Billets de critiphotodanse

Robin Orlin / Albert Ibokwe Khoza /And so you see... / Requiem pour l'humanité

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Photos Jérôme Seron

 

Robin Orlin:

Requiem pour l'humanité

 

Avec Robin Orlin, on est constamment à la merci d’une surprise de taille. La plupart de ses spectacles s'avèrent de prime abord énigmatiques, si bien qu'à leur issue, on se demande toujours sur quel bateau elle nous a embarqué. Très vite cependant, les brumes se dissipent et les contours de son message - récurrent, voire même obsessionnel, à savoir la lutte contre l'apartheid - se dessinent petit à petit. And so you see... Our honourable blue sky and ever enduring sun... Can only be consumed slice by slice... ne déroge pas à la règle: c'est un étonnant solo pour un non moins surprenant danseur et chorégraphe sud-africain tout comme elle, Albert Ibokwe Khoza, qui vient de Soweto. Leur collaboration n'a rien de surprenant: lui aussi se bat pour reconquérir sa liberté et ses droits à la différence ; lui aussi prône l'égalité des peuples et des sexes ; lui aussi cherche par tous les moyens à aller de l'avant et fuir un conservatisme désuet.

Au travers de cette  œuvre, ce leitmotiv va être traduit par le quotidien d'un homme dissident, lequel utilise l'ironie comme arme, "renvoyant une image plus risquée, improbable et, au final, défiante, à travers le miroir que nous tendons à nous-mêmes". Images improbables certes, j'irai même jusqu'à dire surréalistes, voire kafkaïennes, comme le dit fort justement Robin Orlin qui, cette fois, s'est servie du thème des 7 péchés capitaux pour faire passer son message. Dès son entrée dans la salle, le spectateur découvre sur la scène un immense et luxueux fauteuil qui, curieusement, tourne le dos au public : il en émerge une masse ronde emmaillotée dans un film plastique transparent, laquelle se révèle être une tête sur de fort larges épaules. Au fond du plateau, une petite estrade sur laquelle repose une caméra dont les images, filmées sur le plateau, vont être retranscrites en direct sur le mur, face aux spectateurs.

Au début du spectacle, alors que des clichés de zébus défilent en fond de scène, attestant que nous sommes bien en Afrique, le caméraman s'avance vers le fauteuil, un long couteau à la main : il se met alors en devoir de découper l'enveloppe de plastique enrubannant la tête qui émerge du fauteuil: vous vous en serez douté, ce n'est pas un chatoyant papillon qui va sortir de cette curieuse chrysalide mais un individu plantureux, alias Albert Silindokuhle Ibokwe Khoza* : celui-ci va poursuivre lui-même ce démaillotage non sans une once de colère, nous faisant ainsi part de son dépit, voire de son courroux d'avoir été ainsi ligoté et réduit au silence. Privation de liberté qui, bien évidemment, va le conduire à commettre deux nouveaux péchés capitaux, l'envie et la gourmandise, lesquels vont se manifester à la vue d'un plateau d'oranges qu’il va aussitôt dévorer littéralement comme un goret, sous les accents lénifiants d'une musique de Mozart… Et tout à l'avenant, le moment le plus étonnant étant peut-être celui où il invite – ou plutôt, enjoint – avec beaucoup d'humour deux spectateurs, choisis au hasard dans la salle sur leur bonne mine, de descendre sur scène pour... faire sa toilette, ce avant de se farder comme une mijaurée en embrassant son miroir devant la caméra, puis de se peinturlurer entièrement le corps d'un éclatant bleu-schtroumpf !

Des actions farfelues, me direz-vous, mais pas si absurdes que cela et, a contrario, tout aussi pathétiques que poignantes lorsque l'on prend conscience que la prestation de cet être, planté là, devant nous, est en fait un cri qu'il s'efforce de nous faire entendre, un rugissement qu’il émet non pour son propre bénéfice mais pour celui des générations futures, ces jeunes qu'il cherche à émanciper pour qu’ils ne tombent pas comme ses pairs dans la médiocrité. Voilà une belle leçon d'humanité que l’on n’est pas prêt d’oublier. Gageons que la collaboration entre ces deux artistes unis dans un même combat ne s’arrêtera pas en si bon chemin…

J.M. Gourreau

And so you see... Our honourable blue sky and ever enduring sun... Can only be consumed slice by slice... / Robin Orlin & Albert Silindokuhle Ibokwe Khoza, Théâtre de la Bastille, du 3 octobre au 12 novembre 2016, dans le cadre de la 45ème édition du Festival d'Automne à Paris.

