Articles de critiphotodanse

  • Danse et érotisme / Philippe Verrièle / Editions La Muscardine, Avril 2021

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    Danse et érotisme. La muse de mauvaise réputation, par philippe Verrièle, 304 pages, broché, 13x18,5 cm, éditions la Musardine, Paris, Avril 2021, 18€.

    ISBN : 9782364905481

    Danse et érotisme sont indissociables. Ce, depuis la nuit des temps. C’est ce que nous démontre, sans ambigüité aucune, le critique de danse Philippe Verrièle au travers de cet ouvrage d’une très grande richesse dont la première édition date déjà d’une quinzaine d’années. Mais l’art évolue au cours du temps, les mentalités également, tant et si bien qu’il s’avérait nécessaire de faire état de cette évolution, en s’appuyant autant sur les créations chorégraphiques de ces deux dernières décennies que sur l’évolution de l’état d’esprit de leur public.

    Pourquoi donc sommes nous tant attirés, fascinés par la danse ? Pour sa seule esthétique, la beauté envoûtante des mouvements éphémères qu’elle crée, la transe qu’elle nous suggère et qui nous emporte ? Certes, mais pas seulement : il y a en effet en elle quelque chose de plus profond, d’un peu mystérieux, que nous ne décryptons pas consciemment au premier abord, que nous avons du mal à évoquer et, finalement, que nous n’osons dévoiler : sa dimension érotique. En vérité, l’art de Terpsichore, quel qu’il soit, a toujours eu et a, aujourd’hui encore, une dimension érotique considérable, laquelle nous questionne, nous nourrit et nous pousse, consciemment ou non, à souvent le considérer avec un intérêt particulier non dissimulé.

    C’est en fait une facette particulière de l’histoire de la danse à travers le monde que l’auteur revisite par le truchement de nombreux exemples judicieusement choisis, une analyse philosophique fine et pertinente de cet art sous toutes ses formes et dans tous ses états, une œuvre qui a le mérite d’expliciter ouvertement une partie de l’inconscient tabou qui nous habite lorsque l’on a l’heur de goûter à un spectacle chorégraphique qui nous fait vibrer. En mettant ainsi au grand jour une face cachée de nous-mêmes que nous ne cherchions pas nécessairement à voir sortir de l’ombre, cette étude critique a le mérite de nous aider à mieux nous analyser et nous comprendre, tout en nous contraignant à se remettre en question.

    J-M. G.

  • Analyser les œuvres en danse / Isabelle Ginot / Philippe Guisgand / C.N.D.

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    Analyser les œuvres en danse, Partitions pour le regard,

    par Isabelle Ginot et Philippe Guisgand, 272 pages, 16 illustrations, 16x24 cm., éd. Centre national de la danse, Coll. Recherches, janvier 2021, 25 €.

    ISBN : 979-10-97388-08-9.

    Comment analyser objectivement le spectacle que l’on vient de voir ? Comment disserter à bon escient sur sa valeur ? C’est là tout l’art du critique, bien évidemment, mais aussi la question que tout spectateur et tout artiste quel qu’il soit se pose et doit se poser à l’issue d’un spectacle, chorégraphique en l’occurrence, dans un but de partage notamment. Un art complexe et bien difficile qu’Isabelle Ginot et Philippe Guisgand évoquent pour nous par le truchement de cet ouvrage en trois parties, la première étant consacrée à nos repères éthiques et théoriques, la seconde, aux outils et pratiques de l’analyse, et la troisième, aux usages sociaux, à savoir la raison et la manière de débattre ou écrire sur une œuvre donnée. Sans passer par l’acquisition préalable d’un vocabulaire technique ou analytique, les auteurs cherchent à rendre le regard analytique du spectateur plus aiguisé tout en tenant compte de l’importance et des dimensions poétiques et artistiques de l’œuvre.

    Pour Guisgand, analyser n’est pas expliquer un spectacle mais plutôt rendre notre réception accessible à l’Autre, dans l’espoir de conférer, ne fût-ce que temporairement, une unité au monde. Et pour Isabelle Ginot, les œuvres importent parce qu’elles font problème, qu’elles mettent nos façons usuelles de sentir et de comprendre en échec, (…) qu’elles n’obéissent pas à ce que l’on sait déjà, et parce qu’aucune analyse ne permet de dissoudre cette opacité ou de la résoudre. (...) Or le travail de l’analyste n’est pas d’illuminer les œuvres de son savoir mais de s’engager dans une relation avec elles, dominée par une dynamique d’intuition, d’invention, de poésie, loin de tout contrôle ou autorité. Une démarche qui se place du côté d’une approche subjective et réceptive.

    Au travers de cette boîte à outils, les auteurs cherchent à rendre explicites et visibles les processus de l’analyse d’œuvres habituellement invisibles afin, notamment, de faire durer le plaisir. Ils aboutissent cependant à la conclusion qu’il n’existe en fait ni regard idéal, ni méthode pour analyser les œuvres en danse. Chacun est invité à sortir du jugement, du goût personnel ou du sentiment d’ineffable pour explorer différentes modalités de regard, entre le temps de la contemplation d’une œuvre et la formulation d’une pensée construite à son sujet.

    J.M.G.

