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Alonzo King / The propelled heart / Le cri du cœur, la danse de l’âme

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Le cri du cœur, la danse de l’âme

 

Lisa fischer by renee jones schneiderAlonzo kingUn déferlement de grâce, d’élégance et d’inventivité comme on n’en avait plus vu depuis des lustres. Des figures et des enchainements d’une élégance et d’une beauté à vous couper le souffle. Qui eut cru que la voix de Lisa Fischer pût contenir et faire rejaillir sur les danseurs d’Alonzo King une telle chaleur, une telle émotion, une telle  générosité ? Qui eut cru qu’ils puissent dès lors faire ricocher ces sentiments avec une telle puissance sur les spectateurs subjugués ? Car c’est bien de cela dont il s’agit. Comme nombre d’autres artistes de toutes obédiences, tels Mike Jagger, Beyoncé,  Lisa Turner, Lou Reed ou même les Rolling Stones, Alonzo King a été touché par le charisme de la cantatrice, enfoui au plus profond de son être et, surtout, par sa voix grave et céleste tout à la fois. N’a-t-elle d’ailleurs pas reçu plusieurs "Grammy Awards"* dont celui de la meilleure performance vocale en 1992 pour son How can I ease the pain ? (Comment puis-je soulager la douleur ?), chant poignant qui a d’ailleurs été utilisé dans cette soirée comme support à deux pas-de-deux d’une beauté innénarable? Car la chaleur de sa voix et l’immatérialité de ses vocalises eurent le pouvoir d’embraser tant le chorégraphe que les danseurs. Son chant ruisselait sur leur peau, pénétrait dans leur chair, leur arrachait un long cri souvent douloureux, imprimant à leur être tout entier une gestuelle issue des tréfonds de l’âme, ce qui lui conférait une force communicative peu commune, subjuguant totalement les spectateurs.

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Photos Alonzo King Lines Ballet

 

Rien d’étonnant d’ailleurs à ce que Alonzo King, grand admirateur de Balanchine et émule d’Alvin Ailey dont il a été l’élève et l’interprète et dont il a hérité la sensualité, ait été séduit par les complaintes incantatoires de cette artiste. La griffe de ce chorégraphe, rompu aux techniques de la danse classique, de la danse jazz et de la danse contemporaine, est d’une élégance qui n’a d’égale que son éclat. Son style extrêmement particulier résulte d’un mixage de ces trois disciplines poussées à un degré de virtuosité comparable à celui de Forsythe qui le reconnait d’ailleurs comme « l’un des véritables maîtres de ballet de notre époque ». Alliant l’intelligence à l’instinct, Alonzo King, tout comme Lisa Fischer, a été lui aussi lauréat de l’une des plus grandes récompenses artistiques aux USA en 2005, le "Bessie Awards"** du meilleur chorégraphe. La caractéristique de son style est l’utilisation de « l’improvisation structurée » tout en prenant soin d’étirer le mouvement jusqu’à ses plus extrêmes limites, jusqu’à la désarticulation des corps. Bien que souvent tordus, déhanchés, cassés, leurs lignes restent toutefois toujours harmonieuses et épurées, prolongées à l’infini, et leurs mouvements toujours légers, parfaitement maîtrisés, chargés d’une très grande humanité. S’ils évoquent l’espérance, la joie, l’amour, la pureté, la beauté dont notre nature est empreinte, ils suggèrent aussi la misère et les tourments qui tenaillent notre monde, et ce avec une puissance incommensurable. Ce faisant, ils magnifient le chant de Lisa Fischer, à l’instar de Judith Jamison chez Alvin Ailey, les deux arts entrant en résonnance l’un avec l’autre, suscitant un florilège d’émotions plus profondes les unes que les autres. Si tous les interprètes s’avèrent remarquables, il faut néanmoins attribuer une mention particulière à Adji Cissoko et à Jeffrey Van Sciver mais, surtout, à Yujin Kim, laquelle est parvenue à allier à la force de sa danse une incroyable immatérialité.

J.M. Gourreau

The propelled heart / Alonzo King, Théâtre National de la danse Chaillot, du 9 au 16 mars 2018.

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* Récompenses créées en 1958 et décernées chaque année aux Etats-Unis par la National Academy of recording arts and sciences afin d'honorer les meilleurs artistes et les meilleurs techniciens dans le domaine de la musique.

** Les Bessie Awards, ou New York Dance and Performance Awards, nommés en hommage à Bessie Schönberg (1906-1997), sont une récompense annuelle new-yorkaise attribuée depuis 1984 à des chorégraphes novateurs de danse contemporaine qui se sont produits sur une scène de la ville au cours de l'année écoulée.