 

* Nous avons pu découvrir ce danseur et chorégraphe noir en mars-avril dernier au Cent Quatre à Paris dans un  remarquable solo, Influences of a closet chant, une œuvre poignante de son cru dans laquelle il revendiquait son homosexualité et évoquait les difficultés et embûches qui émaillaient son chemin, ainsi que les insurmontables barrières qui s'élevaient devant lui lorsqu'il cherchait à faire évoluer les mentalités

Danser / Astrid Eliard / Ed. Mercure de France

Danser

Danser,

par Astrid Eliard, 184 pages, broché, 14 x 20,5 cm, Mercure de France éd, Paris, Janvier 2016, 17,50 €.

ISBN: 978-2-7152-4126-8

On jurerait, à la lecture de ce roman, que Astrid Eliard a suivi le cursus de l'Ecole de Danse de l'Opéra, tant les faits rapportés semblent proches de la réalité. Danser évoque l'histoire de trois adolescents, Chine, Delphine et Stéphane, d'origines et de milieux très différents qui se sont rencontrés à leur entrée dans cette célèbre école: c'est la vie de ces petits rats que nous évoque avec beaucoup réalisme, de tendresse et d'humour cette auteure, journaliste de son état, dans un langage cru mais châtié. Ce n'est pas tant le travail sur le plan artistique de ces adolescents au sein de cet austère établissement qu'elle nous fait revivre mais plutôt les préoccupations et problèmes propres à la jeunesse d'aujourd'hui : relations avec les parents et le monde extérieur, amitiés et inimitiés qui peuvent se tisser dans un internat, attitudes et comportements vis-à-vis de leurs semblables, espoirs et déceptions face aux changements morphologiques du corps, premiers émois amoureux entrainant rivalités et jalousies... Tout cela replacé dans le contexte bien particulier de l'apprentissage de l'art de Terpsichore. Un ouvrage bien senti qui se déguste d'un seul trait.

J.M.G.

Dominique Rebaud, Thierry Thieû Niang & Tatiana Julien / Festival Danses ouvertes / Fontenay-aux-Roses

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Douve, première figure / Tatiana Julien - Photos J.M. Gourreau

 

Dominique Rebaud, Thierry Thieû Niang & Tatiana Julien:

Dans un esprit de partage, de 7 à 77 ans

 

Sous toutes les formes, pour tous les goûts: cette formule à elle seule pourrait résumer l'esprit dans lequel s'est déroulé le festival "Danses Ouvertes" de Fontenay-aux-Roses, concocté par la compagnie Camargo, sous l'égide de Dominique Rebaud et d'Arnaud Sauer. Un festival dont la particularité est de réunir en alternance au cours de la journée des danseurs amateurs et professionnels de tous âges, certains d'entre eux ayant même dépassé - et de loin - les 77 ans... Ce dans un réel esprit de solidarité et de partage. Car c'est en cela que réside l'originalité de ce festival, les plus jeunes ayant pu côtoyer à leur guise et à tous moments les plus grands. Le programme en effet faisait alterner - sur des placettes dédiées du Gymnase du Parc de Fontenay-aux-Roses - un puzzle de courtes pièces de divers chorégraphes qui dialoguent et se répondent: des pièces tant classiques que modernes ou traditionnelles qui se nourrissent les unes des autres: interprétées par des amateurs de tous âges et de tous niveaux, elles cohabitaient dans un espace global avec des œuvres plus longues et plus élaborées, réalisées par des chorégraphes dont la renommée n'est plus à faire, tel Thierry Thieû Niang: à cette occasion, cet artiste a redonné sa vision aussi singulière qu'étonnante du Sacre du printemps de Stravinski.

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Du Printemps / Thierry Nieû Niang

Photos A. Sauer

 

 

