Billets de critiphotodanse

Sidi Larbi Chekaoui / Icon / Décevant

960 cherkaoui icon 5960 cherkaoui icon 1

 

 

Photos Mats Bäcker

 

 

Sidi larbi Cherkaoui :

Décevant

 

"L'Homme est capable tout à la fois de créer, détruire et faire renaître" dit Sidi Larbi Cherkaoui. Cette maxime est à la base de Icon, œuvre créée le 21 octobre 2016 à Göteborg avec les danseurs de cet Opéra.

Au début de sa création, les interrogations du chorégraphe portaient sur les concepts d'icône et d'iconoclasme. Les leaders religieux, les politiciens, les pop-stars, les modèles. We create them, reproduce them, worship them.Nous les créons, les reproduisons, les adorons. Comment et pourquoi leur octroyons nous du pouvoir, pourquoi avons-nous tendance à les briser, à les détruire, à profaner leur image par la suite ? "Il y a quelque chose à dire sur la façon dont nous avons besoin parfois de nos vies pour commencer une nouvelle phase en brisant les choses.It is fascinating for me to see how we as a society react to certain destructions. Il est fascinant pour moi de voir comment nous, en tant que société, réagissons à certaines destructions.Certain demolitions we find very painful to watch, and – strangely enough – at certain losses we feel almost euphoric, although actually they may be just as painful.” – Sidi Larbi Cherkaoui Envers certaines démolitions que nous trouvons très douloureuses et - étrangement - à certaines pertes, nous nous sentons presque euphoriques, même si elles peuvent être aussi pénibles," dit encore Cherkaoui. Ce qu'il a donc cherché à préciser et mettre en valeur à travers cette œuvre, c'est comment nous réagissons à certaines destructions, dans quel état psychologique nous nous retrouvons après. 

960 cherkaoui icon 4960 cherkaoui icon 3

 

 

 

 

 

Sur la scène, 3,5 tonnes d'argile (sic), en nappe, en plaques ou en figurines modelées par le sculpteur Antony Gormley que les danseurs de l'Opéra de Göteborg vont s'ingénier durant tout le spectacle à détruire et saccager pour les remodeler, les refaçonner sur leur propre corps sous les accents un peu monotones de chants et percussions traditionnels japonais et coréens. L’idée en soi était intéressante surtout si l’on se réfère aux multiples allusions sous-jacentes relatives à ce matériau, qu’elles soient religieuses ou profanes, la diversité et la malléabilité des religions entre autres. Mais ces allusions à certains personnages tels Mao Tsé-Toung, Madonna, Mandela voire même le pape ne sont pas très claires et ne viennent pas immédiatement à l’esprit, d’où la naissance d’un certain ennui qui rend le spectacle décevant malgré la fluidité de la danse, la chaleur et l’harmonie des couleurs sur le plateau. A noter toutefois l’originalité de la chorégraphie qui nous prouve à nouveau le talent de Cherkaoui et l’excellence des danseurs de sa troupe alliée à ceux de la compagnie de l’Opéra de Göteborg.

J.M. Gourreau

Icon / Sidi Larbi Cherkaoui, Grande Halle de la Villette, du 31 mai au 3 juin 2017

Crystal Pite / Betroffenheit / Un univers fantasmagorique percutant

Wdp2503 r1 wendydphotographyWdp3117 wendydphotography

 

 

Photos D. Wendy

 

 

 

Crystal Pite:

Un univers fantasmagorique percutant

 

La mort d'un être cher dans un accident, qui plus est de son enfant, entraîne toujours des troubles psychologiques graves voire irréversibles qui peuvent aller jusqu'à la névrose. Surmonter sa souffrance devient alors la préoccupation de sa vie. Un tel drame survenu à l'acteur et dramaturge canadien Jonathon Young, lors d'un incendie qui se produisit le 24 juillet 2009 sur le bateau familial, entraina la mort de sa fille de 14 ans, Azra, ainsi que celle de son neveu et de sa nièce, Fergus et Phoebe Conway. Ecrit 6 ans plus tard par le protagoniste lui-même, Betroffenheit, spectacle hybride de théâtre et de danse, retranscrit sur scène le drame psychologique vécu par Jonathon Young dans une pièce cathartique, accompagné par 6 des danseurs de "Kidd Pivot", compagnie fondée à Vancouver en 2002 par la danseuse canadienne Crystal Pite. Ceux-ci vont incarner les démons qui hantent l’auteur.