Liz Santoro & Pierre Godard / Noisy Channels / Une pièce inhabituelle dans un lieu tout aussi inhabituel…

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Photos J.M. Gourreau

Liz Santoro & Pierre Godard :

Une pièce inhabituelle dans un lieu tout aussi

inhabituel…

 

Cela fait maintenant presque 10 ans que Liz Santoro et Pierre Godard travaillent ensemble, très exactement depuis 2009, année où Liz Santoro élabore ses premiers spectacles. Si Liz est issue de la Boston Ballet School tout en ayant fait des études de neurosciences, Pierre quant à lui s’est engagé dans des études d’ingénieur avant de se lancer dans le théâtre. Deux parcours diamétralement opposés mais qui expliquent leur goût pour les mathématiques, science qui constitue les bases de leurs chorégraphies. Leurs pièces, telles Relative Colliders ou, plus récemment, Maps, se caractérisent par une géométrie spatiale d’une précision qui n’est pas sans évoquer celle d’un mécanisme d’horlogerie suisse. C’est d’ailleurs cette dernière pièce qui est à l’origine de Noisy Channels, œuvre au cours de laquelle les chorégraphes « se trouvèrent confrontés à une étrange et délicieuse controverse, à un problème sur la manière de compter les pas et les temps. La moitié des danseurs comptait le rythme à la manière des musiciens classiques, les "un" sur le beat*, tandis que la seconde moitié les comptait sur le up-beat*, à la manière des musiciens de jazz ». Une situation paradoxale qui affectait la capacité des interprètes à concevoir puis réaliser leurs mouvements.

Alors, que faire lorsqu’un différend survient entre les protagonistes d’une œuvre sinon « d’aller contre le sens commun, de mettre au jour la complexité du réel, d’ouvrir la possibilité d’une exploration nouvelle ». Sitôt dit, sitôt fait ! Ces questions d’espace et de temps, d’intervalles et de bornes, de principes continus ou discontinus ont contraint les chorégraphes à retravailler leur proposition en créant un compromis entre les deux temps jusqu’à ce que les séquences s’enchainent et s’emboitent parfaitement, jusqu’à ce que la pièce coule comme un long fleuve tranquille, avec ses changements de rythme, ses vagues et ses remous. Abstrait, certes, mais fascinant.

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La concrétisation de ce travail eut lieu dans un endroit inhabituel pour une soirée chorégraphique, à savoir sur une péniche, ce qui rendait le spectacle - déjà inhabituel par lui-même - d’autant plus attrayant. Liz Santoro & Pierre Godard saisirent en effet l’opportunité de présenter leur œuvre sur une péniche vouée depuis mars 2016 à l’accompagnement de pièces en production et coproduction interrogeant les relations que les individus et la société entretiennent avec les sons et la musique. Le premier des six spectacles prévus cette année au sein de cet "incubateur des musiques mises en scène" qu’est la "Pop", ex-péniche Opéra, amarrée sur l’eau du bassin de la Villette, quai de la Loire à Paris, fut dévolu à nos deux chorégraphes. « Un nid pas vraiment douillet ni reposant, parfois même difficile à stabiliser », nous dit, non sans une pointe d’humour, l'un de ses directeurs, Olivier Michel, « mais un nid qui a su faire émerger des objets artistiques aussi atypiques que captivants »...

  J.M. Gourreau

Noisy Channels / Liz Santoro & Pierre Godard, artistes associés à l'Atelier de Paris, Péniche La Pop, Paris, du 6 au 8 mars 2018.

Prochain spectacle : For Claude Shannon, Théâtre de la Bastille, du 3 au 6 avril 2018.

* Dans la musique, le beat ou battement est l’unité de base du temps qui définit le rythme, lequel se caractérise par une séquence répétée de temps, forts ou faibles, divisés en barres organisées par des indications de tempo. Le temps fort est le premier temps de la mesure, c’est-à-dire le chiffre 1. Le up-beat, à l’inverse, est le dernier temps de la mesure, un battement non accentué.

Nathalie Pubellier / Six / Etrange et fascinant

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Nathalie Pubellier :

Etrange et fascinant

 

C’est à un bien étrange voyage que nous convie Nathalie Pubellier, périple tout en finesse, plein de charme, de sensualité et de poésie mais aussi d’exotisme, au travers de six soli dansés dans les salles et dédales de l’Espace Culturel Bertin Poirée. Un hommage à la femme empreint d’une délicatesse infinie qui dépeint cet être tour à tour fragile et précieux mais aussi espiègle et rebelle, avec une grande perspicacité. Six personnages tous différents mais éminemment complémentaires - qui ne sont pas tous féminins d’ailleurs - chacun inconsciemment chargé d’une trace, d’une empreinte, d’une vibration qu’il va s’efforcer de libérer au cours du spectacle pour la transmettre à son public. « La danse intègre ici des notions de transe, d’abandon et révèle des corps gourmands chargés de multitudes de saveurs qui palpitent, respirent et livrent une danse libre et jubilatoire », nous dit la chorégraphe dans le programme. En effet, ce spectacle voit la concrétisation d’un travail entamé autour de la mémoire sensorielle il y a de nombreuses années déjà et qui embarque le spectateur dans l’inconscient mémorisé du danseur que celui-ci lui livre.

