : 18 performances d’artistes de quelques 11 nationalités présenteront des pièces musicales initialement composées pour le concert mais « qui se donnent à danser » du fait de leur appropriation par des danseurs de butô. « Il en résulte une complicité plus étroite entre musicien et danseur, une meilleure compréhension des arts mutuels de l’un et de l’autre. Chacun crée son monde, s’ouvre à l’autre au travers de son art », nous dit Elizabeth Damour. Et celle-ci de conclure : « Un espace temps au sein duquel le son révèle la chair et où la chair sublime le son ». Nous pourrons ainsi goûter entre autres à l’art de Masaki Iwana, Moeno Wakamatsu, Juju Alishina, Marlène Jöbstl, Sylvia Hanff, Tamara Pitzer, Dominique Starck, Elizabeth Damour, Marek Jason Isleib, Alyona Ageeva pour les danseurs et David Fenech, Pierre Boeswillwald, Vincent Laubeuf, Alexandre Bellanger, Nicolas Marty et Michel Titin-Schnaider pour les compositeurs.

J.M. Gourreau

Master of time / Alyona Ageeva, Théâtre du temps, Paris le 21 / 09 / 17, dans le cadre de la manifestation "Palimpseste-17".

Magical meetings / Alyona Ageeva, Cité Internationale des Arts à Paris, le 25 / 09 / 17.

Blanca Li / Solstice / Une écologiste convaincue

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Solstice Ph. Nico Bustos

 

 

Blanca Li:

Une écologiste convaincue

 

A l'instar de nombreux artistes, Blanca Li s'avère préoccupée par le devenir de notre univers, victime d'innombrables pollutions et dégradations, conduisant aussi inéluctablement qu'irrémédiablement l'Homme à sa perte. Solstice reflète d'une manière aussi originale que poétique ses préoccupations : cette mise en garde par la danse est une nouvelle mise au point sur la gravité de la situation et la nécessité d'y remédier au plus tôt. Ce n'est cependant pas un spectacle militant mais plutôt une invitation à découvrir les beautés de la nature sous toutes ses formes, telle que l'on peut encore les retrouver dans diverses parties du monde, là où l'être humain n'a pas laissé son empreinte de manière inévitable.

C'est en fait les quatre éléments constituant la nature, le feu, l'air, l'eau et la terre que la chorégraphe évoque au travers de Solstice, à moins qu'elle ne fasse allusion à l'équinoxe d'automne car la création de l'œuvre a été effectuée très précisément le 21 septembre: on sait en effet que s'ouvre chaque année à cette date un nouveau cycle, à la fois pour la nature et pour l'être humain, lesquels vont connaître le début du repos automnal incitant toute forme de vie à se terrer. Lors de son basculement dans l'autre hémisphère, la course du soleil sur l'écliptique rencontre précisément l'équateur céleste, ce qui produit un changement radical dans sa vibration électromagnétique. Cette vibration, qui a lieu deux fois au cours d'une année terrestre, le 20 mars et le 21 septembre, transmet à la terre et à tout ce qui y vit une énergie nouvelle que chacun capte du système solaire. Or, c'est aux solstices que s'exprime la plus haute intensité du cycle commencé aux équinoxes. Le fait que Blanca Li ait choisi cette date pour sensibiliser l'Homme à ses attitudes irresponsables n'est peut-être pas totalement utopique... Bien que celui-ci n'en ait généralement pas conscience, cette période s'accompagne en effet dans nos chakras* de vibrations spirituelles tendant au développement de la connaissance et à de grands progrès sur le sentier de la conscience.