Si le texte que Jonathon Young interprète lui-même sur scène traduit parfaitement son désarroi et sa souffrance puis son rétablissement, la force de l'œuvre réside toutefois essentiellement dans la chorégraphie et le langage corporel de Crystal Pite, axés sur la déformation des corps qui traduisent affliction, douleur et tourment, ainsi que dans l’univers glauque et le décor volontairement triste et sombre de Jay Gower Taylor évoquant un entrepôt en décrépitude, univers réellement angoissant.

Betroffenheit 15072015 081 photo michael slobodianBetroffenheit 17072015 108 photo michael slobodian

 

 

Photos Michael Slobodian

 

 

Betroffenheit est un mot allemand qui désigne la consternation, l’état de choc qui survient après un drame ou une catastrophe. D’entrée de jeu, le ton est donné par le mouvement serpentesque de câbles électriques jonchant la scène, lesquels s’animent et ondulent tout seul dans la pénombre comme s’ils étaient manipulés par des fantômes, tandis que des néons déchargent des éclairs aveuglants. Puis les projecteurs se braquent sur un homme seul en scène, ballotté dans un état de conscience incertain, comme tiraillé par la drogue ou l’alcool. Une voix venant d'outre tombe l’interpelle, l’exhortant à trouver une issue salvatrice à ses tourments. Un dialogue va ainsi s’établir mettant en avant le fait qu’au travers de cette autobiographie, on touche à quelque chose de beaucoup plus universel. L’œuvre en effet ne s’attache pas seulement à l’évènement et au traumatisme qui en est la conséquence mais au type de situation dans lequel on se trouve, entre autres l’enfermement dans la douleur. Par leur gestuelle sauvage et déjantée, les danseurs, tous autant les uns que les autres, chacun avec un moyen d’expression différent, rendent réellement vivantes les angoisses qui harcèlent l’auteur.

La seconde partie de l'œuvre, beaucoup plus dansée et moins tourmentée, semble mettre en avant le processus de récupération cathartique de Young une fois les sursauts de douleur atténués. Une pièce fantasmagorique percutante, profondément humaine, radicalement différente de The season’s Canon, avant-dernier spectacle de Crystal Pite créé il y a quelques mois pour les danseurs de l’Opéra de Paris.

J.M. Gourreau

Betroffenheit / Crystal Pite, Théâtre de la Colline, du 29 mai au 2 juin 2017.

Francesca Pennini / 10 miniballetti / Hors normes

10 miniballetti 6 photo luigi gasparroni10 miniballetti 5 photo luigi gasparroni10 miniballetti 7 photo angelo pedroni

Photos L. Gasparroni et A. Pedroni

 

Francesca Pennini :

Hors normes

 

Elle est totalement atypique, hors normes... Mais elle nous scotche à notre siège.  La danse de Francesca Pennini, très gymnique, quasi géométrique, est cependant empreinte d'une poésie indicible. Le spectacle de cette jeune chorégraphe italienne, 10 miniballetti, est autobiographique et évoque, avec moult artifices, sa peur de la gent ailée - l'ornithophobie -  et, partant, le lien entre le vol et la perte de contrôle du corps. D'où la mise en scène durant toute une séquence sur la Gazza Iadra de Rossini d'un drone qu'elle dirigera au dessus du plateau et qui fera virevolter, pour l'éparpiller aux quatre coins de la scène dans un show un tantinet surprenant, le tas de plumes blanches qui trônait en son centre. Et tout à l'avenant.

Souvenirs d'enfance. Toute petite, elle couchait sur le papier ses chorégraphies. Aujourd'hui, elle les interprète. Ce solo débute par une incursion au sein du public devant lequel elle déclame: "inspiration, 4 temps; expiration 4 temps", ces temps de préparation nécessaires à la mise en condition pour la représentation. Puis, après un bref retour sur scène, elle se jette au cou d'une spectatrice assise au second rang. Sa maman ? Instant d'une tendresse infinie. The show must go on. On la retrouve alors sur la scène tantôt assise, tantôt allongée, tantôt redressée dans des positions gymniques très étudiées, pas nécessairement artistiques d'ailleurs. Sa souplesse est étonnante, les tableaux qu'elle compose aussi. On a parfois l'impression qu'elle cherche à étudier diverses possibilités de métamorphoser son corps. Elle interrogera ainsi successivement entre autres la pression, la viscosité, l'inertie et la symétrie, allusions à certaines des composantes de sa danse. Ainsi naitront 10 mini-ballets sur des musiques de Purcell, Bach, Frescobaldi, Romitelli, Ligeti et J. Strauss : au cours de cette dernière piécette sur sa Voci di Primavera, laquelle s'avérera particulièrement fascinante, elle recouvrira entièrement son corps nu de peinture noire, se transformant en un corbeau à la Hitchcock dans un nuage de fumée blanche du plus bel effet.  