L'originalité de cette œuvre, créée au Festival d'Avignon en 2011, réside dans le fait qu'elle a été conçue, également dans esprit de partage, pour des amateurs, 25 séniors très exactement. Son auteur y voit en effet un questionnement social : en donnant l’occasion à cette classe plus vraiment toute jeune de monter sur scène et de se mettre en avant dans un contexte artistique, c’est lui redonner une place dans la société, place à laquelle nombre de ces amateurs aspiraient secrètement sans pouvoir toujours parvenir à l’occuper. La meilleure preuve en est que, cinq ans plus tard, la quasi-totalité des danseurs présents à la création avaient répondu à l’appel… Comme je l’ai écrit dans ces mêmes colonnes à l’occasion de la création de sa pièce Les gens de chez moi en mars 2014, le but recherché par Thierry Niang n'est ni plus ni moins que celui de redéfinir et d’améliorer, au sein d'une même cohorte, les relations entre des gens de différentes générations et de différentes cultures, afin de tisser de nouveaux liens entre eux. Ce tout en créant une œuvre artistique qui puisse, de par son impact, resserrer les liens préétablis. C’est en effet dans cet esprit de fraternité qu’a été conçu Du printemps !, cette longue marche circulaire sur le thème de l’écoulement du temps et du cycle de la vie, avec ses changements permanents de rythme au gré des possibilités de chacun des participants. Une lutte constante avec soi-même, en cherchant à dépasser ses possibilités pour aller toujours plus loin, en s’aidant - lorsque la nécessité s’en fait sentir - de l’autre, des autres.

Autre point fort de cette soirée, la prestation de Tatiana Julien, Douve, première figure, un solo contemporain de 2012 inspiré du recueil Du mouvement et de l'immobilité de Douve d'Yves Bonnefoy. Une danse poignante, torturée, sauvage, ancestrale, dans laquelle la chorégraphe-interprète questionne la place de la danse face à la mort, lui livrant un combat dont sa vie sera l’enjeu.

Voilà donc une troisième édition fort enrichissante de ce qui pourrait devenir un nouveau festival questionnant la place de la danse dans notre société, et motivé par le désir – la nécessité même – de donner à tout un chacun l’envie de danser. Un festival parfaitement original où le spectateur est invité à déambuler comme le visiteur d'un musée dans un espace scénographié au sein duquel artistes et public sont invités à se rencontrer.

J.M. Gourreau

Du printemps ! / Thierry Thieû Niang & Douve, première figure / Tatiana Julien. Festival Danses Ouvertes de Fontenay-aux-Roses, 29 & 30 Octobre 2016.

 

Misty Copeland / Une vie en mouvement

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Une vie en mouvement. Une danseuse étoile inattendue,

par Misty Copeland, traduit de l'anglais par Johan-Frédérik Hel-Guedj, 342 pages, broché, 12 x 20 cm, Christian Bourgois éditeur, Paris, Mai 2016, 18 €.

ISBN: 978-2-267-02971-0.

 

Voilà à nouveau une biographie bouleversante, à mettre en parallèle avec celle de Michaela DePrince, parue 3 mois plus tôt (voir Orpheline N° 27 dans ces mêmes colonnes). Toutes deux sont des danseuses parvenues au faîte de leur art après avoir surmonté de nombreuses épreuves, parmi lesquelles celle du racisme, toutes deux ont révélé un charisme étonnant, toutes deux ont fait preuve d'une volonté et d'une persévérance hors du commun. A l'inverse de Michaela qui a été contrainte à s'exiler aux Pays-Bas, Misty, elle, a pu rester dans sa patrie, aux Etats-Unis, et devenir la première afro-américaine a être nommée danseuse-étoile du prestigieux American Ballet Theatre.

L'histoire de Michaela débute en 1982 à Kansas City dans le Missouri où elle grandit avec sept frères et sœurs. Ce n'est qu'à l'âge de 13 ans qu'elle pénètre pour la première fois dans un studio de danse classique et que ses fulgurants progrès, son acharnement et sa passion lui permettent de se faire remarquer par les plus grands maîtres, notamment ceux du San Francisco Ballet. Elle intègre le corps de ballet de l'ABT en 2001, est nommée soliste de cette compagnie en 2007 et première danseuse en juin 2015. Elle y a interprété de nombreux premiers rôles, notamment ceux de Casse-Noisette, de Coppélia, du Lac des cygnes, de Roméo et Juliette et de l'Oiseau de feu.

Dans cette fascinante autobiographie, Misty Copeland laisse parler son cœur avec une grande franchise, beaucoup de chaleur et de foi. Son objectif n'était pas tant de se mettre en avant que celui de partager son rêve devenu réalité malgré les innombrables obstacles qui se sont dressés sur son chemin et qu'elle a dû surmonter. Un ouvrage aussi passionnant que poignant qui montre que le courage et la foi permettent généralement de renverser les barrières et de parvenir à ses fins.


J.M.G.