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L’œuvre débute par le solo de Bill (Benoît Gauthier), un homme très sensuel, qui émerge de la masse des spectateurs pour inviter son public à le suivre irrésistiblement dans un espace haut en couleurs, foyer ardent au sein duquel d’aucuns pourraient entrevoir l’enfer. Mais le public est très vite transporté dans un monde beaucoup plus serein, celui de Papillon, alias Keiko Sato, monde dans lequel la douceur, la fragilité et la légèreté s’opposent à cette force incoercible qu’est la raison, à laquelle il est parfois difficile de résister. Un univers poignant vécu par une fascinante artiste qui travaille depuis longue date avec la chorégraphe. Le voyage se poursuit alors dans une autre salle où se tiennent deux femmes, Rosa (Wanjiru Kamuyu) et Maddie (Sibille Planques). La première, vêtue de la longue robe rouge du désir, très aguichante de par l’expression conférée à ses mains, n’aura de cesse de séduire non seulement la gent masculine mais aussi les femmes présentes dans l’assistance. Quant à Maddie, c’est surtout à sa morphologie, en particulier à la finesse et au galbe admirable de ses jambes remarquablement mis en valeur par la chorégraphie, et à son flamenco dément qu’elle devra la fascination exercée sur les spectateurs subjugués.

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Photos J.M. Gourreau

 

Ce périple se termine à la japonaise dans un patio, jardin-intérieur de l’espace culturel franco-japonais magistralement mis en lumière par Jean Gaudin, que l’on connait surtout en tant que chorégraphe et danseur. Au sein de cet espace au charme raffiné, évoluaient, anonymes car masqués, Balthazar, alias Izidor Leitinger, et Artémis, Nathalie Pubellier elle-même, déesse de la lune et de la nature sauvage mais aussi protectrice des accouchements, dans une pose hiératique du plus bel effet. N’étaient mis en valeur chez ces deux personnages que le babil de leurs mains, ce qui s’avère on ne peut plus judicieux quand on sait qu’Izidor n’est pas danseur mais musicien, compositeur de jazz et chef d’orchestre, lequel exerce bien évidemment son art en faisant parler ses mains… Des univers différents peut-être mais qui reflètent bien certaines de ces empreintes acquises souvent inconsciemment par le corps.

J.M. Gourreau

Six / Nathalie Pubellier, Espace Culturel Bertin Poirée, Paris, du 5 au 7 mars 2018, dans le cadre du festival Dance Box.

Le corps dansant / D. Rebaud / L'Harmattan éd. / Novembre 2017

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Le corps dansant, par Dominique Rebaud, Arnaud Sauer, Gérard Astor, Adel Habbassi, Rachida Triki, Farhat Othman, Elisa Moulineau et Amel El Fargi, 135 pages, 8 photos en couleurs et 1 en N et B, 21,4 x 13 cm, broché, éd. L’Harmattan, Paris, Coll. Les carnets d’Archipel Méditerranées, Novembre 2017, 13,50 €.

ISBN : 978-2-343-13355-3

Pour Dominique Rebaud, coordonnatrice de cet ouvrage, le corps dansant est partout : dans les pratiques sociales, dans la création contemporaine tant chorégraphique que théâtrale picturale ou musicale mais, surtout, dans la profondeur des temps, l’infini des espaces et des cultures. Cet ouvrage rassemble et met en résonance quelques textes et réflexions d’auteurs d’obédiences souvent très diverses mais qui tous prônent l’accueil et le respect de l’autre, la diversité des cultures, la liberté, la rencontre. Le premier texte est celui de Gérard Astor, écrivain et directeur du théâtre de Vitry/Seine, lequel évoque sa rencontre avec l’art de Terpsichore, son parcours et son aventure au sein de ce théâtre, entre autres autour de Blan-C de Dominique Rebaud qui juxtapose théâtre et danse. Lui succèdent un texte d’Adel Habbassi qui disserte sur ce que représentent la danse et le jeu dans le monde contemporain et un extrait de l’ouvrage Les chantiers de Lia Rodrigues d’Alain Sers publié en 2010 dans « Les Cahiers de Convergences ». Viennent ensuite quelques réflexions de Dominique Rebaud et d’Arnaud Sauer sur leur parcours chorégraphique, la compagnie Camargo, le développement de la danse participative et la création du solo Corps Singulier – Corps Commun puis du Festival « Danses Ouvertes » à Fontenay-aux-Roses. Ce travail se termine par quelques propos philosophiques sur l’art de Rochdi Belgasmi, la transgression artistique et la danse-possession dans le rituel de Sidi Marzoug de Nafta (Tunisie), sujets qui n’ont à priori aucune relation entre eux mais qui tous reflètent la pensée d’Adel Habbassi selon laquelle le théâtre est l’un des plus remarquables « lieu de partage de nos intelligences ».

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J.M.G.

 

Alfonso Barón & Luciano Rosso / Un Poyo Rojo / Parade de coqs

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Photos Ishka Michocka et Alejandro Ferrer

Alfonso Barón & Luciano Rosso :

Parades de coqs

 