Francesca Pennini est l'un des piliers fondateurs du "ColletivO CineticO", un collectif d'une cinquantaine de jeunes chorégraphes et artistes italiens de différentes disciplines fondé en 2007. Née en 1984 à Ferrara en Emilie-Romagne, elle débute sa carrière en tant que gymnaste avant d'aborder la danse contemporaine au Balletto di Toscana puis au Laban Center de Londres. Elle a entre autres travaillé pour Sasha Waltz & guests. Son art, très éclectique, épouse les codes et les règles de la performance, éprouvant la relation avec le spectateur. Elle a déjà créé une trentaine de pièces au sein de la compagnie et gagné de nombreux prix, entre autres le Giovani Danz’Autori award, le Rete Critica Award / Meilleur artiste italien 2014, le MESS / meilleure jeune metteuse en scène 2014. Elle a été nominée en tant que meilleure actrice-performeuse de moins de 35 ans pour le prix UBU en 2015 et elle gagne le Danza & Danza Award en tant que meilleure chorégraphe et interprète 2015. Le miniballetto N° 1 a été sélectionné par la plateforme NID (nouvelle plateforme de danse italienne pour la diffusion et la promotion de la meilleure création chorégraphique italienne) et classé comme l'un des 10 meilleurs spectacles de paperstreet 2014. 10 miniballetti a été présenté au T2G dans le cadre de la manifestation Italiani a parigi.

J.M. Gourreau

10 miniballetti / Francesca Pennini, Théâtre de Gennevilliers, du 14 au 17 mai 2017.

Thierry Malandain / Noé / Profondément humain

Noe malandain olivier houeix 6

Noe malandain olivier houeix 9 claire lonchampt hugo layer

 

 

Photos Olivier Houeix

 

 

Thierry Malandain:

Profondément humain

 

Il est rare dans un ballet classique d'assister à une osmose aussi parfaite entre la musique et la danse. C'est pourtant l'impression qui transparait en premier lieu à l'issue de la dernière création de Thierry Malandain, Noé, sur la Messa di Gloria de Rossini. A tel point que l'on aurait dit que cette splendide partition de musique sacrée avait été écrite pour la danse et non l'inverse. Ce n'est pas réellement du déluge ni de l'histoire inspirée de la mythologie sumérienne dont Malandain va nous entretenir au travers de son œuvre. Le récit biblique évoque en effet la colère divine qui va aboutir à l'extermination de toute forme de vie sur terre en punition des exactions toujours plus nombreuses et plus graves commises par l'Homme depuis sa création. Pour se préserver du désastre, Noé construisit une arche destinée à l'abriter, lui, sa femme et ses trois fils ainsi qu'un couple de chaque espèce animale, afin de les soustraire à cette pluie diluvienne qui submergera en 40 jours plaines et montagnes, exterminant tous les animaux et les humains. Ce mythe, dans le ballet, est le prétexte à l'évocation de la nature humaine qui chaque jour détruit davantage l'univers qui lui a été offert pour vivre. Une histoire commune à de nombreuses civilisations, lesquelles malheureusement, retomberont, même après épuration, dans ces mêmes travers. Ainsi peut-on voir le ballet débuter par un meurtre et se terminer de la même façon.

Noe malandain olivier houeix 8Noe malandain olivier houeix 1

 

 

 

 

 

Aucun animal n'apparait cependant dans l'œuvre à l'exception de deux oiseaux: une colombe, "signe d'espérance d'une nouvelle vie" aussi altière et blanche qu'un corbeau peut se révéler noir, symbole de l'humanité décadente. Le couple apparait comme un nouvel Adam et une nouvelle Eve, allusion à la résurrection d'un nouveau monde après sa rupture brutale avec le passé. L'eau tient évidemment un rôle important dans la pièce : si sa montée s'avère l'élément de destruction qui prélude à la régénération de l'humanité, elle peut aussi être le symbole de la perpétuation de l'espèce humaine assagie au travers des fonts baptismaux. Leitmotiv dans le ballet, elle fait l'objet d'une fascinante mise en scène, les 22 danseurs du Malandain Ballet Biarritz évoluant comme des vagues à différents moments du spectacle. L'œuvre, d'essence classique parsemée de variations plus contemporaines, est émaillée ça et là de danses rituelles et de danses en hommage au renouveau de la nature; elle est magistralement interprétée par une troupe de haut niveau au mieux de sa forme: une pièce qui fera date dans l'histoire du ballet.

