Billets de critiphotodanse

Chloé Hernandez & Orin Camus / Les pétitions du corps / Va comme j'te pousse

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Photos Patrick Berger

Chloé Hernandez et Orin Camus:

Va comme j'te pousse...

 

Ils sont six, trois femmes et trois hommes, au sein d'un espace peuplé d'objets plus ou moins insolites: outre un mur de cartonnages empilés, peut-être pas très original quant à lui, une baignoire baladeuse sans ses tuyaux, un lampadaire-douche, un tourne disque flanqué de quelques vinyles et un canapé-accordéon, sans doute l'objet le plus original et parfaitement fonctionnel, fait de lames de carton gaufré pouvant se déplier en long, en large ou en hémicycle, tout comme un bandonéon.

Au début du spectacle, un homme tout guilleret émerge de derrière les cartons, s'empare d'un disque et joue avec comme un gamin qui découvre son existence pour la première fois. Apparait alors une main de derrière le mur, laquelle lui tend un autre microsillon. L'homme se l'approprie en abandonnant le premier sur le sol, le faisant lui aussi virevolter tous azimuts, tout en décrivant de belles arabesques. Une façon comme une autre de dépeindre sa joie de vivre, d'exprimer son insouciance, son bonheur de danser. De joyeux ébats au cours desquels, en déplaçant les cartonnages, il découvre une nymphette dans une baignoire éclairée par un lampadaire-douche. N'y voyez aucun sujet de polémique, cette égérie n'est pas dévêtue... Il n'empêche, notre joyeux drille viendra bien vite la rejoindre. Une initiation sans préjugés et en toute innocence aux plaisirs de la chair...

Au fil du temps, deux autres couples viendront se mêler aux ébats, confortant cette ambiance ludique, chaleureuse et bon enfant: des rencontres amicales où l'on parle de tout et de rien, où chacun, qu'il soit poète ou philosophe, peut s'exprimer librement et en toute quiétude dans une atmosphère de tendresse, d'échange et de partage, où tout le monde semble heureux de retrouver l'autre, de vivre intensément l'instant présent. Il ne se passe rien de vraiment tangible mais la danse, toujours expressive, se situe parfois aux confins des arts du théâtre ou du cirque: tantôt nerveuse et violente, tantôt fluide et coulée, elle s'avère parfaitement adaptée à chacune des situations mises en scène, une pléiade d'instants de vie qui se succèdent, se juxtaposent, s'interpénètrent, se perpétuent, la vie n'étant qu'un éternel recommencement. Pour eux, tout se passe dans la joie et dans la bonne humeur: ils sont heureux de vivre et nous font partager leur bonheur.

J.M. Gourreau

Les pétitions du corps / Chloé Hernandez & Orin Camus, Atelier de Paris Carolyn Carlson, La Cartoucherie, Vincennes, 13 et 14 octobre 2016.

Mudra, 103 Rue Bara, L'école de Maurice Béjart, 1970-1988 / Dominique Genevois

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Mudra, 103 Rue Bara, L'école de Maurice Béjart, 1970-1988,

par Dominique Genevois, préfaces de Maguy Marin & Barbara Hassel Szternfeld, 446 pages, 23 x11 cm, broché, 85 photos en N & B, Contredanse éd., Bruxelles, mai 2016, 28 €.

EAN: 978-2-930146-39-3

Bien que célèbre dans le monde entier, Mudra, l'Ecole de Maurice Béjart, n'avait encore jamais fait l'objet d'un ouvrage spécifique. Dominique Genevois, ancienne étudiante de Mudra et danseuse au Ballet du XXème siècle a entrepris avec bonheur de combler cette lacune, tâche d'autant plus difficile et méritoire que l'Ecole a été entièrement anéantie par un incendie dans la nuit du 4 mai 1992, détruisant les archives dans leur totalité: il n'existait plus la moindre trace écrite de ce que fut l'équipe pédagogique, plus la moindre liste complète des enseignants, chorégraphes, professeurs invités et, même, des élèves à l'heure où Dominique Genevois entreprit la réalisation de son travail... Cet ouvrage est le fruit de longues et patientes recherches durant plusieurs années, mais aussi de souvenirs personnels et d'interviews auprès d'un grand nombre d'anciens mudristes ou professeurs ayant marqué leur passage, tels Maguy Marin, Micha van Hoecke, Anne Teresa de Keersmaeker, Michèle Anne de Mey. Nicole Mossoux, Bernardo Montet ou Catherine Diverrès pour n'en citer que quelques uns.