Gisèle Vienne / Kindertotenlieder / Un univers morbide dénué de tout intérêt

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Photos Mathilde Darel

Gisèle Vienne:

Un univers morbide dénué de tout intérêt

 

Pas le moindre petit pas de danse de quel style que ce soit dans ce spectacle qui se déroule dans une semi-obscurité, entre chien et loup, dans un lieu indéfinissable laissant exhaler un parfum de mort. Le sol est recouvert de neige. Des êtres asexués évoluent lentement et à pas feutrés au beau milieu de poupées inertes en habits de deuil. L'atmosphère est glauque, lourde, pesante. Une créature chimérique s'extirpe d'un cercueil. Dès lors tout bascule. Deux êtres étranges aux allures ursines affublés de six cornes, à la fois celles d'un bouc et d'un bélier, font leur apparition: ce sont des "Perchten"* qui traversent brutalement la scène, heurtant de plein fouet deux poupées de taille humaine qu'ils renversent avant de s'enfiler d'un trait une canette de bière, tout en se débarrassant de leurs oripeaux de fourrure. Des sons aussi tonitruants que déchirants à réveiller un mort, un vrombissement cyclonique issu des instruments de Stephen O'Malley & de Peter Rehberg, amplifiés au delà du supportable, envahissent la salle. C'est alors que l'un de nos deux "Perchten" - qui a repris une allure humaine - larde de coups de couteau une jeune femme qui va se révéler immortelle, tandis que l'autre se rue sur un adolescent, le roue de coups, déchire avec rage ses vêtements, le déshabille entièrement et l'abandonne dans la neige dans la tenue d'Adam, sans ménagement ni la moindre once de remords.

Quel message Gisèle Vienne, connue avant tout par les adeptes de Terpsichore comme chorégraphe mais qui s'est avérée aussi dans d'autres circonstances fervente adepte de l'art de la marionnette, a t'elle voulu nous faire passer au travers de ces exactions purement gratuites mais non exemptes de sensualité ? L'horreur du monde dans lequel nous vivons ? Cherchait-elle à nous faire prendre conscience des pulsions et fantasmes liés à la cruauté et à l'expiation qui, parfois, nous étreignent ? La lecture du programme nous apprend qu'au travers de ces Kindertotenlieder (Mahler doit s'en retourner dans sa tombe...) Gisèle Vienne, se référant au concept de l'"Inquiétante étrangeté" (Das Unheimliche dans sa langue originale) que Freud écrivit en 1919, tenta "de questionner la représentation de l'effroi, liée à celle de la mort, et la proximité constante qu'elle entretient avec les propriétés humaines, comme l'apparence du corps et le comportement".

Ce n'est malheureusement pas la juxtaposition ou le collage bout à bout d'actions morbides ou de scènes d'horreur dans une mise en scène sulfureuse empreinte de décadentisme qui vont réveiller nos peurs d'enfants, ni même engendrer un quelconque sentiment d'effroi. Il eut fallu pour cela créer une véritable atmosphère d'horreur en suivant un fil conducteur pour parvenir à un suspense final haut en couleurs; il eut fallu pour cela bâtir une réelle histoire que l'on puisse faire sienne et dans laquelle on puisse s'immiscer, ce qui ne fut pas le cas. Et l'on ressort déçu, d'une part que les marionnettes ne soient traitées que comme des objets sans prendre réellement part au spectacle, d'autre part que Gisèle Vienne, que la mort semble fasciner, n'ait fait appel à ses talents de chorégraphe pour nous faire vivre, si noire fût-elle, une fiction qui nous emmène réellement dans un univers à la Sade, du moins à la Edgar Poe.

J.M. Gourreau

Kindertotenlieder / Gisèle Vienne, Centre Pompidou, 27 et 28 octobre 2016.

 

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Perchten

Photos Max Resdefault

et Festival de Salzbourg

 

*Les Perchten sont des êtres fantasmagoriques issus du folklore bavarois qui hantent les campagnes autrichiennes en décembre et janvier, particulièrement au moment de l'épiphanie. Ils endossent deux formes, les bons (Schönperchten) et les mauvais (Schiachperchten), les premiers apparaissant le jour pour apporter chance et richesses au peuple, les seconds étant des êtres maléfiques qui commettent leurs exactions la nuit, chassant les démons et punissant les âmes damnées.

Robert Swinston / Paysages poétiques / Un vibrant hommage

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Photos Charlotte Audureau

Robert Swinston :

Un vibrant hommage

 

Henri Dutilleux s'est éteint il y a maintenant trois ans, à l'âge de 97 ans. Il en aurait eu 100 aujourd'hui. C'est à l'occasion du centième anniversaire de sa naissance que Robert Swinston, chorégraphe et directeur artistique du Centre National de Danse Contemporaine d'Angers (CNDC) et "cunninghamien" de la première heure, décida de rendre hommage à ce compositeur angevin, lequel s'était intéressé à différentes reprises à la danse: qu'il me suffise de citer Le loup, ballet ô combien légendaire, écrit pour Roland Petit en 1953.