J.M. Gourreau

Noé / Thierry Malandain / Malandain Ballet Biarritz, Théâtre National de la danse Chaillot, du 10 au 24 mai 2017.

Julien Lestel / La Jeune fille et la Mort / Quand Phil Glass détrône Schubert

Lajeunefille 2 cecile manohaLajeunefille 3 cecile manoha

 

 

La Jeune fille et la Mort

Photos Cécile Manoha

 

 

Julien Lestel :

Quand Phil Glass détrône Schubert

 

Les deux atouts majeurs de Julien Lestel sont d'une part son écoute minutieuse de la musique et sa retranscription fidèle par le mouvement, d'autre part sa gestuelle fluide et emphatique, voluptueuse, toute en rondeurs. Si cette gestuelle peut paraître une évidence dans la transcription pour le ballet d'œuvres romantiques comme La Jeune fille et la Mort de Schubert, elle l'est beaucoup moins pour celle de partitions plus contemporaines comme les quatuors de Philip Glass. C'est pourtant ce que l'on a pu constater avec beaucoup de bonheur lors de la soirée de créations donnée dernièrement à l'Opéra de Massy où Lestel est en résidence avec sa compagnie de 10 danseurs.

Lajeunefille 4 didier contant

La Jeune fille et la Mort - Photo Didier Contant

La Jeune fille et la Mort est une œuvre qui se prête particulièrement bien à sa traduction par la danse et l'on a d'ailleurs pu en voir deux versions, l'une créée par Thomas Lebrun en mars 2012 à Chaillot (voir mon analyse de ce spectacle dans ces mêmes colonnes lors de sa présentation à Vitry en juin 2012), l'autre beaucoup plus récente, celle de Stephan Thoss pour les Grands Ballets Canadiens, donnée tout récemment à Chaillot en mars dernier. La version de Julien Lestel confronte la Jeune fille, la fort belle danseuse Aurora Licitra, à neuf personnages incarnant tous la Mort. Mais celle-ci n'en trépassera pas pour autant. Le ballet, calqué sur le poème de Mathias Claudius qui a servi de trame à Schubert, narre l'histoire de cette jeune fille naïve qui va finalement se laisser amadouer par ses assaillants. Le début de l'œuvre, magistralement interprétée par des artistes au mieux de leur forme, suit pas à pas la partition musicale, jouée en live par le quatuor à cordes de l'orchestre de l'Opéra de Massy sous la houlette de son premier violon Guillaume Plays. Bien évidemment cela donna une couleur particulière à la danse, les musiciens galvanisant les danseurs. Une gestuelle ample, coulée, faite d'avancées et de mouvements chassés en retrait, surtout chez la Jeune fille qui exprimait fort justement la crainte et la peur avant de dominer ses sentiments et de se confronter avec force à l'adversité. Un très beau ballet au romantisme exacerbé qui fait honneur à son auteur.

Quartet 1 cecile manohaQuartet 2 cecile manoha

 

 

 

Quartet - Photos Cécile Manoha

 

On s'attendait à un contraste assez violent avec Quartet, création sur les quatuors à cordes de Philip Glass nos 3, 4 et 5, eux aussi interprétés en live par le Quatuor à cordes de l'orchestre de l'Opéra de Massy. Si ce fut le cas pour la musique répétitive de Glass, il n'en a rien été pour la chorégraphie, Julien Lestel ayant adopté le même style que pour la Jeune fille et la Mort. Il faut avouer que cela convenait parfaitement à cette musique, ce qui peut s'expliquer par le fait que pour le chorégraphe, il existe une relation assez étroite entre les deux œuvres: "Quartet a pour thème le collectif, explique t'il, et finalement, la Jeune fille et la Mort aussi. Au départ, la jeune fille est isolée face à la mort, elle a comme une sorte de rejet envers celle-ci. Puis elle l'apprivoise pour conférer une action commune entre les personnages que représentent la Mort elle-même. Quartet parle de ce thème également et le développe ". En effet poursuit Lestel, dans la société actuelle, les gens sont isolés malgré les nouvelles technologies et les réseaux sociaux qui devraient nous permettre de communiquer plus facilement les uns avec les autres ;  mais l'on reste toutefois chacun dans son propre monde. Il semble qu'aujourd'hui, les hommes ont de nouveau besoin de communiquer, d'établir des liens plus étroits entre eux, des relations moins légères, de partager des idées communes pour avancer. Quartet montre un groupe d'artistes qui joue et danse ensemble à l'unisson dans un esprit de partage, dans la joie et la félicité.