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Quoi qu'il en soit, si Solstice fait allusion aux coulées de lave des volcans, aux ouragans, aux tsunamis, aux raz-de-marée et à l'impuissance de l'Homme face à ces éléments déchaînés, cette œuvre évoque tant la beauté de ces phénomènes naturels que leurs conséquences. Mais la chorégraphe y suggère également la fragilité d'une feuille sous la brise de l'hiver ou le chant des oiseaux dans les arbres en fleurs au printemps. La danse concoctée pour ses 14 interprètes, mixage de danse contemporaine et de hip-hop mâtiné de danse espagnole et de danse africaine, est souvent un déferlement d'énergie, une danse dans l'urgence magnifiée par le décor très original de Pierre Attrait, scénographe et dramaturge avec lequel Blanca Li a travaillé à plusieurs reprises, notamment pour le Jardin des délices, Robot et Déesses et Démones. Ce décor en tissu léger et vibrant qui descend des cintres comme un nuage, évoque tantôt le ciel, tantôt le vent et, même, à l'issue du spectacle, la terre nourricière. Une fantasmagorie saisissante qui, par moments, fait penser à Loïe Fuller, merveilleusement mise en lumière par Caty Olive, au sein de laquelle Blanca Li, selon ses bonnes habitudes, a fait intervenir des projections vidéo réalisées par Charles Cercopino, responsable artistique du Studio de la Maison des Arts et de la Culture de Créteil, lequel a déjà collaboré à la scénographie des 5 ou 6 derniers spectacles de la chorégraphe.

La partition musicale de Solstice quant à elle a été confiée à un étonnant musicien virtuose espagnol, Tao Gutierrez, compositeur-chanteur-batteur tout à la fois, qui, lui aussi, a déjà composé puis interprété plusieurs créations pour la compagnie, parmi lesquelles la version flamenco-jazz originale de la musique de Poeta en Nueva-York.

J.M. Gourreau

Solstice / Blanca Li, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 21 septembre au 13 octobre 2017.

*Centres énergétiques de nos corps qui permettent à l'énergie d'être absorbée vers l'intérieur.

Nederlands Dans Theater 1 / Sol León, Paul Lightfoot & Crystal Pite / Les angoisses de l'âme humaine

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                                                                                 Photos Rahi Rezvani                                        

 

Nederlands Dans Theater 1 :

Les angoisses de l'âme humaine

 

Il ne s’était pas produit sur la scène du théâtre de Chaillot depuis 2014. Longtemps dirigé par Hans van Manen puis par Jiři Kilián avant de l’être aujourd’hui par Sol León et Paul Lightfoot, le NDT1 nous revient cette fois avec deux nouvelles pièces signées conjointement par ces deux chorégraphes, Safe as houses sur des partitions de Bach et Stop-Motion sur des musiques de Max Richter. Mais surtout avec une trop courte pièce de Crystal Pite, In the event, chorégraphe canadienne de génie qui s’est produite avec William Forsythe et que l’on a pu découvrir récemment au Théâtre de la Colline et à l’Opéra de Paris. Elle a commencé à travailler avec le NDT en 2005, compagnie avec laquelle elle est associée depuis 2008 et pour laquelle elle a déjà créé 8 pièces, Pilot en 2005, The second Person en 2007, Frontier en 2008, Plot Point en 2010 (nominé pour le prestigieux prix Benois de la danse), Solo Echo  en 2012, Parade en 2013, In the Event en 2015 et The Statement en 2016. Elle y présentera en mai 2018 une nouvelle œuvre, Savoir faire. Cette chorégraphe très prolifique qui débuta sa carrière en 1990 au Ballet British Columbia à Vancouver a aujourd’hui plus de 50 ballets à son actif, non seulement pour sa compagnie, Kidd Pivot, mais aussi pour une dizaine de troupes internationales, telles que The Royal Ballet, le Cullberg Ballet, The Frankfurt Ballett, The National Ballet of Canada et Les Ballets Jazz de Montréal, sans oublier le Ballet de l’Opéra de Paris (pour lequel elle a créé The Seasons’ Canon) pour ne citer que les plus célèbres. Sur la musique de Owen Belton, In the Event qu’elle présente ici avec les danseurs du NDT analyse les divers états psychologiques traversés par un individu lors d’un événement traumatique comme le deuil. C'est une danse au langage novateur, théâtrale, puissante et énergique, empreinte d’une vitalité débordante qui joue avec la lumière et les ombres. Ciselé par une gestuelle stroboscopée, il se termine par un audacieux solo dans une atmosphère sombre chère aux romantiques, quelques mouvements issus du classique venant interférer dans un langage contemporain fort subtil. Il n’est pas trop présomptueux de dire que Crystal Pite a renouvelé l’art de Terpsichore, son inventivité, tant du point de vue chorégraphique que scénographique ou dramaturgique, étant étonnante. "Créer, pour moi, c’est réaliser des choses, transformer l’inconnu en quelque chose de tangible" dit-elle. La guerre et les conflits, les frontières et l’exil sont des thèmes qu’on retrouve souvent dans son œuvre et qui peuvent être évoqués ici.