Est-ce du lard ou du cochon ? Du théâtre ou de la danse ? Du mime ou de l’expression corporelle ? Difficile à dire car Un Poyo Rojo, c’est tout à la fois… Une comédie dansée mise en scène par Hermès Gaido, pleine d’audace et de fantaisie, où l’on passe du coq à l’âne mais qui se laisse boire comme du petit lait. En tous les cas, les facéties, pitreries et autres clowneries du même acabit de ces deux auteurs-comédiens-danseurs que sont Alfonso Barón & Luciano Rosso nous amusent bien. Il faut dire que ces pince-sans-rire argentins décalés et pleins d’esprit (mais pas de verve car ils ne prononcent au cours du spectacle que quelques onomatopées du type rugissement, agrémentées toutefois de chansonnettes et de bribes de débats radiophoniques totalement incongrues…) ont aussi le diable au corps et le feu aux fesses. Ils nous servent, durant une heure, un menu pas piqué des hannetons au cours duquel ils passent, avec un plaisir évident, de la condition humaine à la condition animale sans autre forme de procès. Frères ou amants*, c’est à celui qui en fera le plus, à tour de rôle, peut-être pour épater l’autre, voire le séduire. Quoiqu’il en soit, prouesses, grimaces, contorsions, glissades, prises de catch ou de judo s’enchainent à une vitesse époustouflante et, à chaque nouvelle minute, on se demande ce que ces boute-en-train désopilants pleins d’humour et d’humanité vont bien encore pouvoir nous servir !

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Photos Paola Evelina, Alejandro Ferrer et Ishka Michocka

Tantôt affables, tantôt sauvages, leurs jeux tiennent du main-à-main, de l’acrobatie, de l’art du clown et du théâtre mais aussi, bien sûr, de la danse. Une danse sauvage contemporaine mâtinée de classique et de hip-hop signée Nicolas Poggi, va comme j’te pousse, sans prétention, toujours ludique, pleine d’invention et de rebondissements, agrémentée de prouesses de haut vol. A certains moments, il semble que l’on se trouvât dans des vestiaires sportifs, à d’autres, on se retrouvait catapulté dans la basse-cour d’une ferme au beau milieu des coqs, des poules et des poussins, des chiens et autres bestioles du même acabit… En argentin, poyo rojo signifie coq rouge. Si ces pince-sans-rire ne sont pas rouges à proprement parler, à divers moments, ils prennent l’allure de coqs avant le combat, les ergots aiguisés, dressés l’un contre l’autre, le regard plein de suffisance : ils se bécotent, paradent pour, l’instant d’après, s’affronter en bombant le torse, s’enlacer, s’étreindre avec violence pour mieux se repousser, s’empoigner, se mordre, se jeter à bas, se terrasser… Un univers grotesque peut-être mais très sensuel, toutefois aussi cocasse que dépaysant ! Cette pièce, créée au Laburatorio de Buenos-Aires en 2008, avait déjà été présentée avec ces deux mêmes artistes durant un mois en septembre-octobre 2016 au Théâtre du Rond-Point à Paris et dans le festival "off" d’Avignon cet été. Ils reviennent s’ébattre sous nos latitudes durant une quinzaine de semaines cette fois, pour le plus grand plaisir de tous…

J.M. Gourreau

Un Poyo Rojo / Alfonso Barón & Luciano Rosso, Théâtre Antoine, Paris, du 7 février au 30 mai 2018.

*A l’issue de la représentation, les deux protagonistes ont fait savoir au public qu’ils n’étaient ni amants, ni concubins. On n’aurait jamais pu le croire…

Héla Fattoumi - Eric Lamoureux / Oscyl / Dialogue avec Hans Arp

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Photos L. Philippe

Héla Fattoumi - Eric Lamoureux :

Dialogue avec Hans Arp

 

Arp entite aileeLes grands sculpteurs classiques tels Michel-Ange, Auguste Rodin ou Camille Claudel ne sont pas les seuls à avoir été sources d’inspiration pour les chorégraphes. Les formes épurées d’artistes contemporains telles celles du sculpteur Suisse Hans (Jean) Arp, notamment son Entité ailée, ont séduit Héla Fattoumi et Eric Lamoureux, lesquels ont créé, pour le dernier Festival mondial de marionnettes de Charleville-Mézières, une œuvre aussi ludique que jubilatoire pour 7 danseurs et 7 culbutos, Oscyl, représentative de la pensée de l’artiste sur les formes fluides, sensuelles et voluptueuses de la nature. Il n’est pas non plus impossible que Arp ait fait allusion, en réalisant cette sculpture, à sa femme, Sophie Taeuber, consœur de Mary Wigman, artiste plasticienne mais aussi, à ses débuts, danseuse masquée au cabaret Voltaire de Zurich, haut lieu artistique d’où émergea le mouvement Dada. Arp a conçu cette oeuvre en marbre en 1961, un an avant l'importante rétrospective de son travail à Paris et à New York. Dans l’ouvrage collectif* paru en son hommage, Jean Arp, invention de la forme, on peut lire : « L'assimilation par Arp du processus de création dans la nature avec celui de l'art trouve une dimension tangible dans ses sculptures... Issues de formes simples et primordiales - le plus souvent celle d'un embryon, d'une tête simple, d'un nombril, d'un bourgeon ou même d'une amibe - les sculptures d'Arp déploient leurs pouvoirs d'expression spatiale précisément à travers ces masses organiques et arrondies dont les mouvements expansifs suggèrent l'existence d'un centre d'énergie imaginaire au cœur des œuvres elles-mêmes. En effet, il y a un sentiment de flux permanent, comme si les courants et les forces se dressaient jusqu'à la surface pour y être solidifiés ». C’est très précisément ce que l’on peut ressentir à la vue de ces "oscyls biomorphes" animés par leurs partenaires humains qui leur transmettent cette énergie qu’est la vie et qui pourraient très bien être transposés et évoluer dans un parc ou un jardin. Conçues par le scénographe / plasticien Stéphane Pauvret, ces quilles organiques anthropomorphes épurées, d’une grande puissance visuelle, évoquent aussi, tant pour Hans Arp que pour les deux chorégraphes, la métamorphose. Par ailleurs, la recherche de la pureté et de la forme idéale ont conduit le sculpteur à remarquer que si les arts de l’antiquité ont véhiculé l’idée de la métamorphose, c’est cependant depuis l'impressionnisme que « l'art s'est transformé irrévocablement vers la désintégration de la figure humaine ».