Le projet prit corps il y a tout juste deux ans, à l'occasion d'une rencontre entre Robert Swinston et Pascal Rophé, qui venait d'être nommé à la tête de l'Orchestre National des Pays de la Loire. Ce dernier, très intéressé par la danse contemporaine, avait en effet eu l'occasion de diriger Le Sacre du printemps et il avait été fasciné par la prestation des danseurs. Si les pièces choisies pour rendre hommage à Dutilleux, Métaboles, Mystère de l'instant et le Concerto pour violon L'arbre des songes, œuvres emblématiques de ce compositeur, n'ont pas été écrites spécifiquement pour la danse, leur qualité harmonique, leur atmosphère, leur transparence, leur construction musicale s'y prêtent cependant aisément. La partition de Métaboles d'ailleurs avait déjà été utilisée par Kenneth MacMillan en novembre 1978 pour une commande éponyme de l'Opéra de Paris sur un livret inspiré de La ballade de la geôle de Reading d'Oscar Wilde. De même, Joseph Lazzini présenta à l'Odéon-Théâtre de l'Europe en novembre 1969 un triptyque chorégraphique réglé entre autres sur cette même partition et intitulé Métaboles, les autres, une saison en enfer, dans des décors de Calder et Bernard Daydé.

Sur le plan musical, Métaboles est une œuvre en cinq parties, chacune d'elles privilégiant une famille particulière d'instruments, les bois, les cordes, les percussions, les cuivres et l'orchestre tout entier dans la dernière. Comme son nom l'indique, une métabole est un changement dans l'ordre du phrasé, du rythme et de la mélodie. Or, en composant cette pièce, Dutilleux fit subir à sa ligne mélodique initiale une succession graduelle de métamorphoses, donc de métaboles, modifiant ainsi en profondeur sa structure originelle au fur et à mesure de son déroulement. La seconde partie de cette pièce naissait dès lors de la déformation de la précédente, et ainsi de suite jusqu'à la cinquième. C'est également le parti que prit Robert Swinston dans sa chorégraphie, ainsi que Patrick André dans sa vidéographie, des taches ou des coulées noires sur le fond blanc maculé de bleu du cyclo*, lesquelles tapissaient le fond du plateau, se modifiant tant au gré des impulsions musicales que des danseurs. Il était cependant difficile d'analyser cet état de fait en raison des nombreuses difficultés techniques, des enchainements de sauts en particulier, dont la chorégraphie était truffée.

 Les deux autres pièces, Mystère de l'instant et L'arbre des songes procédaient de la même veine, tout en étant plus sombres. Elles étaient également servies par une chorégraphie alambiquée, austère et acrobatique, un peu répétitive, ne reflétant pas toujours la richesse de la musique. Certes un dialogue avec la partition - magistralement interprétée par les musiciens de l'Orchestre National des Pays de la Loire, il faut le souligner - s'établissait mais il finissait par engendrer une certaine monotonie, atténuée toutefois par les vidéo-projections abstraites de Patrick André. Un ballet cependant servi dans un écrin merveilleux, la grande salle de la Philharmonie de Paris, et qui avait le mérite d'être interprété par d'excellents danseurs.

J.M. Gourreau

Paysages poétiques / Robert Swinston, Philharmonie de Paris, Cité de la musique, 24.10.16

* toile de fond de scène permettant de présenter ou de faire apparaître des images en surimpression.

Sidi Larbi Cherkaoui / Puz/zle / Construire, démolir, reconstruire, ainsi va la vie

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Photos J.M. Gourreau

Sidi Larbi Cherkaoui:

Construire, démolir, reconstruire, ainsi va la vie...

 

Tout l'art de Cherkaoui consiste à conjuguer dans la plus grande harmonie l'art de la danse à celui de la musique et du chant et, surtout, à celui de la mise en scène, sans que l'un de ces arts ne soit réellement prépondérant. Encore que Puz/zle doive essentiellement sa fortune à la partition musicale de Jean-Claude Acquaviva, Kazunari Abe et Olga Wojciechowska,  aux six chanteurs du Groupe corse A Filetta, et à la cantatrice israélienne Fadia Tomb El-Hage, qui marie d'une manière admirable les techniques vocales classiques occidentale et orientale. Créé en Avignon en 2012, Puz/zle n'avait encore jamais été présenté en région parisienne: il est vrai que cette œuvre a perdu sans doute un peu de son charme et de son éclat en étant jouée en salle, sa création ayant eu lieu en plein air dans la carrière de Boulbon: un lieu magique s'il en est pour une telle production axée sur la pierre sous tous ses états, celle des édifices, qu'ils soient en ruines ou en construction bien sûr, mais aussi celle des pièces d'un puzzle, taillées, sculptées et déplacées au gré de l'imagination des exécutants.