  • Erika Zuenelli / Para Bellum / Réflexions intimes sur le devenir de l'être /

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    Olivier Renouf

     

     

     

     

    Erika Zueneli :

    Réflexions intimes sur le devenir de l’être

     

    P1020408Comme nombre d’artistes à l’heure actuelle, la situation engendrée par la Covid-19 a contraint Erika Zuenelli à poursuivre sa réflexion sur les questions existentielles. Nous vivons, depuis quelques mois en effet une période difficile, pour beaucoup pleine d’incertitudes, génératrices de solitude et de tensions, voire même de désespoir. L’instant est propre à la réflexion et met le corps en état de tension. Qu’allons-nous bien devenir ? A quoi faut-il s’attendre ? Va-t-il falloir se préparer à un nouveau combat ? Et comment notre être intime va-t-il réagir ?

    Plus que toute autre forme de danse, le solo permet au chorégraphe-interprète, fut-ce par une gestuelle minimaliste, d’exprimer, avec une force considérable l’état intérieur profond qui le tenaille. Le moindre de ses sentiments est capté, assimilé par les spectateurs conditionnés, lesquels le lui renvoient, décuplé, par le truchement d’une énergie irradiante, à l’image du va-et-vient d’une balle de ping-pong. C’est ainsi qu’il s’établit un courant, une osmose entre l’artiste et son public.

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    Photos J.M. Gourreau

    C’est un être profondément plongé dans ses pensées, comme désemparé, qui s’offre à nous lorsque le rideau se lève. Un être tendu, perplexe, bouillonnant d’une énergie intérieure contenue, qui ne peut s’extérioriser. Un être qui semble souffrir, qui se questionne et qui émerge peu à peu de sa torpeur. L’univers qui s’offre à lui n’est que cendres. Un état de peur l’étreint : bien que perdu, il est sur le qui-vive, face à une réalité nouvelle. Petit à petit, sa raison lui revient : il lui faut réagir, sortir, se détacher de ce fatalisme qui envahit son esprit. Sa gestuelle, étroite et dépouillée, désordonnée, entrecoupée de longs silences, est lourdement chargée de sens. Ses attitudes, ses mouvements, bien que répétitifs, se réorganisent peu à peu. Son existence s’affirme. Il est totalement à l’écoute de son corps. De la perdition, il passe à l’alerte puis à l’hésitation et à la prise de risque, s’électrise, se prépare au combat. Mais aura-t-il vraiment lieu ?

    Au travers de ce solo, Erika Zueneli semble se remettre en question, se reconstruire après un passage d’évènements douloureux. Les différents états qu’elle a traversés sont exprimés certes avec un fatalisme non feint mais aussi avec une grande pudeur et suffisamment de force pour que nous puissions les comprendre et, à notre tour, y faire face pour engager la lutte. Se « préparer à la guerre » afin de ne pas se laisser dépasser. Une réflexion intime sur la vie mais aussi, d’une manière plus générale, sur le devenir de l’existence, qu’elle parvient superbement à nous faire partager.

    J.M. Gourreau

    Para Bellum / Erika Zueneli, avant-spectacle donné à huis-clos au Regard du Cygne  à Paris le 5 février 2021, dans le cadre du Festival "Faits d'hiver".

  • Biño Sauitzvy / Under the ground / Ouverture sur un autre monde

    Biño Sauitzvy :

    Ouverture sur un autre monde

     

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    Binosauitzvy 2Il est des spectacles dont on ressort saisi, touché au plus profond de soi-même, sans que l’on puisse en expliquer la raison. Under the ground du chorégraphe brésilien Biño Sauitzvy* est de ceux là. La lecture du programme peut certes apporter quelques éléments de réflexion, notamment pour suivre le déroulé de la pièce mais il faut souvent aller chercher ailleurs, et tout particulièrement dans le parcours de son auteur pour en comprendre la véritable raison. Under the ground est, en apparence du moins, un simple duo, celui d’un homme et d’une femme au pied d’un arbre majestueux, un chêne peut-être, voire un pommier… La chorégraphie extrêmement sophistiquée interprétée par les protagonistes de l’œuvre fascine, non par sa complexité ou l’harmonie de ses lignes mais par la charge émotionnelle qui la soutient, par la sensation de légèreté, d’immatérialité et de bonheur qui s’en dégage. Rien de plus banal pourtant que ces majestueuses circonvolutions, que ces enlacements passionnés, que cette gestuelle aérienne truffée d’arabesques délicates et équilibrées, du plus bel effet, il est vrai. Ce qui peut toutefois surprendre, c’est qu’ils/elles soient transposés/es non par de sveltes danseurs mais par des circassiens au corps musclé.