Moins novatrices mais tout aussi fascinantes Safe as Houses et Stop-Motion, les deux œuvres de Sol León et Paul Lightfoot présentées en début et en fin de la soirée, évoquent les tourments de l'âme humaine. Safe as Houses (2001) qui s’inspire du Yi Jing ou Classique des changements, un des plus anciens textes chinois, reflète la dépendance à l'environnement physique et, finalement, à la survie de l'âme. Soutenue par diverses pièces de Bach, la danse est construite autour d'un mur pivotant dévoilant alternativement les interprètes. La chorégraphie, toute en rondeurs, est sophistiquée mais moelleuse, parfois aérienne, toujours très musicale.

Dans Stop-Motion (2014), huit danseurs évoquent l'émotion et les perturbations brutales qu'occasionne l'adieu de la fille des deux chorégraphes, Saura, sur une musique de facture très classique mais mélancolique de Max Richter. L'œuvre fascine par sa fort belle mise en scène et par les lumières de Tom Bevoort qui lui confèrent un climat sombre et romantique, presque désespéré, mais aussi et surtout par ses pas-de-deux d'une très grande originalité, parfaitement exécutés. Une soirée qui réchauffe le cœur.

J.M. Gourreau

Safe as Houses et Stop-Motion / Sol León et Paul Lightfoot & In the Event / Crystal Pite, Nederlands Dans Theater 1, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 22 au 30 juin 2017.

Daniel larrieu / Littéral / 60 balais, ça se fête...

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Photos Benjamin Favrat

 

Daniel Larrieu:

60 balais, ça se fête…

 

Daniel Larrieu ne manque pas d’humour. A l’occasion de son soixantième anniversaire, dont 35 sur scène, et à l'invitation de Thomas Lebrun, actuel directeur du CCN de Tours que Larrieu a lui-même dirigé pendant 10 ans, il a concocté un petit bijou chorégraphique évoquant son parcours (une centaine de pièces à son actif) dans une scénographie de circonstance, 60 balais en paille de sorgho fabriqués écologiquement. Ce qui ne nous étonnera pas lorsqu'on sait que le chorégraphe, titulaire du BEP « Jardins espaces verts », est un adepte très attentif à la protection de l’environnement et qu'il a commencé la danse dans un atelier de pratiques artistiques dans un collège agricole. Ce véritable "corps de balais" suspendus dans les cintres au centre du plateau ou adossés aux murs de la scène ne danse, ni ne fait le ménage bien sûr mais offre un cadre de circonstance aux cinq danseurs qui l’accompagnent ! Car Larrieu, plein d'humour et d'allant, seul sur scène pendant une bonne dizaine de minutes, semble avoir retrouvé une seconde jeunesse. Une marche lente, paisible, élégante, empreinte de calme et de sérénité. A l'image d'une vie bien remplie dont quelques bribes lui reviennent en mémoire. Certains moments semblent plus ludiques et plus légers que d'autres ; mais ils sont toujours le reflet des univers musicaux diamétralement opposés signés Karoline Rose, Quentin Sirjacq et Jérôme Tuncer. Même atmosphère pleine de calme, de sérénité et de poésie lorsque ses 5 danseurs prennent le relai : le mouvement est continu, mesuré, empreint d'un charme ineffable.