J.M. Gourreau

La Jeune fille et la Mort & Quartet / Julien Lestel, Opéra de Massy, 18 et 19

Marcia Barcellos - Karl Biscuit/ Théorie des prodiges / Un univers fantasmagorique

The eye 01 karl biscuitAntilope karl biscuitHarness karl biscuit

Photos Karl Biscuit

 

 

Marcia Barcellos et Karl Biscuit:

Un univers fantasmagorique

 

Comme à leur habitude, c'est dans un monde parallèle au nôtre que nous embarquent Marcia Barcellos et Karl Biscuit, un monde peuplé d'êtres fantasmagoriques mi-humains, mi-animaux, un monde de chimères tout droit sorti d'un manuscrit enluminé du 16ème siècle, le manuscrit d'Augsbourg (livre des miracles), lequel tente une explication de phénomènes célestes bien connus aujourd'hui. Ressurgi il y a quelques années dans la cité impériale souabe, ce précieux grimoire, élaboré très précisément au milieu du XVIème siècle, se compose de quelque 169 gouaches hallucinatoires représentant des constellations et des phénomènes célestes, astronomiques, météorologiques, géologiques ou zoologiques, souvent inquiétants, des incendies, inondations et autres catastrophes extraordinaires, des manifestations divines ou surnaturelles, de la Genèse à l'apocalypse de Saint-Jean. Il traite aussi bien de la création du monde et d’incidents tirés de l’Ancien Testament, de traditions anciennes et de chroniques médiévales, que d’événements contemporains et aborde même la fin du monde. Nombre de ces témoignages émanent des textes de Tite Live ou Pline l’ancien pour les plus reculés, puis des chroniqueurs du Moyen Age. Pluies de sang, de sauterelles, de météorites, comètes, éclipses, anneaux solaires et lunaires, réfractions lumineuses, animaux fantastiques… donnent lieu à des illustrations de toute beauté, dont se sont inspiré Marcia et Karl pour élaborer leurs 12 tableaux appelés "prodiges", pleins d'humour et de fantaisie.

Dispositif karl biscuit 1Singes solo karl biscuit

 

 

 

 

 

 

Le premier évoque la comète ayant apporté la vie sur terre : l'ange déchu vient de tomber au ralenti, rebondissant avec grâce et légèreté sur le sol de la planète. Cette vision poétique est soutenue par un chant a capella interprété de façon sublime par Maéva Depollier et Camille Joutard qui, disposées sur les côtés cour et jardin du plateau tout au long du spectacle, l'enlaceront comme un écrin. Le second "prodige" évoque l'émergence du langage. Il est servi par un étonnant environnement sonore inspiré de chants des indiens d'Amazonie. Le troisième, intitulé "exister", s'avère un des plus fascinants avec la mise en scène d'un cyclope, son œil occupant la totalité de son visage. Le quatrième évoque les beautés animales de la nature avec des grues au long bec noir, des antilopes fantasmagoriques en culotte bouffante et une licorne venue apporter un remède mystérieux au roi. Et tout à l'avenant. On y verra encore un monstre pachydermique au milieu de derviches tourneurs évoquant un rituel, on entrera dans un labyrinthe au sein duquel évoluent deux personnages clownesques coiffés d'un drolatique chapeau pointu, puis deux fantômes immergés dans un origami et un prédicateur de mauvais augure ; mais on retournera aussi dans un univers scientifique virtuel, avec allusion à la physique quantique et au paradoxe d'Enrico Fermi ayant trait à l'existence ou non des extraterrestres : celui-ci a permis de se rendre compte que l'univers était infiniment plus vaste qu'on ne le pensait et qu'il existait vraisemblablement d'autres soleils et des milliers d'autres planètes, évoquées sur la scène par toute une pléiade de diodes colorées...

Castafiore 7 co nes 1Tout ceci est bien sûr suggéré de façon aussi poétique qu'onirique grâce à une mise en scène, une vidéographie et une chorégraphie judicieuses fort bien adaptées au propos et, surtout, grâce à une musique de style moyenâgeux magistralement recomposée et adaptée par Karl Biscuit.