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    En fait, l’émotion qui nous étreint et nous subjugue vient d’ailleurs. Un coup d’œil sur le programme nous apprend que Biño Sauitzvy est un adepte de l’animisme et de l’écosophisme. Pour lui, tous les êtres vivants, animaux comme végétaux, ont une âme et, selon le concept forgé par le philosophe suédois Arné Naess en 1960, tous ces êtres vivent en équilibre et en harmonie. Une brèche, une cassure, et tout peut très vite s’écrouler. Notre vision du monde ne doit donc pas être anthropocentrique ; bien au contraire, nous avons des devoirs et des responsabilités vis-à-vis de tous les êtres vivants, quels qu’ils soient. Des échanges ont lieu naturellement entre eux, et ce sont ces échanges qui contribuent à l’équilibre du monde. Si l’on prend par exemple le corps humain, on peut considérer qu’il est constitué d’un assemblage d’êtres vivants différents, d’espèces compagnes, autonomes que sont nos cellules, lesquelles ont bien évidemment d’innombrables relations entre elles. Chacune d’elles a une fonction bien spécifique, et la destruction d’une seule d’entre elles peut aboutir à la mort du macrocosme qu’elles constituent. Si l’on va plus loin et que l’on se penche sur les relations existantes entre l’Homme et les autres éléments naturels vivants, il en est de même. La Nature, c’est un ensemble d’espèces connectées les unes aux autres, indissociables. En anéantissant une quelconque forme de vie, directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment, par les émissions de gaz à effet de serre pour ne prendre qu’un exemple global, l’Homme se détruit lui-même à petit feu. On pourrait même aller plus loin si l’on prend en compte le surnaturel, l’invisible, sous-jacent dans ce spectacle, comme ont pu le faire, dans le domaine de l’art chorégraphique, les danseurs de butô.

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    Photos J.M. Gourreau

    C’est, au fond, ce lien entre tous ces éléments que le chorégraphe a voulu nous faire sentir au travers de ce spectacle. Sur le plateau évoluent en fait trois entités vivantes et non deux : les deux circassiens et l’impressionnant arbre de la plasticienne Lika Guillemot. Tous trois sont issus du sol, de la terre nourricière. Ils naissent et meurent. Ils mutualisent leurs moyens et les optimisent. Ils font corps et sont complémentaires. Ils peuvent se séparer mais doivent inéluctablement se rapprocher. A l’image des androgynes, des hermaphrodites, des chamans, des esprits qui s’éloignent des villes pour se rapprocher de la forêt. Et ce sont tous ces liens que nous percevons inconsciemment et qui s’immiscent au tréfonds de notre être, qui nous touchent et nous obsèdent longtemps encore à l’issue du spectacle.

    J.M. Gourreau

    Under the ground / Biño Sauitzvy, spectacle donné à huis clos au Générateur à Gentilly le 01.02.21, dans le cadre du Festival Faits d’hiver.

    *Il nous a été donné de découvrir cet artiste multidisciplinaire dans ce même théâtre dans OH ! le 20 janvier 2015. Voir ma critique à cette date dans ces mêmes colonnes.

  • Catherine Diverrès / Echo / Regards sur le passé

    Catherine Diverrès :

    Regards sur le passé

     

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     Echo / Ph. J.M. Gourreau

    Catherine diverres 1Des images fortes, d’une grande violence, parfois insoutenables, lourdes de sens. Celles de guerres, de fin du monde. Accolées à d’autres, plus douces, plus humaines, fascinantes, d’une incommensurable beauté. Des images que l’on n’oublie pas, que l’on ne peut oublier. Depuis quelque temps déjà, Catherine Diverrès se sentait le besoin de revisiter son passé, de laisser une trace indélébile de son art aux jeunes générations de chorégraphes et de danseurs, de sauver de l’oubli des instants qui pourraient bien ne jamais être à nouveau dansés. Et puis, n’y avait-il pas aussi de manière sous-jacente, la volonté de transmettre l’enseignement qu’elle avait reçu de ses maîtres, entre autres Kazuo Ohno, et de tous les philosophes qui l’ont guidé tout au long de son existence d’artiste, qui lui ont appris à réfléchir sur la destinée humaine, sur le sens de la vie mais également sur ses turpitudes ? Ainsi d’ailleurs que sur les beautés et la fragilité de la Nature que, consciemment ou inconsciemment, l’Homme s’ingénie petit à petit à détruire… N’y avait-il pas enfin le désir de voir la résonance de certaines de ses anciennes pièces dans le monde d’aujourd’hui ?

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    Echo / Ph. J.M. Gourreau

    Créé en décembre 2002 dans le cadre du Festival de danse de Cannes, Echo n’a jamais eu l’heur d’être présenté en région parisienne. Cette œuvre revisite en fait quatre des productions les plus prégnantes du passé de la chorégraphe, L’arbitre des élégances (1986), L’ombre du ciel (1994), Fruits (1996) et Corpus (1999), toutes des pièces qui ont marqué son trajet durant la fin du XXe siècle. Réminiscences d’instants passés, d’évènements vécus, souvent tragiques, et qui amènent à la réflexion car ils nous concernent tous. Il ne s’agit toutefois pas d’un regard nostalgique sur le passé mais plutôt d’un spectacle hors du temps, d’un livre de souvenirs que l’on est invité à feuilleter, d’un livre paraphé d’images fulgurantes, en suspension, qui s’effacent, souvent avant même que l’on ait pu les assimiler. Reflets d’une âme tourmentée empreinte de mysticisme dont les neuf interprètes s’emparent à l’unisson, comme un seul corps, pour en faire rejaillir la force avec une puissance décuplée.