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L’idée géniale des protagonistes de ce spectacle fut d’exacerber le rayonnement du centre d’énergie de la sculpture en donnant la possibilité à cette Entité ailée, inanimée à l’origine, de se mouvoir, ne serait-ce qu’un bref instant, par un mouvement oscillatoire rendu possible grâce à son socle hémisphérique et l’abaissement de son centre de gravité. Cette sculpture, démultipliée par 7 sur le plateau, pouvait ainsi prendre vie rien qu’à la suite d’une infime impulsion, voire d’une caresse, lesquelles la conduisaient à osciller, d’où le nom qui lui a été donné. Il ne restait donc plus aux danseurs que de s’emparer de leur "double", marionnette grandeur nature avec laquelle ils ne se privèrent pas de jouer. Après un bref instant d’hésitation vis-à-vis de ces créatures anthropomorphes inconnues, les rapports deviennent plus sensuels, plus intimes : il faut les voir les bercer, les enlacer, les étreindre, les cajoler, les bécoter, se couler dans leurs formes aussi raffinées que dépouillées… Mais aussi basculer, rouler, rebondir, se cabrer, combattre,s’envoler, valser, avec elles, tout comme des enfants. Toutefois, les réactions de ces créatures de polymère peuvent parfois être imprévisibles et générer des mésaventures qui surviennent toujours au moment où l’on s’y attend le moins. N’est-il pas en effet arrivé à l’un d’elles de perdre sa (la) tête à la suite d’un tout petit choc lors de l’une des ultimes répétitions ? Consternation générale : comment effectuer une plastie dans les délais les plus brefs ? Voilà tout ce petit monde - les êtres vivants bien sûr - qui armés de ruban adhésif et de colle, qui de sparadrap et de peinture, transformés en chirurgiens-plasticiens affairés, en demeure de rafistoler tant bien que mal cette malheureuse poupée dont on n’avait pas précisément mesuré la fragilité ! Bref, tout fut bien qui finît bien, et la peur fut plus grande que le mal… Il n’en demeure pas moins que ces êtres s’avèrent fort difficiles à manipuler et qu’ils doivent être l’objet des plus grandes attentions, pour notre plus grand plaisir à tous !

J.M. Gourreau

Oscyl / Héla Fattoumi-Eric Lamoureux, Théâtre national de la danse Chaillot, du 22 au 24 février 2018.

 

*M.L. Borràs, P. Descargues, D. Cohn, A. Gheerbrant,  Editions des cinq continents, 2004.

Irina Kolesnikova / Saint-Pétersbourg Ballet Théâtre / Le lac des cygnes

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Irina Kolesnikova :

Un anniversaire aussi féérique que flamboyant

 

Irina kolesnikova le lac 12Paris ne doit désormais plus avoir de secrets pour l’étoile russe Irina Kolesnikova : celle à qui l’on doit la réputation internationale du Saint-Pétersbourg Ballet Théâtre se produit en effet pour la 10ème fois depuis le 22 septembre 2007 dans notre capitale, date à laquelle elle dansa le rôle de Shéhérazade au Gala des Etoiles avec pour partenaire Artem Shpilevsky du Ballet du Bolchoï. Sa seconde prestation dans ce même théâtre des Champs-Elysées eut lieu un mois plus tard, très précisément le 21 octobre, date à laquelle elle interprétait déjà dans son intégralité son rôle fétiche, celui d’Odette-Odile du Lac des Cygnes dans la chorégraphie de Marius Petipa et de Lev Ivanov : c’est ce rôle qu’elle danse à nouveau aujourd’hui avec un abattage, une fougue et un brio extraordinaires, accompagnée par le Saint-Pétersbourg Ballet Théâtre, seule compagnie de ballet classique au monde ne bénéficiant d’aucun subside étatique ni d’aucun sponsorat privé, ce qui en fait un exemple unique dans le monde de la danse.!