J.M. Gourreau

Livre des miracles 1 beteMiracle livre moyen age fin monde 08 1080x740

 

 

 

 

Livre des miracles

Miracle livre moyen age fin monde 05Livre des miracles 3 serpents volants 1

 

(Manuscrit d'Augsbourg)

 

 

 

 

Théorie des prodiges / Marcia Barcellos et Karl Biscuit, Système Castafiore, Théâtre national de danse Chaillot, du 29 au 31 mars 2017.

Patrick Bonté - Nicole Mossoux / A Taste of Poison / Une satire humoristique de notre société

Bonte p mossoux n a taste of poison 12 chatillon 24 03 17Bonte p mossoux n a taste of poison 21 chatillon 24 03 17

 

 

 

 

Photos J.M. Gourreau

 

 

Patrick Bonté et Nicole Mossoux :

Une satire humoristique de notre société

 

Quel que soit le domaine concerné, politique, économique ou social, l'Homme n'agit généralement qu'en fonction de ses intérêts personnels, privilégiant les comportements égoïstes par rapport à ceux qui s'avèrent rationnels et sages de l'Homo sapiens. Tout l'art de Patrick Bonté et de Nicole Mossoux, en dignes émules de Molière, consiste à utiliser la scène comme reflet fidèle de ces comportements humains. Déjà, dans l'Histoire de l'imposture, ils dénonçaient avec tact et humour les hypocrisies de la vie en société. A Taste of Poison qui pourrait en constituer la suite est une satire aux confins de la danse, du mime et du théâtre, encore plus acerbe, aux relents politiques : elle met en scène cinq "experts" es psychologie, trois femmes et deux hommes en blouse blanche, sérieux comme des papes et plus vrais que nature, qui vont élaborer des tests comportementaux dont ils vont eux-mêmes être les cobayes, chacun vivant son propre délire dans une société déviante et corrompue.

Bonte p mossoux n a taste of poison 03 chatillon 24 03 17 1Bonte p mossoux n a taste of poison 09 chatillon 24 03 17Bonte p mossoux n a taste of poison 20 chatillon 24 03 17

A Taste of Poison

 

Neuf saynètes sans rapport les unes avec les autres mais qui balayent les principaux comportements de nos compatriotes sur un ton badin et sous l'angle de la dérision vont ainsi se succéder : la machine s'emballe, dérape, les gestes deviennent délirants et provoquent tantôt le rire (jaune), tantôt la frayeur voire le dégoût, donnant ainsi à réfléchir sur la société actuelle : ainsi vont être tour à tour évoqués la domination, les addictions, la désinformation, le racisme - avec un petit clin d'œil à Hitler, Pol Pot, Pinochet et Mao Tsé Toung - les impulsions irrépressibles conduisant à la torture voire au meurtre, le pouvoir de l'argent et du pétrole au travers de la société capitaliste américaine, en passant par l'utilisation abusive des pesticides, bref l'inconscience à tous niveaux qui aboutit à des déviances irréparables... Quand ce n'est pas à des catastrophes environnementales telles Hiroshima, la disparition et l'extinction des espèces ou le réchauffement climatique et la montée des océans... Tout cela entremêlé de questions instinctives plus personnelles telles que les violences conjugales, le narcissisme, la pornographie, le viol, voire... la coca-colonisation ! De plus la pièce est servie par une chorégraphie spontanée qui permet le non-dit...

L'œuvre, d'une très grande richesse, se termine en comédie musicale remarquablement bien chantée, entre autres par Sébastien Jacobs, comédien, danseur et chanteur autodidacte au registre étonnant, servi en cela par la très belle partition de Thomas Turine. Une fascinante mais ô combien réelle lecture (à peine surréaliste) de la société d'aujourd'hui.

J.M. Gourreau

A Taste of Poison / Patrick Bonté et Nicole Mossoux, œuvre créée le 2 février 2017 au Festival Pharenheit du Havre et reprise entre autres au Théâtre de Châtillon le 24 mars 2017 dans le cadre de la 19è biennale de danse du Val-de-Marne.