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D'une durée de 60 minutes, Littéral, pièce en trois volets, est bien plus que l’évocation d’une vie toute entière consacrée à la danse, voire à la poésie: car Larrieu est aussi et avant tout un poète qui fut également comédien à ses heures. " J’ai eu envie de jouer entre des modalités distinctes, la perception et la description, le code des gestes et celui des mots. Et de tester l’équilibre entre discours et ressenti", ajoute t'il. Sa gestuelle est précise, légère, calculée, mûrement réfléchie. Comme s'il voulait montrer à ses jeunes interprètes qui le contemplent à l'arrière du plateau comment conférer beauté, grâce et harmonie au mouvement créé. Une véritable leçon de danse. Ses émules se caleront dès lors sur ses pas. Des solos, duos, trios et quintettes se forment puis se défont pour revenir à chaque fois à des chorégraphies d’ensemble d’une remarquable précision, le tout dans un climat ludique qui réchauffe le cœur. Et pourtant, ces danses tiennent davantage de l'évocation que de la démonstration. Et c'est bien là tout l'art de Larrieu : faire passer un message avec élégance, lyrisme et émotion.

J.M. Gourreau

Littéral / Daniel Larrieu, Théâtre Olympia Tours, les 14 & 15 juin 2017, dans le cadre de "Tours Horizons" et 17 juin 2017, Théâtre de l'Aquarium, en clôture du Festival "June Events".

Olivia Grandville / Combat de Carnaval et carême / Confrontation du passé au présent

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Olivia Grandville:

Confrontation du passé au présent

 

A l'instar de nombre de chorégraphes, Olivia Grandville, fascinée par certaines œuvres picturales d'un passé révolu, éprouve le besoin de les faire revivre ou de les remanier. Le tableau intitulé Combat de Carnaval et Carême de Pieter Bruegel l'Ancien, l’un des maîtres de la peinture flamande de la Renaissance, conservé au Kunsthistorisches Museum de Vienne et daté de 1559 est en effet le point de départ d'une pièce chorégraphique éponyme qui reprend l'idée d'un carnaval et de ses excès présentés par les 160 personnages du tableau. Mais pas question bien évidemment de mettre en scène 160 danseurs, bien que la chorégraphe ait déjà réalisé une pièce d'une ampleur gigantesque, Foules, pour une centaine d' interprètes de tous âges, non danseurs il est vrai: ce tableau vivant composé d'une multitude d'instantanés "empruntait à la rue ses gestes et ses rythmes les plus évidents et les plus mystérieux pour dessiner des communautés concrètes, conscientes ou hasardeuses".

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Dans son œuvre, Bruegel recompose à partir d'éléments réels et vécus une vision synthétique de la vie religieuse de son pays, qu'il dispose sur une grande ellipse, comme sur un calendrier à roue. La scène s'ouvre sur la place d'un village flamand, offrant au regard placé en hauteur une vue en contreplongée de toutes les activités qui s'y déroulent. Le titre présente le tableau comme un "combat", ici entre les personnifications de Carnaval et de Carême. Mais on peut y découvrir aussi une dimension symbolique en référence à la situation politique et religieuse de l'Europe d'alors. On y voit en effet Carnaval en bleu et rouge, assis sur un tonneau qui brandit une broche de rôtisserie contre Carême, personnage bien plus maigre, à l’air maladif, avec ses deux poissons au bout de sa pelle de boulanger. Ces deux personnages symbolisent de façon caricaturale le catholicisme critiqué pour ses richesses (Carnaval) et le protestantisme et l'abstinence (Carême).