    Pas d’histoire donc, mais un ordonnancement de pensées et réflexions traduites par le geste, réappropriées, voire sublimées par les danseurs, lesquels s’en sont accaparés chacun selon sa propre sensibilité, offrant au public d’aujourd’hui un spectacle bien sûr assez différent de celui créé dix ans auparavant, la prise de conscience et la mentalité des interprètes n’étant plus les mêmes. En outre, l’absence de décor - à l’exception peut-être de quelques effets, apanages du scénographe Laurent Peduzzi, entre autres ce superbe sol cuivré qui définit l’espace et l’unifie tout à la fois, et de cette fracture cataclysmique du sol, symbolisée par une traînée de terre séparant le plateau en deux parties, que l’on avait pu voir dans l’Ombre du ciel - contraignait le spectateur à reléguer toute son attention sur la force du mouvement et l’expressivité des danseurs. On ne peut évidemment s’empêcher de songer aux guerres qui sévissaient à l’époque au Liban et en Yougoslavie, à la survenue d’une troisième guerre mondiale, à la destruction à petit feu de l’humanité et, par là même, de la Nature qui lui a été allouée en gage de sagesse. Une atmosphère à la Goya, hors du temps, au sein de laquelle surgissent cependant quelques moments poétiques de pure tendresse, les étreintes devenant peu à peu une lutte physique empreinte d’une grande violence.

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    Echo / Ph. Nicolas Joubard

     

    Mais tout n‘est pas que noirceur et désespoir. Certes, l'homme chute mais se relève. Notre humanité est faite de fragilité et de force, de singularités et d’unité, de ruptures et de continuité, d’oppositions, de transformations, de résistance, d’abandon… Il faut saluer l’engagement, la passion et la force de tous les danseurs, spécialement les plus anciens, Thierry Micouin, Capucine Goust, Pilar Andres Contreras et Rafael Pardillo qui ont su communiquer aux plus jeunes leur énergie et la galvaniser. Un bel élan de solidarité et de fraternité qui fait écho et contrebalance ces temps de confinement et de restrictions généralisées dus à la pandémie de la COVID-19, que d’aucuns d’ailleurs, à l’image des dix plaies d’Egypte, considèrent comme un châtiment divin.

    J.M. Gourreau

    Echo / Catherine Diverrès, spectacle vu à huis-clos à la MAC de Créteil le 29 janvier 2021.

  • Johan Inger / Don Juan / Un Don Juan aux multiples visages

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    Johan Inger / Don Juan / Aterballetto

    Un Don Juan aux multiples visages.

     

    Aterballetto johan ingerS’il est un ballet purement narratif du début à la fin, c’est bien le Don Juan de Johan Inger. Don Juan est un personnage de fiction qui apparaît pour la première fois, selon les Chroniques de Séville, au XVIIᵉ siècle dans une pièce de théâtre de Tirso de Molina, L’abuseur de Séville et le convive de pierre : il y est décrit comme un jeune débauché, porté sur le libertinage et la jouissance. Le mythe a été, depuis lors, repris dans de nombreuses œuvres littéraires, musicales, picturales ou cinématographiques. Si celles de Molière (Dom Juan ou Le festin de pierre, 1665) et de Mozart (Don Giovanni) reviennent sur toutes les lèvres, il n’existe pas moins d’une soixantaine d’écrits, comédies et tragédies sur ce mythe - qu’il s’agisse de ceux de Goldoni, Balzac, Mérimée, Hoffmann, Dumas, Sand, Baudelaire, Montherlant, Musset ou Apollinaire… pour ne citer que les plus connus – ainsi qu’une bonne quinzaine de partitions musicales, outre celle de Mozart, celles de Glück, Strauss, Tchaïkovski et Liszt entre autres. Pour composer son Don Juan, Johan Inger, danseur et chorégraphe suédois invité par l’Aterballetto d’Emilie-Romagne que l’on n’avait pas vu à Paris depuis 2008, ne se sera servi pas moins de 25 textes pour camper son personnage... C’est dire si l’on peut trouver dans cette œuvre de nombreuses références, au point de s’y perdre !

    C’est donc une évocation fidèle de la vie de ce personnage avec ses multiples facettes - tout aussi fascinantes que scandaleuses - que l’on va pouvoir savourer tout au long de ce spectacle, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, ce toutefois dans une version italienne où le mythe a été intégré dès la fin du 17è siècle à la Commedia dell’arte. L’œuvre est traitée sous forme de flashes, sur un ton léger qui contrebalance la noirceur du propos, reflet toujours actuel de dépravations non réprimées. D’entrée de jeu, le ton est donné, le ballet s’ouvrant sur l’image d’une femme poursuivie par un mystérieux personnage masqué tout de noir vêtu dont on ne saura jamais l’identité et qui se jettera brutalement sur elle dans la pénombre. La scène suivante verra la naissance de Don Juan dans le dénuement le plus complet, enfant qu’elle abandonnera bien vite après lui avoir apporté quelques misérables vêtements. Un tableau touchant mais traumatisant qui pourrait expliquer le comportement futur du héros de l’histoire, son rejet des règles sociales et morales, ses instincts bestiaux et son comportement impulsif et cru vis-à-vis de la gent féminine. La sexualité du séducteur va s’affirmer au fil du temps, (y compris son homosexualité) en même temps que son tempérament de débauche, son besoin de possession de femmes-objet interchangeables - d’ailleurs très différentes les unes des autres - qu’il abandonnera aussitôt, l’acte accompli et le désir assouvi, sans se préoccuper de leur devenir. Certaines scènes, d’une cruauté mais d’une logique implacable, sont d’un réalisme particulièrement saisissant, entre autres la scène du viol d’une innocente jeune fille rencontrée par hasard au fil de ses pérégrinations, celle de la putain ne recevant qu’une gifle en retour à ses avances ou, encore, le meurtre de la jeune fille qu’il vient d’abuser. Mais l’alternance de ces scènes avec des tableaux plus légers comme ceux des fêtes villageoises, des carnavals et bals masqués d’inspiration italienne les rendent supportables.       