P1160107P1160134P1160118 copiePuz/zle révèle, à travers la fragilité des œuvres que l'Homme édifie, ses forces et faiblesses, face à celles d'une nature qu'il ne parviendra jamais à dominer que partiellement: réussira t'il à cerner les raisons de son échec, à assurer une cohésion avec ses semblables pour bâtir quelque chose de durable? Les quelques exemples que Sidi Larbi Cherkaoui nous fait vivre, opposant ordre et désordre, actions positives et exactions, entre autres, la lapidation d'un homme, sont là pour démontrer le contraire. L'âme humaine est le siège de perpétuelles contradictions et la chorégraphie, souvent violente et tarabiscotée, interprétée de façon remarquable par les 11 danseurs de la compagnie, est là pour le souligner. C'est en fait l'histoire de l'humanité que Cherkaoui nous évoque sous forme d'allusions non déguisées: construire, démolir, reconstruire, la vie n'est finalement qu'un éternel recommencement.

J.M. Gourreau

Puz/zle / Sidi Larbi Cherkaoui, Cité de la Musique - Philharmonie de Paris, du 21 au 23 octobre 2016.

 

LeeLa Petronio & Keith Terry / Tapage nocturne / International body music festival / Un Nouveau festival

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Photos J.M. Gourreau

 

Leela Petronio & Keith Terry :

Un nouveau festival

 

Qu’évoquent, pour vous, les mots de « Body Music » ? de la musique, de la danse ou les deux ? La traduction littérale de ce concept, musique corporelle, est en effet ambiguë. S’agit-il de musique du corps ou de musique avec le corps ? C’est en fait une forme d’expression, un « carnaval anatomique, selon le Wall Street Journal, où les mains, les doigts, les pieds, le ventre, le croupion (sic) et les bouches, s’engagent dans un ballet musical sans fin ». A en juger par ce Tapage nocturne qui vient de nous être servi à la Maison des métallos à Paris en ouverture de l’International Body Music Festival sous la direction de Leela Petronio et de Keith Terry, cette définition reflète assez bien ce que représente cette discipline novatrice née en 2006 et, actuellement, en pleine effervescence et développement, tant en France qu’à travers le monde. Il s’agit en fait d’un heureux mixage entre claquettes, danse hip-hop, percussions corporelles et chant, « véhicule d’un vrai message d’universalité, fédérant les publics et les générations autour d’une discipline alliant rythme, mouvement et musicalité ».

Bon, voilà qui est dit. Ce mélange de genres où virtuosité rime avec jeunesse et entrain, laisse souvent une grande place à l’originalité et à la performance, où l’on s’aperçoit, entre autres, que toutes les parties de notre corps peuvent être utilisées pour faire de la musique, pardon, du bruit… Bien évidemment, le spectacle provient de la façon dont sont produits ces bruits, leur vitesse d’exécution, leur siège, leur intensité… et les simagrées qui les accompagnent, lesquelles varient selon la personnalité de leur(s) exécutant(s) ! Que sont donc ces bruits qui permettent de retenir en haleine les spectateurs durant une heure trente, voire 2 heures ? Des frottements, claquements, battements… rythmés mis en résonance avec d’autres parties du corps, la bouche ou le ventre par exemple, parfois agrémentés de contorsions clownesques, de sons gutturaux, d’onomatopées voire même de chants, prestations dans lesquelles le côté spectaculaire de l’exécution est mis en avant. Les propositions, aussi riches que singulières et variées, dépendent de la culture et de l’inventivité des exécutants, lesquels sont issus du monde entier, entre autres, pour ce festival, de France, d’Espagne, des USA, de Turquie, de Grèce, de Cuba, d’Allemagne, d’Italie, du Canada, du Brésil, du Chili, d’Israël… D’où une certaine inégalité des prestations proposées…