Claude Brumachon / D'indicibles violences / Une humanité primitive

P1170846P1170883P1170861 copie

Photos J.M. Gourreau

Claude Brumachon :

Une humanité primitive

Il est fidèle à lui-même, débordant d'une énergie difficilement canalisable. Depuis son départ de Nantes il y a un peu plus d'un an d'ailleurs, Claude Brumachon est partout, de Limoges, son port d'attache, à Genève en passant par Madagascar et le Chili, mais aussi Cannes, Bordeaux, Paris et même Nantes, donnant des cours, des stages, des spectacles. Son dernier passage dans la capitale date de 2014 au musée Zadkine où il présentait Les Exilés au milieu des sculptures de cet artiste. Créé à Biarritz en 2012, D'indicibles violences n'est pas une œuvre violente au sens propre du terme mais plutôt primitive et sauvage. Pas réellement d'argument ni de thème d'ailleurs mais la pièce met en avant l'animalité profonde qui enfièvre les corps des danseurs, qui touche à l'intime: "on est avant le désir", dit Brumachon, et la mise en tension de l'être profond des interprètes engendre une mise en image d'eux-mêmes, plus exactement de leur animalité, qui les pousse à exprimer certains sentiments refoulés au fond de leur subconscient. L'œuvre, soulignée par une partition de circonstance de Christophe Zurfluh est crue, tellurique, volcanique, tribale, à fleur de peau ; la gestuelle est épurée ; le temps est en permanence suspendu.

P1170860P1170866P1170879 copieEn fait, comme nombre de pièces précédentes de ce chorégraphe, la gestuelle est issue de l'observation de la nature, plus précisément, pour ce ballet, des Grands Causses, que ce soit des paysages ou des êtres qui y vivent. Rappelons que le compagnon de Claude Brumachon, Benjamin Lamarche, est également un ornithologue hors pair et que les formes animées de la nature sont une source inépuisable d'inspiration pour la création de mouvements chorégraphiques plus originaux les uns que les autres. Paradoxalement, il en résulte un spectacle où les danseurs se trouvent dans l'urgence, où les corps bouillonnants sont déformés, voire soumis à des décharges et des pressions chtoniennes qui semblent ne jamais devoir prendre fin. Ils les assument tout en cherchant à s'y soustraire mais sont rattrapés par des mouvements aussi impulsifs qu'instinctifs qui les engagent dans un tourbillon infernal, et le semblant d'humanité qui sourd de certains d'entre eux parvient à prendre corps. Enfin, il faut souligner la performance de certains danseurs, Benjamin Lamarche en particulier qui, à 56 ans, s'avère toujours capable d'exécuter avec une maestria ahurissante une gestuelle aussi acrobatique que sophistiquée. Voilà à nouveau une œuvre qui, bien qu'un peu linéaire, fait autant honneur à ses interprètes qu'à son auteur.

J.M. Gourreau

P1170881D'indicibles violences / C. Brumachon, MPAA St Germain, Paris, 15 et 16 Mars 2017.

Marie Chouinard / Le jardin des délices / Une lecture très personnelle du Jardin des délices de Bosch

P1170815P1170823

 

 

 

Photos: J.M. Gourreau

 

 

Marie Chouinard :

Une lecture très personnelle du Jardin des délices

de Bosch

 

Image004Hiéronymus Bosch est mort il ya tout juste 500 ans, très exactement le 9 août 1516. Pour commémorer cet anniversaire, la fondation éponyme demanda à Marie Chouinard de monter une pièce chorégraphique autour de son œuvre la plus célèbre, Le jardin des délices, conservée au Musée du Prado à Madrid. Ce peintre énigmatique fascinait Marie Chouinard depuis sa prime jeunesse, et elle plongea tête baissée dans ce triptyque pour édifier une pièce en trois tableaux, en insistant davantage sur le côté satanique et grotesque que sur le côté fantastique et mystique de l'œuvre. Créé en août dernier pour le Theaterfestival Boulevard à Bois-le-Duc (Pays-Bas), la ville natale du peintre, ce spectacle est donné pour la première fois en France en ouverture de la 19ème biennale de danse du Val-de-Marne.

Pour Bosch, l’homme est mauvais, il vit dans le vice et le plaisir facile, qu’il soit ecclésiastique ou paysan. La majorité des scènes qu’il représente dans son œuvre dénonce l’existence de ses contemporains auxquels il n’offre qu’une perspective: l’enfer. Pour Marie Chouinard toutefois,  le volet central de ce triptyque ne représente pas l'enfer mais le monde déjanté dans lequel nous vivons.