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    Ph. N. Bonazzi

    L’œuvre, qui met peut-être davantage l’accent sur ses conquêtes que sur le sujet lui-même, est servie par une chorégraphie réaliste et signifiante, expressive, mâtinée de danse contemporaine mais dont l’influence de Mats Ek est sous-jacente : elle met en avant les qualités de jeu et la prodigieuse technique de ses 16 interprètes qui évoluent au sein d’un astucieux décor d’une sobriété exemplaire, dû à Curt Allen Wilmer. Constitué de 12 parallélépipèdes mobiles, noirs d’un côté et blancs de l’autre (allusion sans doute au bien et au mal), ils permettent de créer une multitude d’espaces amovibles différents au sein desquels s’immisceront les danseurs. Les très beaux pas-de deux qui alternent avec des ensembles aériens enjoués sont appuyés par les accents de la remarquable partition musicale de Marc Álvarez qui sert et illustre à merveille la dramaturgie de Gregor Acuña-Pohl.  Cette œuvre, dont l’intérêt est de mettre en avant les violences faites aux femmes - sujet toujours de mise à l’heure actuelle - se terminera non par la mort de Don Juan mais par sa disparition, hanté par le souvenir de sa mère morte de chagrin, laquelle lui réapparaitra sous les traits du commandeur qui ne pourra se résoudre à le châtier.  

    J.M. Gourreau

    Don Juan / Johan Inger et l’Aterballetto, Théâtre National de la danse Chaillot, du 14 au 17 octobre 2020.

  • Hans Van Manen, Jan Martens, Vassili Vainonen, Kader Belarbi, Thierry Malandain / Pour tous les goûts, de toutes les couleurs… / Pas de deux et solo

    Hans Van Manen, Jan Martens, Vassili Vainonen, Kader Belarbi, Thierry Malandain

     

    Pour tous les goûts, de toutes les couleurs…

     

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    Mozart à deux / Malandain

    C. Chevillotte - A. Mahouy

    Ph. O. Houeix

    Le Corsaire / K. Belarbi - N. de Froberville - R. Gómez Samón                                                                                                                                                                                                     Mozart à deux / Malandain - I. Hoffren-M. Conte - Ph. O. Houeix                                                                                                

    Les pas de deux et soli ont, de tous temps fait la joie des ballétomanes. Cela leur permettait entre autres de se livrer au petit jeu des comparaisons, ces prestations mettant en valeur non seulement la technicité de chacun des interprètes ainsi que leur légèreté mais aussi leur aura, traduisez leur aptitude à exprimer les sentiments qui les animent, leur grâce, leur élégance, leur aisance, voire leur immatérialité : les piécettes présentées à leur public, des aficionados le plus souvent, étaient généralement tirées du répertoire romantique.

    Si elles sont tombées un peu en désuétude à l’heure actuelle, c’est certes lié au changement de goût mais surtout de mentalité du public, par rapport à celui des années cinquante ou soixante… Mais sans doute aussi pour obéir aux règles de distanciation physique engendrées récemment par la COVID… Quoiqu’il en soit, les spectateurs d’aujourd’hui ne boudent pas leur plaisir lorsque l’occasion leur est donnée d’admirer les "performances" (au sens noble du terme) de ces artistes, lesquels ont généralement mis des dizaines d’années pour parvenir à un tel niveau…

     

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                                                                                   Trois gnossiennes / Hans van Manen

    L.Pagliero-H. Marchand

      Photo S. Loboff

     

    Le Corsaire / K. Belarbi - N. de Froberville - R. Gómez Samón                                                                                                                  Trois gnossiennes / Hans van Manen - L.Pagliero-H. Marchand - Photo S. Loboff

    Une fois donc n’est pas coutume et c’est avec une très grande satisfaction que les amateurs de danse ont accueilli ce gala d’étoiles concocté avec beaucoup de bonheur par les productions Sarfati, initiative prise également en cette rentrée d’automne par le Ballet de l’Opéra de Paris et celui de l’Opéra de Lyon. Un autre atout ajoutait du piquant à ce spectacle, les six pièces du programme étant interprétées par des solistes de cinq compagnies françaises différentes, du Ballet de l’Opéra de Paris au Ballet du Capitole de Toulouse, en passant par les ballets des opéras de Lyon et de Bordeaux, ainsi que par le Malandain Ballet de Biarritz. Eclectisme de mise !

    Parmi les six œuvres présentées, trois d’entre elles méritaient une attention particulière. Paradoxalement, c’est le solo Period piece de Jan Martens créé le 17 septembre dernier à l’Opéra de Lyon et interprété par l’Américaine Kristina Bentz qui retint particulièrement notre attention. Il faut dire que la partition de Górecki, composée en 1973 et dans laquelle on peut retrouver des accents du Sacre du printemps, a été magistralement servie par le chorégraphe Belge, une musique toute en contrastes au sein de laquelle "l’ancien et le nouveau, le sérieux et l’absurde, le minimal et l’exubérant se mêlent" pour "ouvrir la voie à une danse extravagante dans laquelle l’énergie (im)pulsée va de pair avec un contrôle lent". L’œuvre débute - et se termine aussi - par un manège sur demi-pointes, vif et enlevé, aussi électrique qu’électrisant, ponctué de petits cris stridents (sic) ; il est suivi par un mouvement minimaliste quasi sur place dévolu aux bras, auxquels l’interprète imprime d’harmonieuses courbes et des lignes géométriques reposantes, qui se propagent peu à peu au reste du corps, lesquelles ne sont pas sans rappeler certaines chorégraphies carlsoniennes. Le troisième et dernier mouvement, aussi véhément et de la même veine que le premier, permet à l’interprète, après ce temps de retenue, de se laisser totalement aller à son plaisir.