P1140938P1140894P1140926Et la danse là dedans ? Partant du principe que tout mouvement peut, dans certaines circonstances, devenir de la danse, notamment sous l’effet de son rythme, de sa cyclicité et de l’énergie qui lui est commise, la danse était présente à tout moment, bien qu’instinctive et non écrite. Et, ma foi, l’éclectisme des propositions, la malice et l’humour qui les soutenaient, la virtuosité des exécutants, la parfaite maîtrise de leurs mouvements, ont évité une certaine monotonie, voire un ennui certain qui, cependant, naquirent à la fin de la représentation, ce qui pouvait s’avérer compréhensible lorsque l’on sait que durée du spectacle, lors de la soirée d’ouverture du festival, avoisina 2 heures sans entracte, durée qui, bien sûr, n’était pas celle prévue à l’origine…

J.M. Gourreau

LeeLa Petronio & Keith Terry / Tapage nocturne / International Body Music Festival, Maison des métallos, Paris, sous la direction de LeeLa Petronio et de Keith Terry, du 17 au 23 octobre 2016.

Marlène Jöbstl / Double / Réveil d'un concept artistique oublié

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Photos J.M. Gourreau

 

Marlène Jöbstl:

Réveil d'un concept artistique oublié

 

Cela faisait bien longtemps que l'on n'avait vu un danseur investir une galerie d'art pour une performance. Si mes souvenirs sont exacts, cela remonte au début des années quatre vingt, la prestation la plus marquante à l'époque étant précisément celui du danseur de butô Min Tanaka en mai 1981.

Moraczewska my butoh mother webC'est à l'initiative de l'artiste peintre, poète et graveur Magda Moraczewska et du photographe kOLya San que Marlène Jöbstl, danseuse de butô elle aussi, vient d’avoir l’occasion de renouer avec cette tradition à l'« Espace 130 » à Paris*, galerie au sein de laquelle Magda et kOLya présentaient quelques unes de leurs œuvres dans une exposition commune, Projet double. Tous deux sont en effet, chacun dans son domaine, adeptes d’œuvres sombres et torturées dans l'esprit du butô. Leur démarche artistique, fort originale, leur a en effet permis d'entrer en communion, de partager leurs idées et leurs concepts, autorisant leurs techniques à se rejoindre. Pourquoi dès lors ne pas aller encore plus loin et faire appel - pour une soirée partagée - à une danseuse de butô qu'ils admiraient tous les deux? Ainsi est né, en marge du Projet double qui réunissait déjà les deux artistes, Double, une improvisation exceptionnelle dansée par Marlène Jöbstl au sein de l'exposition: les deux artistes estimaient à juste titre que, par sa danse, la chorégraphe conférerait une nouvelle dimension à l'émotion émanant de leurs œuvres, elles-mêmes issues d'une transe ou de leur subconscient. Il n'est pas rare en effet qu'une même pensée ou qu'un même concept puissent être traduits par divers modes artistiques, les conduisant à se rejoindre et à se compléter.

P1150861 1P1150843 1P1150885 2Bien qu’elle ne fût pas réellement nouvelle, l'idée n'en était pas moins excellente, et Marlène Jöbstl, par la parfaite maîtrise de son corps et la puissance des mouvements qu'elle puisait dans lesKolya article dessins ou les photographies des deux artistes, parvint, par sa transe, à en extraire l'essence - au moins pour certaines de ces oeuvres - pour la faire rejaillir sur les spectateurs subjugués. Il fallait la voir, apeurée, se recroqueviller dans un coin comme un chien battu, attendant la salve suivante ou, encore, blottie tout contre les œuvres exposées, faire corps avec elles, s'y confiner, s'y couler, en particulier dans ces lés de papier évoquant les emaki japonais qui descendaient du plafond et sur lesquels Magda Moraczewska avait apposé, avec une légèreté extrême, sa propre vision de l'existence... Il fallait savourer les changements d'expression du visage de Marlène, tantôt déformé par les affres de la douleur, tantôt éclairé par un sourire amer, comme si la chorégraphe-interprète trouvait quelque repos ou bien-être dans la folie. Il fallait encore la voir, les yeux hagards, embués de larmes, se faufiler entre les œuvres exposées et les visiteurs qui se pressaient en masse dans l'espace trop petit de la galerie, déchirée par la violence qui torturait son corps. Mais il fallait aussi savourer ces trop rares moments de joie qui irradiaient son visage, exprimant sans doute le bonheur et le plaisir qu'elle éprouvait de danser pour un public sélectionné. Visions fascinantes d'une beauté et d'une force incommensurables qui demeureront gravées à jamais dans l'esprit des spectateurs.