La pièce s'ouvre au chant des oiseaux sur le Jardin d'Eden où,sans vouloir paraphraser Baudelaire, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Dix danseurs nus poudrés de blanc,  symboleP1170842P1170832 de l'innocence voire de l'immatérialité (panneau central du triptyque) évoluent dans des positions issues de quelques attitudes de personnages du tableau. La chorégraphe est en effet partie de ces positions en se demandant dans quel sens elles pourraient évoluer: poses décomposées puis transformées en mouvement. Les danseurs gagnent bientôt une bulle de plastique transparente (symbole de la terre ?) renvoyant à celle du panneau de Bosch: celle-ci leur servira de refuge, de carapace et de lieu de jouissance. Orgie de plaisirs charnels sous sa voûte. Vanités, délices éphémères. Une gestuelle suggestive soutenue par la musique de Louis Dufort, magistralement interprétée par d'excellents danseurs.

Le second tableau ne symbolise donc pas l'enfer mais s'avère être une satire des péchés et de la folie des hommes. Des personnages déjantés, sorcières et alchimistes, dans un bruit et une fureur indescriptibles, comme atteints d'une folie communicative, évoluent dans un univers chaotique délirant au sein duquel se côtoient seaux cabossés, bidons et poubelles éventrés, squelettes torturés... Une pléiade d'objets hétéroclites tels ces bottes d'un jaune citron criard utilisées de manière incongrue, une échelle dont on n'atteindra jamais le sommet, des prothèses et objets du même acabit totalement farfelus détournés de leur utilisation normale. A l'inverse de chez Bosch, peu de couteaux et autres instruments contondants pour torturer, taillader, charcuter, découper... N'oublions pas qu'à l'époque, la fin des temps était partout annoncée...

Le tableau final est en revanche empreint d'une grande sérénité, nous transportant au paradis pour assister à l'union d'Adam et d'Eve dans le bonheur et la paix sous l'œil approbateur et omniprésent de Dieu, en gros plan dans les médaillons latéraux. Les dernières notes de la partition s'égrènent sur les élus qui regagnent cérémonieusement et dans un calme olympien les tréfonds du tableau tandis que le triptyque se referme lentement sur le public subjugué.

J.M. Gourreau

Jardin des dc3a9licesnew3b

Le jardin des délices / Marie Chouinard, Théâtre Jean Vilar. Vitry-sur-Seine, 1er et 2 mars 2017, dans le cadre de la 19ème Biennale de danse du Val-de-Marne.

Saburo Teshigawara / Flexible Silence / Quand le silence est d'or

Akihito abe 1Ds2539 0291 bengt wanselius 2

 

                                              

                 

 

 

 

                                Ph. Bengt Wanselius                                                                                                                                                  Ph.Akihito Abe

Saburo Teshigawara:

Quand le silence est d'or

 

Enigmatique il est, énigmatique il reste : pour Teshigawara, si la musique est le point de départ de son œuvre, c'est en fait sur les silences entre les sons qui la composent ou qui la prolongent que sa dernière création, Flexible silence, est basée. "La musique est composée de sons audibles et non audibles", dit-il, et de préciser: "le son qui ne s'entend pas, c'est-à-dire le silence, coule dans la musique, derrière la musique et même après que la musique ait cessé. Ce silence peut s'étendre ou se rétrécir, d'où le titre de cette œuvre". Mais il précise aussi : "La musique est une sensation physique, comme un phénomène naturel". En fait, ce que le spectateur ressent à la contemplation de cette pièce, c'est une totale symbiose avec la musique magistralement interprétée par les musiciens de l'Ensemble intercontemporain, plus exactement une osmose entre elle et la danse. Comme si la danse venait compléter la musique, l'expliciter. Comme si son esprit et les vibrations qu'elle engendre pouvaient se traduire par le mouvement.

Une gestuelle spécifique, électrisante mais évidente à l'écoute des musiques de Takemitsu et de Messiaen, auxquelles nous ne sommes pas toujours habitués. Une danse virevoltante de feu follet, de pantin dégingandé, désarticulé, souvent sophistiquée, parfois pleine d'humour. Ce qui s'avère le plus intéressant dans cette chorégraphie, c'est que la danse de Teshigawara et celle de ses cinq compagnes ne coulent pas de source mais résultent d'une véritable analyse mathématique des flux vibratoires, comme il s'en explique dans le Monde du 23 février: "Je n'ai pas décrypté les partitions de façon académique mais les ai analysées mathématiquement, dans leur façon d'occuper l'espace par exemple. J'ai ensuite trouvé ma propre voie pour en comprendre la masse, la vitesse et l'amplitude sans qu'il soit question d'émotion". Le résultat est fascinant.

J.M. Gourreau

Flexible silence / Saburo Teshigawara, Théâtre National de la danse Chaillot, du 23 février au 3 mars 2017