    Jan Martens Period pieces 01Jan Martens Period Pieces 02

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    Kristina Bentz dans Period Piece de Jan Martens - Ph. C. Bergeat

    Autre sujet digne d’intérêt, Toulouse Lautrec, pas de deux de Kader Belarbi interprété par Natalia de Froberville et Ramiro Gómez Samón, danseurs du Ballet du Capitole. Créée le 4 novembre dernier à Toulouse sur une musique de Bruno Coulais, cette chorégraphie dessine un portrait plus vrai que nature du peintre en présence d’une jeune femme, un de ses modèles peut-être, tout autant aguicheuse que légère et aérienne. Bien qu’étant atteint d’une maladie d’origine génétique qui affectait le développement de ses os, l’artiste se révélait un redoutable provocateur dans les salons tout en faisant avec assiduité  la cour aux jolies femmes, qualités et défauts que le chorégraphe a mis en avant avec beaucoup de perspicacité.

    Enfin, cerise sur le gâteau, Mozart à deux, ensemble de trois duos concoctés par Thierry Malandain qui, fidèle à son habitude, a signé, sur quelques pages extraites de divers concertos pour piano de Mozart, une pièce d’une grande originalité et d’une musicalité extrême, mettant en valeur tant les émotions qui étreignaient l’âme de ses interprètes que leur palpitante énergie.

    J.M. Gourreau

    Pas de deux et solo / Hans Van Manen, Jan Martens, Vassili Vainonen, Kader Belarbi, Thierry Malandain, Théâtre des Champs-Elysées, 15 octobre 2020.

  • Julien Lestel / Stabat Mater / Un chorégraphe aux multiples facettes

    Julien Lestel :

    Un chorégraphe aux multiples facettes

     

    El greco pieta

    El Greco : Pietà, La lamentation du Christ, 1575

    Julien lestelDisons-le d’emblée : cela fait bougrement plaisir de voir que la danse classique n’est pas totalement reléguée aux oubliettes pour accompagner une œuvre lyrique, même si elle s’avère un tantinet mâtinée de danse contemporaine ! Mais Julien Lestel est resté fidèle aux préceptes qu’il a reçus de ses maîtres à l’Ecole de danse du Ballet National de l’Opéra et au Conservatoire de Paris, ainsi que de Rudolf Noureev avec lequel il a eu l’heur de travailler. Car, en France, les chorégraphes utilisant encore régulièrement cet art se comptent sur les doigts d’une seule main, Jean-Christophe Maillot et Thierry Malandain mis à part. Il est vrai aussi que le sujet de la création présentée, le Stabat Mater, n’aurait pas souffert d’un autre traitement chorégraphique. On ne peut en outre reprocher au chorégraphe de naviguer avec son temps, ce d’autant qu’il a parfaitement respecté l’atmosphère de l’œuvre ! Et puis, quel bonheur de pouvoir la voir dansée soutenue par un orchestre sur scène, en l’occurrence l’ensemble vocal et instrumental des Paladins, fondé en 2001 par Jérôme Correas, ici superbement accompagné par le Jeune Chœur de l’Opéra de Massy…

    Lestel stabat mater jean paul cordier 4Lestel stabat mater didier contant 1Lestel stabat mater jean paul cordier 1

                                    Ph . Jean-Paul Cordier                                                                                     Ph. J.P. Cordier                                                                                    Ph. Didier Contant

    Le Stabat Mater est en fait un poème du XIIIè siècle attribué au franciscain italien Jacopone da Todi, lequel évoque la souffrance de Marie lors de la crucifixion de son fils Jésus-Christ. Ce thème de la mater dolorosa qui fut l’objet d’une dévotion particulière aux XVè et XVIè siècles, inspira une foultitude d’artistes, peintres (El Greco, Fantin-Latour) comme compositeurs, parmi lesquels Josquin des Prés, Vivaldi, Scarlatti, Salieri, Haydn, Rossini, Gounod, Verdi… le plus célèbre étant bien évidemment Pergolèse, sur lequel le chorégraphe s’est appuyé.

    Paradoxalement et contrairement à ce que l’on était en droit d’attendre, Julien Lestel n’a pas réalisé pour ses neuf danseurs une œuvre accentuant le sentiment de douleur qui la sous-tend, bien que l’affliction en demeurât le thème central. Encore que le tableau qui ouvre le spectacle, l’élévation de la vierge, soit une image saisissante qui restera à jamais gravée dans toutes les mémoires. Les vingt tercets qui lui succèdent sont empreints d’une très grande douceur et d’une délicatesse infinie, apaisante et rassurante, évoquant plutôt le bonheur de la vie. Sans être narratifs ni réellement tournés vers la tragédie, ils laissent une grande place à l’imaginaire, mais on peut cependant y lire un constant va-et-vient entre le ciel et la terre, une succession d’allers-retours de l’éther du firmament à une terre d’angoisse, où les souffrances et la douleur vécues par les hommes sont matérialisées par les tremblements convulsifs et spastiques récurrents des danseurs. En dédoublant ses protagonistes, le chorégraphe a su établir des ponts fort judicieux entre les trois interprètes de la vierge Marie sur la scène et les six sopranos ou mezzo-sopranos de l’orchestre, mettant ainsi en avant les différents visages de son personnage central, en particulier son immatérialité. De très beaux tableaux entre fantasmagorie et réalité qui ne sont pas sans évoquer ceux naguère édifiés par Joseph Russillo au travers de ses ballets. 