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Le tableau de gauche, My butoh mother, est de Magda Moraczewska ; la photo de droite, de kOLya San, est intitulée Autoportrait, la danse du corps obscur.

Double / Marlène Jöbstl, Espace 130, 75010 Paris, 14 octobre 2016, dans les œuvres picturales de Magda Moraczewska & kOLya San.

P1150968*130, rue du Faubourg Poissonnière, Paris Xème.

Le directeur de cette galerie d'art, ouverte depuis un peu plus d'un an, Mr Antoine Roulet, a pris l'initiative aussi heureuse qu'originale de tenter de faire fusionner différents arts dans certaines de ses expositions. Ainsi a t'il pu déjà organiser quelques soirées au cours desquelles un musicien ou un chanteur venait s'exprimer et exercer son art en osmose et au sein des toiles exposées.

Azusa Takeuchi / Emotional intelligence / Quand l'art de la danse renforce l'art du mime...

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Photos J.M. Gourreau

Azusa Takeuchi:

Quand l'art de la danse renforce l'art du mime...

 

C'est fou ce que peut devenir expressif un regard lorsqu'il est renforcé par le geste. La jeune japonaise Azusa Takeuchi vient de nous en apporter une démonstration des plus convaincantes. Née au Japon en 1985, cette artiste ne nous est pas totalement inconnue car, après avoir terminé ses études à l'Université des arts Nihon, elle s'installe en France en 2008, grâce à une bourse du Gouvernement japonais pour les artistes. On la retrouve alors comme stagiaire dans la compagnie Forest Beats (dirigée par Yutaka Takei) et, de 2010 à 2012, au Centre de Développement Chorégraphique Toulouse – Midi Pyrénées, où elle rencontre notamment Vincent Dupont, Alain Buffard, Robyn Orlin, et Mladen Materic. Depuis 2012, elle travaille en tant qu’interprète pour plusieurs chorégraphes comme Franck Vigroux ou Myriam Gourfink, Christian Rizzo, Jérôme Deschamps, Franck Chartier (Peeping Tom), Rita Cioffi et Yuta Ishikawa notamment.

Par ailleurs elle crée et danse ses propres pièces, des solos comme Le blanc en 2010 et KAMi en 2011. Ces solos lui permettront de remporter le prix de Masdanza au Yokohama Dance Collection EX 2011 au Japon. Elle réalise aussi des pièces en collaboration avec les chorégraphes japonais comme Yuta Ishikawa, (26.5) en 2011 et Yuriko Suzuki, (Monstrum) en 2012. Elle a également travaillé avec le metteur en scène Mladen Materic (Théâtre Tattoo) sur une pièce solo, Prière pour Vera Ek qui a été créée en novembre 2015 au Théâtre Garonne à Toulouse puis  rejouée dans le cadre du Festival International de CDC-Toulouse en mars 2016.

Emotional intelligence, que l'on peut traduire par intelligence émotionnelle (IE) , résulte de la concrétisation d'une étonnante faculté, celle de lire et de sentir les émotions de certains êtres pour les traduire par des expressions du visage ou des gestes. On appelle encore cette aptitude “QE” (quotient émotionnel), ou intelligence du cœur. Or, les recherches actuelles de cette artiste sont précisément axées sur ce qui se passe entre l'expression sensu stricto et l'expression du visage ou celle du corps. Leur traduction sur scène est étonnante et engendre, chez le spectateur, une pléiade d'émotions en relation avec ses propres perceptions, englobant les aspects affectifs. Ce mode d'expression est bien évidemment celui du mime par excellence mais il devient bien plus prégnant lorsqu'il est couplé à l'art de Terpsichore, le mouvement lui-même devant être le véhicule de l'expression portée par l'artiste.

Or, tant la gestuelle utilisé par Azusa Takeuchi dans sa performance que ses mimiques, subtiles et chargées d'une très grande émotion, s'avérèrent parfaitement exprimer les divers sentiments qu'elle puisait dans le regard de ses spectateurs, que ce soit de l'interrogation, de la surprise, de l'écoute, voire même, de l'incompréhension, de la colère ou de la peur. Il est dommage toutefois que cette fascinante prestation ait été aussi courte, avoisinant une dizaine de minutes, voire un peu plus: elle mériterait réellement d'être rallongée en abordant peut-être d'autres domaines afin d'en faire un spectacle complet.

J.M. Gourreau

Emotional intelligence / Azusa Takeuchi, Espace culturel Bertin Poirée, Paris, 13 & 14 octobre 2016.