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Photos Saint-Pétersbourg Ballet Théâtre

 

Fondée en 1994 par Konstantin Tachkin, cette troupe de 60 danseurs a été portée au firmament par Irina Kolesnikova qui a rejoint cette compagnie lors de la saison 2000. Tous les grands ballets classiques sont à son répertoire et, parmi eux, Le Lac des cygnes dans une version plus courte révisée par Konstantin Sergueev en 1950. Une véritable féérie de par ses merveilleux décors et costumes foisonnants de détails, dans la plus pure tradition romantique, évoquant les fastes et la richesse de la cour impériale russe. Qui plus est auréolés de splendides éclairages et jeux de lumière qui accentuent, notamment aux 2ème et 3ème actes, le côté maléfique des apparitions du magicien Von Rothbart. Une petite faute de goût toutefois dans ce domaine, la couleur jaune et non blanche des éclairs qui ponctuent les entrées en scène de ce sorcier, lesquels enlèvent un peu de réalisme et de magie au spectacle. Mais cette luxuriante mise en scène, que d’aucuns pourront cependant trouver un peu kitsch, emporte l’adhésion du public. Dans cette version, Odette ne mourra pas de la trahison du prince, le metteur en scène ayant choisi une version plus heureuse : le magicien sera tué, le cygne redeviendra une belle et pure jeune fille et l’histoire d’amour entre Odette et Siegfried se terminera heureusement.

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Il est clair que cette œuvre bien connue est tenue à bout de bras par cette fabuleuse danseuse qu’est Irina Kolesnikova, parfaitement à l’aise dans ce rôle qui lui va comme un gant. C’est précisément après avoir interprété en 2005 ce même rôle au Royal Albert Hall de Londres qu’elle fut nommée meilleure danseuse au National Dance Awards. Sa fragilité, sa grâce, sa délicatesse et sa douceur dans le rôle d’Odette sont tout simplement fascinantes. Cependant, c’est dans le personnage d’Odile, fourbe, perfide, mais convaincante et d’une sensualité extrême qu’elle atteint la perfection. Sa technicité est fabuleuse, notamment  dans les fameux 32 fouettés qu’elle interprète avec une précision, une apparente facilité et un naturel à vous couper le souffle. Je ne pourrai malheureusement pas en dire autant du prince, fade et presque inexistant mais, dans un certain sens, juste dans son rôle, lequel consiste à mettre en valeur sa partenaire. Seul autre personnage à tirer son épingle du jeu, le fou (ou le bouffon), danseur de caractère dont le programme ne donne pas le nom (ni celui des autres danseurs d’ailleurs…) qui subjugue par la magnificence de ses sauts.

Le corps de ballet quant à lui n’est pas non plus tout à fait à la hauteur de nos espérances, malgré sa vitalité et son énergie, l’œuvre exigeant une grande précision et ne souffrant pas la médiocrité. Le célèbre Pas de quatre des petits cygnes, parfaitement exécuté, déclencha toutefois l’unanimité. Même reproche à l’orchestre et notamment aux cuivres, d’une précision toute relative, préjudiciable à une œuvre d’une telle envergure, mais qui remplace cependant  avantageusement une bande-son enregistrée. Il n’en reste pas moins que ce Lac s’avère un spectacle chatoyant qui a l’avantage de pouvoir être adapté à toutes les scènes, ce qui n’est pas le cas des plus grosses productions comme celles du Bolchoï, du Kirov ou de l’Opéra de Paris.

J.M. Gourreau

Le Lac des cygnes / Marius Petipa - Lev Ivanov, Irina Kolesnikova et le St Petersburg Ballet Theatre, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, du 21 au 25 février 2018.

 

Eros et danse / Elisa Guzzo Vaccarino / Gremese

 

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Eros et danse, Le corps, l’amour, les sens dans la danse contemporaine, des Ballets Russes aux post-avant-gardes,

par Elisa Guzzo Vaccarino, 168 pages, 133 en N et B et 103 en couleurs, 22 x 24 cm, broché, Gremese éd., Rome, Mai 2017, 27 €.

ISBN : 978-2-36677-125-1

Le corps est l’instrument du chorégraphe. A l’époque du romantisme et jusqu’à la fin du XIXème siècle, il a privilégié le sentiment, le sublime et la communication spirituelle. Le début du XXème siècle marque une profonde rupture avec le passé et voit la mise en valeur du corps et de son animalité. L’éros devient alors la substance même de la danse. Aujourd’hui, il imprègne intensément la danse contemporaine. Les pulsions psychiques et sexuelles sont désormais mises en scène sans tabous, marquant le tournant esthétique et dramaturgique qui avait débuté avec les Ballets Russes de Serge de Diaghilev et qui se termine par la non-danse et la post-danse.

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Elisa Guzzo Vaccarino, écrivain et enseignante en danse dans diverses universités italiennes, en particulier à Milan, nous emmène, au travers de ce splendide ouvrage, dans un voyage fascinant aux quatre coins du monde. D’abord en Europe à l’époque du Spectre de la Rose et de Nijinsky puis de Mary Wigman et de sa Danse de la sorcière jusqu’à Angelin Preljocaj, Jean-Claude Gallotta, Maguy Marin, Claude Brumachon, Benjamin Millepied, Thierry Malandain, Carolyn Carlson et Olivier Dubois, en passant par les Ballets Russes, Roland Petit, Maurice Béjart pour ce qui est de la France. Mais ce voyage se poursuit bien sûr en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Hollande, en Suède, en Italie en Espagne et en Grèce pour le reste de l’Europe, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, aux Amériques du Nord et latine, en Orient, notamment en Chine et au Japon, pour se terminer par l’Afrique noire et l’Afrique du Sud. Un tour du monde complet « aux fruits souvent séduisants et évocateurs, parfois véhéments et cinglants, bien souvent anti-conventionnels et ouvertement "scandaleux" mais toujours denses de significations ».