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                                Stabat mater / Ph. J.P. Cordier                                                                                                                                              Somewhere / Ph. J.P. Cordier

    Cette création était précédée par une autre pièce de Julien Lestel, Somewhere, commande de Frédéric Flamand, ancien directeur du Ballet National de Marseille, en 2007. Une fort belle œuvre d’une grande musicalité et d’une architecture épurée, elle aussi d’une grande poésie, qui se traduit entre autres par la fluidité des bras de ses onze danseurs, emportés par le rythme alerte et répétitif de la musique de Philip Glass.

    J.M. Gourreau

    Stabat Mater & Somewhere / Julien Lestel, Opéra de Massy, 13 et 14 octobre 2020.

  • Adi Boutrous / One more thing / L'apprentissage de la vie en société

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    Adi Boutrous :

    L’apprentissage de la vie en société

     

    Adi boutrous 1Ils sont quatre sur le plateau. Face à face. Ils s’observent, s’épient, se dévisagent. En silence. Comme des étrangers qui viennent fortuitement de se rencontrer. Qui sont-ils, d’où viennent-ils, que font-ils donc là, devant nous ? Petit à petit, leurs corps s’animent. Lentement, posément, avec application. Leur gestuelle, sculpturale, est méthodique, comme tracée par le destin. Bien qu’auréolée d’un soupçon de malaise ou d’angoisse, l’atmosphère se détend, traversée de soubresauts ludiques. Nos larrons semblent chercher à se connaître, à arrondir les angles. A vivre ensemble tout en gardant un soupçon de défiance. Et pourtant, ils donnent l’image de chatons insouciants qui découvrent la vie, les mystères et les beautés de tout ce qui les entoure. Chacun, pourtant, a déjà sa personnalité qu’il met en avant, subrepticement, insidieusement, souvent par le truchement du jeu, sa gestuelle traduisant ses pensées, ses états d’âme. Le parcours qu’ils tracent de concert, parfaitement géométrique, semble préétabli, comme s’il obéissait à des règles bien définies. Les corps s’enchevêtrent, se détachent, se séparent pour mieux se ré-emmêler par la suite. Les échanges sont devenus prégnants. Peu à peu chacun s’affirme. Des liens se nouent, des amitiés naissent et se tissent, des connivences s’établissent, mettant à nu le caractère, la personnalité et la sensibilité de chacun des personnages en lice. Parallèlement cependant, des dissidences se créent. Des formes sculpturales en émergent. Tout s’édifie dans la lenteur, la pondération, le non-dit, les visages restant toutefois impassibles, comme pour affirmer une parfaite maîtrise de soi. La danse est sobre, légère, apaisante, toute en circonvolutions, bien que, par instants, emphatique et tarabiscotée : il en émane notamment un fort beau solo d’une virtuosité saisissante et parfaitement contrôlé. Un accord finira par être trouvé dans le calme, la tolérance et la sérénité. La violence qui tentait de s’immiscer subrepticement est restée sous-jacente, le besoin de partage et d’entraide prenant le dessus. Tous quatre finissent par s’étreindre, dormir ensemble blottis comme des chiots malicieux et complices après s’être livrés à des jeux certes captivants mais pas tout à fait innocents. Une sensation d’apaisement et d’harmonie envahit alors le spectateur : les "marmots" sont désormais devenus des hommes, dans le respect et à l’écoute les uns des autres, suivant ce précepte de l’Ancien Testament "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés", commandement clé du christianisme.

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    Ph. Ariel Tagar

    Ce n’est pas la première fois qu’Adi Boutrous, chorégraphe trentenaire d’origine israélienne qui a passé l’essentiel de sa vie dans un environnement juif, s’attache à évoquer, par l’art de Terpsichore, les relations entre les peuples. D’une sensibilité hors du commun, cet artiste profondément humain que l’on a déjà pu croiser dans ce même théâtre*, a vu naître sa carrière artistique à son adolescence par le truchement de la gymnastique, des arts du cirque et de la break dance. Il ne débutera toutefois la danse classique et la danse contemporaine à la Matte Asher School for Performing Arts à Kibbutz Gaaton puis au Maslool Professionnal Dance Program de Tel Aviv-Jaffa qu’à 22 ans. Sa première chorégraphie, What really makes me mad (Ce qui me rend vraiment dingue), relatait sa relation de couple arabo-juif avec sa compagne, Stav Struz. Sa seconde pièce, Homeland lesson (La leçon du pays natal) (2013) évoque son envol du nid familial. Separately trapped (Piégé à part) dénonce la montée de l’extrémisme. It’s Always Here (C’est toujours là), programmée en septembre 2018 à la Biennale de la Danse de Lyon, évoque avec beaucoup de force et une grande sensibilité les relations politico-culturelles entre ethnies minoritaires et majoritaires. Composé de deux duos, l’un masculin, l’autre féminin, Submission (Soumission) aborde les rapports conflictuels entre les gens, de la soumission à la réalité, en lien avec les expériences vécues au quotidien. One more thing (Encore une chose) est sa sixième pièce pour la danse. Bien qu’Adi Boutrous soit un chorégraphe encore peu connu en France, c’est désormais un artiste avec lequel il faudra réellement compter.