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Olivia Grandville n'a bien sûr pas cherché à évoquer par la danse les multiples allusions à la vie de l'époque contenues dans le tableau mais plutôt à les transposer à l’époque actuelle en mettant l'accent sur les excès du carnaval. L'intérêt de l'œuvre réside cependant davantage dans l'immédiateté de sa construction : les dix danseurs en effet sont munis de casques leur permettant de réagir aux injonctions et propositions gestuelles murmurées en direct par la chorégraphe depuis la coulisse : une voix que le spectateur perçoit au départ mais qui s'estompe progressivement pour réapparaitre à la fin de la pièce. Dispositif original qui permet de conférer spontanéité et fraîcheur à chaque nouvelle présentation de cette œuvre sur scène. La chorégraphie, complexe et sophistiquée, inspirée des gestes de la vie quotidienne, fait écho au foisonnement de situations présentes dans le tableau de Bruegel. C'est petit à petit que l'on quitte l'atmosphère chaude et fébrile du XVIème siècle pour aboutir à une situation plus contemporaine et plus froide dans une scénographie épurée signée Yves Godin et Daniel Janneteau, mise en lumière par un ruban tarabiscoté de néons qui va progressivement engloutir les danseurs. La bande sonore d'Olivier Renouf qui laisse transparaitre quelques passages des Quatre Saisons de Vivaldi - certes écrits bien plus tardivement - fait une transition entre les deux époques. Voilà une œuvre originale qui montre, si besoin l'est encore, que les tensions tant religieuses que politiques ou philosophiques ont existé sous diverses formes à toutes les époques et que notre monde n'est pas prêt à s'améliorer.

J.M. Gourreau

Le combat de carnaval et de careme pieter brueghel l ancien

Le Combat de Carnaval et Carême de Pieter Bruegel l'Ancien

Combat de Carnaval et Carême / Olivia Grandville, Montreuil, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.

Ohad Naharin / Last Work / La solitude du coureur de fond

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Photos Gadi Dagon

 

 

Ohad Naharin :

La solitude du coureur de fond

 

C’est à bureau fermés depuis presque un an que la Batsheva Dance Company se produit à nouveau sur la scène de Chaillot durant une huitaine de jours : après nous avoir présenté ces dernières années Sadeh 21, Decadence Paris et Naharin’s virus (voir l’analyse de ces pièces dans ces mêmes colonnes), Ohad Naharin nous convie cette fois à admirer Last Work, une œuvre typique de son style basé sur sa technique d’enseignement dite « Gaga ». En fait un langage unique et captivant qui établit une connexion entre plaisir et effort, dans lequel chaque mouvement a son originalité, chaque danseur ses propres mouvements. Les postures désarticulées de ses interprètes prennent vite des allures animales, du fait de leur agilité, de leur souplesse et de leur rapidité. La recherche de l’efficience du mouvement est permanente mais elle va de pair avec l’écoute du corps, la recherche d’émotions et la prise de conscience de l’espace, tout en accordant une grande importance à l’interprétation. "Il faut « se rendre », s’en remettre à l’univers et être connecté à lui, ne plus être au centre", affirme le chorégraphe. "Ce qui compte, dit-il encore, c’est la clarté de la forme interprétée par les corps, laquelle permet de créer des « Waouh moments »".

Last work 07 gadi dagonCréé en juin 2015, Last Work s’apparente donc à un jeu élaboré sur et avec les danseurs qu’il a invités à travailler sur trois images, des bébés, des ballerines et des bourreaux. Bien malin qui retrouverait ces allégories dans l’œuvre, encore que, dans certains passages, on puisse deviner des danseurs affublés de langes. Et peut-être aussi l’évocation des bourreaux, par les robes noires, ainsi que, à la fin de la pièce, par l’enlacement - le saucissonnage devrais-je dire - de tous les interprètes par un ruban de papier adhésif. D'autres thématiques sont toutefois plus explicites comme celles de ce danseur qui agite un drapeau blanc ou cet autre, une mitraillette... Voire celle de ce coureur de fond, qui effectue une course solitaire sur place en fond de scène, toujours sur le même rythme durant la totalité du spectacle, établissant une relation du temps à l'espace... L’univers et l’atmosphère créés peuvent paraître parfois énigmatiques mais ils résultent de l’écoute de chaque danseur et reflètent leur âme lors de l'élaboration de la performance. La subtilité et l'élégance dans laquelle soli, duos trios et ensembles s'agencent leur confèrent une poésie ineffable. Mais en dehors de cela, il ne faut pas chercher d’autre motivation et se laisser aller à admirer la beauté et la remarquable précision des figures que ce chorégraphe israélien nous propose, leur sophistication, leur harmonie et la virtuosité parfaitement maîtrisée avec laquelle elles sont exécutées. Chaque geste, qu'il soit contemplatif ou empreint de furieux élans d'énergie, est chargé de fortes et puissantes émotions. Un langage percutant au service d'une œuvre qui, finalement, reflète parfaitement certains aspects pas toujours glorieux de l'âme humaine.