A cet ouvrage, magnifiquement illustré s’ajoute un plus non négligeable, à savoir une centaine de références multimédias parmi lesquelles de nombreuses vidéos, lesquelles sont signalées dans les notes et disponibles en ligne grâce au code QR que l’on trouve au sein de ce très beau travail.

J.M.G.

Kaori Ito / Embrase-moi / L'amour mis à nu

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Photos Gabriel Wong

Kaori Ito :

L’amour mis à nu 

 

"Embrase-moi" : voilà un titre aussi provocateur qu’aguichant et qui laisse bien présager de la suite des évènements... C’est en effet à un bien étrange et fascinant spectacle que Kaori Ito invite son public, un spectacle au sein duquel elle réveille nos plus secrets tabous. Le suspense débute d’ailleurs bien avant l’entrée en salle: en effet, les ouvreuses se mettent en devoir de séparer arbitrairement les spectateurs massés devant les portes en deux groupes similaires pour les conduire non dans la salle de spectacles mais dans deux petits studios adjacents dans lesquels ils sont priés d’entrer. Dans l’un d’eux se tient Kaori Ito, affable et guillerette, qui aide les spectateurs à s’installer - tout comme le ferait une maîtresse de maison vis-à-vis de ses invités - avant de s’asseoir, elle aussi, sur une chaise au milieu d’eux. Dans l’autre, Théo Touvet, son compagnon sur scène comme dans la vie, fait de même. L’un comme l’autre, chacun de son côté, commence alors à évoquer devant son public son passé amoureux, ses passions, ses relations sentimentales, ses émotions, ses échanges, ses expériences et son vécu sexuel, même le plus cru. Et ce, sans aucune gêne, sans fausse pudeur. Comme si leur public était leur confident. Avec un tel naturel que l’atmosphère se détend très vite et que le semblant de gêne, voire de malaise qui s’installait au début de la soirée s’estompe et se dissipe. A tel point que quelques spectateurs vont même - qui l’eut cru - jusqu’à engager respectivement la conversation avec chacun des artistes. « En vous parlant sans retenues de nos histoires sentimentales à travers nos premières expériences amoureuses, nous cherchons à nous dévoiler le plus possible, comme devant celui que l’on aime. Nous explorons également nos tabous, nos cicatrices et nos blessures et la rencontre charnelle de nos corps » nous dit Kaori. Rien de plus sincère et spontané d’ailleurs dans cet échange audacieux, mais il fallait oser l’engager…

La suite des évènements, qui aura lieu au sein même de la salle de spectacles lorsque les deux groupes de spectateurs, assis en cercle autour des protagonistes de l’œuvre se seront rejoints, n’aura pour objectif que de dévoiler la réalité, la fraîcheur et la sincérité des sentiments amoureux, et de faire naître le désir chez le spectateur. Une mise à nu de « l’anatomie amoureuse » avec ses élans de tendresse, ses émois, ses déceptions et ses ruptures, sa souffrance aussi, lesquels se poursuivent par la mise à nu des corps dans toute leur beauté, leur pureté, leur candeur, leur innocence, et ce avec une grande élégance, une délicatesse infinie et beaucoup de sincérité. Une rencontre charnelle parsemée d’étreintes et de disputes, parfois brutale, un corps-à-corps aussi fascinant que brûlant, au sein d’un cerceau métallique que les artistes vont s’approprier, épouser et dans lequel ils vont se couler. Une chorégraphie très sensuelle, intuitive, qui dévoile et met à nu avec une beaucoup de raffinement certaines des pensées les plus intimes et les plus profondes de l’âme humaine.

J.M. Gourreau

Embrase-moi / Kaori Ito & Théo Touvet, Maison des arts de Créteil, 14 février 2018.

Cette pièce est le second volet d’un triptyque dont le premier, Je danse parce que je me méfie des mots, est un duo avec son père sculpteur, et le troisième, Robot, l’amour éternel, un solo autour de la solitude et de la mort, qui a été créé en janvier dernier à la MAC de Créteil (voir à cette date dans ces mêmes colonnes).

 

Emma Dante / Bestie di scena / Le langage de la nudité

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Photos Masiar Pasquali

 

 

Emma Dante :

Le langage de la nudité

 

Pour une fois, ne consultez surtout pas le programme avant le spectacle. Vous pourriez y lire en effet :"Bestie di scena est une sorte de « pressurage de théâtre », un jus de quelque chose qui nous fait se sentir mal à l’aise. Il n’y a pas de costumes, pas de rôles, pas de scénographie. Il n’y a même pas de texte, pas d’histoire, rien. C’est un zéro absolu qui doit faire face au vide de l’existence"… Pas de musique non plus, pourrait-on rajouter. Cette introduction de la chorégraphe, dramaturge et metteuse en scène italienne Emma Dante elle-même n’est, à première vue, pas très engageante et vous vous demandez bien ce que vous êtes venus faire dans cette galère ! L’idée de prendre la poudre d’escampette vous effleure… Eh bien, surtout, n’en faites rien ! Car Bêtes de scène est un spectacle à mi-chemin entre le théâtre et la danse d’une originalité époustouflante et d’une richesse incroyable. Or, si l’on prend les mots de son auteure à la lettre, rien n’est faux. Pas d’argument, pas de support musical, pas de décor. Juste des comédiens-danseurs. Alors, me direz-vous, comment diantre réaliser un aussi bon spectacle s’il n’y a rien de tangible ?