    J.M. Gourreau

    One more thing / Adi Boutrous, Théâtre des Abbesses, du 9 au 12 octobre 2020.

    *Sa pièce précédente, Submission, a été présentée au Théâtre des Abbesses en janvier 2019  (cf. article sur ce spectacle dans ces mêmes colonnes au 27.01.19).  

  • Fabrice Lambert / Seconde nature / Un cri d'alarme saisissant

    Fabrice Lambert :


    Un cri d’alarme saisissant


    Fabrice Lambert / Seconde nature / 01

     

    Fabrice LambertOn ne peut pas réellement savoir dans quel état d’esprit se trouvait Fabrice Lambert lors de la conception de sa dernière pièce, Seconde nature. Ce qui est certain, c’est qu’il reste toujours préoccupé par le devenir de la Nature et, avec elle, celui de l’Homme. Jamais assez, créée au Festival d’Avignon en 2015, articulée autour du projet "Onkalo", évoquait une éventuelle possibilité d’enfouissement en couche géologique profonde des déchets nucléaires finlandais pour une durée de 100 000 ans ! Utopie ? Sans doute… Aujourd’hui, Sauvage, une œuvre créée en 2018, nous interrogeait sur la façon dont nous nous comportons vis-à-vis de la nature et de ses paysages, "développant la conscience de notre relation à nos environnements". De la même veine, sa dernière création, Seconde nature, nous laisse aujourd’hui entrevoir ce qui nous attend si nous continuons à exploiter sans mesure cette nature et ses merveilleux paysages, à les saccager systématiquement comme nous le faisons encore et toujours aujourd’hui. 


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    Photos J.M. Gourreau

    D’entrée de jeu, le ton est donné. Un orage d’une rare violence auréolé d’éclairs saisissants éclate sur le plateau, plongeant le spectateur dans les ténèbres. La peur nous saisit au ventre lorsque nous entrevoyons des amas de corps qui se tordent avant de se consumer. Prémices ou avertissement de ce qui nous guette ? On ne peut s’empêcher de penser - bien que l’œuvre ait été écrite il y a plusieurs mois - au drame  qui vient de saisir les habitants des vallées de la Vésubie ou de la Roya dévastées par les flots déchaînés des rivières et torrents. Voire à ces catastrophes écologiques de toutes sortes qui nous assaillent aujourd’hui de plus en plus fort et de plus en plus souvent…  Cette vision cauchemardesque s’efface toutefois bien vite pour faire place à une vision édénique de notre univers au sein duquel, pour paraphraser Baudelaire, "les parfums, les couleurs et les sons (se fondent et) se répondent". Un instant d’une beauté et d’une harmonie inoubliables qui laisse entrevoir la naissance de la vie et qui contrebalance avec un rare bonheur les images cataclysmiques qui nous avaient été assénées le moment d’avant. Le temps est aboli, le calme est revenu, la sagesse et la sérénité envahissent le corps et l’âme de ces quatre êtres qui vibrent à l’unisson au sein d’un univers imaginaire baigné par la douceur des lumières de Philippe Gladieux et l’immatérialité des images et des musiques de Jacques Perconte. 

     

    Lambert Ph. A. JulienFabrice Lambert 06Fabrice Lambert / Seconde nature / 05

                                   Photo J.M. Gourreau                                                                                                              Photo J.M. Gourreau                                                                                                          Photo Alain Julien

    Mais le manque de sagesse et de discernement de l’Homme, voire sa folie, auront bien vite raison de cet eldorado, de cette harmonie, et Lambert ramène l'image au présent. Devenu pantin, l’Homme, appelé à sa solitude, a perdu tout discernement, tout point de repère. L'espace est bientôt envahi par une incandescence physique sortant de chaque corps, nuages de purification, de perception globale du monde, de renouveau intime et pérenne qui signent une union sacrée avec la noblesse de la Nature. L’eau et le feu - traduisez par inondations et incendies ou dérèglements climatiques générateurs de tornades et de raz-de-marée - sont des éléments au présent qui prennent possession de l’univers au sein du plateau.
    Voilà à nouveau une pièce d’une très grande force et du plus grand intérêt qui vient à point nommé pour nous rappeler la fragilité de notre univers et nous amener à réfléchir sur la condition humaine, nous remettant en mémoire le fait que notre destinée est entre nos mains et que nous courons à notre perte si nous ne réagissons pas au plus vite. Une note optimiste sous jacente à ces images transparait toutefois, signifiant que tout espoir n’est peut-être pas perdu…


    J.M. Gourreau


    Seconde nature / Fabrice Lambert, Centre des bords de Marne, Le Perreux, 6octobre 2020.
    Prochaines représentations : du 15 au 18 octobre au Théâtre des Abbesses à Paris, 20 novembre à la Maison de la Musique à Nanterre, 3 et 4 décembre au Lux à Valence.