J.M. Gourreau

Last Work / Ohad Naharin, Théâtre National de la danse Chaillot, du 8 au 16 juin 2017.

Fujieda Mushimaru / Period / Fascinant

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Photos J.M. Gourreau

Fujieda Mushimaru:

Fascinant

Il est des êtres qui vous subjuguent et effacent vos tourments comme d'un coup de baguette magique. Par leur seule force intérieure, leur assurance tranquille, la bonté et la paix qui émanent de leur âme. Fujieda Mushimaru est de ceux là. Son attitude toute simple qui inspire la confiance nous confère le besoin de se laisser aller, de s'abandonner, de se livrer. Cela fait maintenant 45 ans que ce danseur japonais sillonne les scènes du monde entier. Period est une longue, longue marche pesante et mesurée en pourtour de plateau, marche durant laquelle son passé lui revient par bribes en mémoire. On devine à son regard plein de miséricorde que la vie n'a pas toujours été facile pour lui. De temps à autre, son regard s'illumine d'un sourire qui réchauffe le cœur. Mais il est, parfois aussi, pensif et plus sombre, le visage entrecoupé par un rictus qui en dit long sur les affres qui ont traversé son existence. Son univers est très lyrique mais il déborde aussi de tensions. Rien de bien spectaculaire cependant dans cette marche poétique au cours de laquelle il laisse sourdre ses souvenirs et ses émotions, mais sa concentration, son besoin de partage nous bouleversent et nous atteignent aux tréfonds de notre être. Au travers de sa prestation, l’âme de Kazuo Ohno dans son sublime solo sur La Argentina revenait hanter ma mémoire… Fascinant. 

Les adeptes de butô s'en souviendront peut-être, Fujieda Mushimaru s'est déjà produit sur cette même scène en mai 2013 dans le cadre de la 14ème édition du Butô Festival (voir à cette date dans ces mêmes colonnes). Cet artiste, né à Aichi au Japon en 1952, débute sur scène à l'âge de 20 ans. Il est engagé dans la compagnie théâtrale "Ishin-ha" de 1978 à 1989, date à laquelle il est remarqué par le poète Beat Allen Ginsberg à New York. Il reçoit peu après le plus grand prix de poésie de cette ville des mains de Mr. Allen Ginsburg. Son art dans lequel se côtoient lyrisme et tension peut être caractérisé comme un mixage entre poésie et danse butô. A partir de 1989, Mushimaru se produit en solo et devient lauréat du prix du "Tobita Drama Award" en 1997. Tour à tour acteur, scénariste, écrivain et danseur au niveau international depuis 1972, on le retrouve dans de nombreux organismes artistiques, biennales d'art et festivals du monde entier, notamment aux États-Unis, au Japon, en Corée du Sud, en Chine, à Taiwan, en Inde, au Mexique et, quasiment, dans toute l’Europe... Il vit aujourd'hui en solitaire sur la petite île de Yakushima au sud du Japon.

J.M. Gourreau

Period / Fujieda Mushimaru, Espace Culturel Bertin Poirée, 6 et 7 juin 2017, dans le cadre de la 18ème édition du Butô Festival