Il faut savoir qu’Emma Dante voit le théâtre comme un moyen de « révéler les malaises et les problèmes que les gens ont tendance à refouler ». Ce qu’elle cherche à faire au travers de cette œuvre, c’est libérer le corps de ses contraintes tant sociales que vestimentaires pour l’offrir à son public tel qu’il est, dans toute sa crudité, sa nudité. Son univers, traversé de cauchemars qu’elle jette en pâture à ses interprètes, est un monde primitif et sauvage, fragile et rustique, parfois torturé, en tous les cas loin de celui qu’elle voulait décrire au départ, "celui du travail de l’acteur, ses efforts, ses envies, son abandon total jusqu’à perdre toute honte". Pour finalement ne pas y parvenir et  se retrouver, après des heures et des heures de recherche et de répétition, à se regarder mutuellement sans parler, désemparés. Comme des enfants. Comme des bêtes. Et tout est parti de ce renoncement, de cette atmosphère étrange qui ne les a plus quittés. Leurs gestes explorent le quotidien, dépeignant la comédie humaine, sauvage mais réelle, sous toutes ses facettes.

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La pièce débute avant l’entrée même du public dans la salle par un échauffement collectif des danseurs sur le plateau : un groupe d’artistes parfaitement homogène magnifiant l’effort qu’ils s’imposent. Ils sont seize, des deux sexes, de tous âges, de toutes tailles, de tous gabarits, parcourant l’espace dans toutes ses dimensions, en groupe compact. Subitement, tout s’arrête. Ils s’alignent alors en rang d’oignon en front de scène, haletants et dégoulinants de sueur, avant de dévisager les spectateurs, de les scruter, comme pour savoir s’ils allaient supporter le choc qui allait leur être infligé. En effet, dans l’instant qui suit, ils se mettent en devoir de se déshabiller lentement les uns après les autres avec un flegme des plus britannique, cachant de leurs mains sexe et seins, comme s’ils venaient de se rendre compte dans l’instant de la tenue dans laquelle ils se trouvaient, de la gêne, voire du malaise qu’ils engendraient et qu’ils pouvaient d’ailleurs réciproquement ressentir. Car nous, public, sommes là comme des voyeurs, tranquillement vautrés dans nos fauteuils, n’ayant d’autre obligation que celle de les contempler dans l’effort, voire de les juger.

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C’est en tenue d’Eve et d’Adam qu’ils évolueront ainsi durant la quasi-totalité du spectacle, affrontant les autres, leur regard et, aussi, le nôtre. Le premier mouvement de honte passé, tout redevient quasi naturel. Ils n’animent effectivement aucun récit mais, instinctivement, retracent leur histoire. Celle de leur origine, révélant leur apprentissage, leurs joies, leurs peurs, leurs colères, leurs préoccupations, leur folie. Tous ensemble, serrés les uns contre les autres. Faisant face, unis, aux évènements agréables ou tragiques qui animent leur monde. Tous embarqués dans la même galère. C’est cette force et, en même temps, cette fragilité qui nous frappe, qui nous tient en haleine. Car leur histoire c’est aussi la nôtre. Même si nous ne nous y retrouvons pas toujours entièrement. Bien sûr, tous n’agissent pas de la même manière. Les imbéciles finissent toujours par être exclus de la société. On se retrouve aux origines de l’humanité où il fallait lutter pour survivre, en groupe ou chacun pour soi, écarter les dangers, les prévoir, s’en protéger. Nourrie d’attitudes et d’une gestuelle issues du quotidien, la chorégraphie est spontanée, empreinte d’une telle sincérité et d’un tel naturel qu’elle semble inexistante. C’est la raison pour laquelle on s’y reconnait et que l’on y adhère sans hésitation.

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L’œuvre est en outre parsemée de moments cocasses qui détendent l’atmosphère. Tels ces êtres simiesques, mi-hommes, mi-singes, qui agissent en tout cas comme tels, se gavant de cacahuètes lorsque celles-ci font profusion sur la scène. Ou, encore, cette bombonne d’eau à laquelle ils vont s’abreuver bien sagement les uns à la suite des autres avant de la recracher en partie en brouillard (tout en en faisant profiter les spectateurs des premiers rangs…) et de s’en asperger comme des gamins… Que dire encore de ces seaux, serpillières et balais qui tombent mystérieusement du ciel et dont ils trouvent immédiatement l’usage ? Ou de ces ébats sexuels plus drôles qu’érotiques avec leurs "zizis" sur lesquels ils tirent avec autant d'étonnement que d'amusement ? Bref, mine de rien, voilà une pièce écrite avec une économie de moyens et une intelligence remarquables, pleine de finesse et d'esprit, jamais décalée mais, au contraire, parfaitement connectée à notre univers, et qui nous détend autant qu’elle nous donne à réfléchir.

J.M. Gourreau

Bestie di scena / Emma Dante, Théâtre du Rond-Point, Paris, du 5 au 25 février 2018.