 Certes, il s'agit peut-être d'une vision un peu partiale de ce que furent la vie et l'enseignement au sein de cette école mais elle s'appuie très souvent sur des éléments et témoignages irréfutables, lesquels nous donnent un bon aperçu de ce que furent l'ambiance, les difficultés auxquelles furent confrontées les élèves, notamment financières, l'état belge admettant difficilement de financer une école dont les deux tiers des élèves étaient étrangers... Sont évoquées en outre avec beaucoup de tact les difficultés relationnelles de Maurice Béjart avec le successeur de Maurice Huisman au théâtre de la Monnaie, Gérard Mortier, lesquelles ont conduit à la fermeture de l'Ecole en 1987 et à l'expatriation du chorégraphe en Suisse...

C'est bien sûr aussi une œuvre un peu autobiographique, une fabuleuse aventure humaine qui révèle de nombreuses anecdotes sur la vie quotidienne des élèves, leur état d'esprit, les différents enseignements dispensés (danse classique, moderne, flamenco, jazz, yoga, taï-chi, chant, art dramatique, jeu théâtral, composition) mais aussi les aléas engendrés d'une part par la pluri-nationalité des élèves, d'autre part par le manque de moyens financiers qui sont en partie à l'origine de la réduction dela durée des études de 3 à 2 ans, à l'absence d'enseignement de culture générale et médicale, de suivi médical, d'accompagnement psychologique...

Si Mudra au 103 rue Barbara à Bruxelles est le cœur de l'ouvrage, l'auteure n'en évoque pas moins dans des chapitres spécifiques les autres réalisations ou projets de Maurice Béjart dans le domaine de l'enseignement d'un art pluridisciplinaire tels que Mudra Dakar et l'espoir d'un Mudra à Paris ainsi que les compléments indispensables à cet enseignement que furent les nombreux spectacles assurés par l'école, sans oublier les ateliers, tels Yantra, groupe de recherches devant se consacrer au théâtre total.

J.M.G.

Marlène Monteiro Freitas / Jaguar / Voyage en absurdie

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Photos J.M. Gourreau

Marlene Monteiro Freitas:

Voyage en absurdie

 

Voilà une œuvre qui a de quoi désarçonner son public. Non en raison de la présence d'un cheval d'arçon (ou, plutôt, de bois) sur scène mais en raison de son propos... désarçonnant ! Marlene Monteiro Freitas l'annonce d'ailleurs tout de go dans les premières lignes du programme: "Derrière la dimension carnavalesque de mes pièces, il y a certainement un désir de transgresser les limites de l'esthétiquement correct, d'essayer autre chose". Effectivement dès notre entrée en salle, les deux danseurs, Marlène et son protagoniste Andreas Merk, déjà sur le plateau, nous transportent tout en douceur dans un monde loufoque, mécanisé et  aseptisé (au sens propre du terme), un tantinet malsain, sans que nous nous rendions compte immédiatement qu'il s'agit du nôtre... Du nôtre, oui, mais présenté sous un angle qui nous est - par les temps qui courent - un peu étranger, un angle loufoque et caricatural qui évoque parfois l'univers de Marcia Barcellos, un angle fantasmagorique que ne renieraient pas les poètes de l'absurde. Cette œuvre, à mi chemin entre les arts de la marionnette, du théâtre et de la danse, et que nous avons déjà pu voir en mars au Centre Pompidou ou en février à l'Hippodrome de Douai, tire son inspiration de multiples univers, des contes d'Hoffmann au Cavalier bleu (Der blaue Reiter, nom d'un groupe d'artistes expressionnistes allemands auquel appartenaient Kandinsky, Paul Klee et Franz Marc), en passant par celui du peintre Adolf Wölfli, artiste suisse icône de l'art brut, qui sera interné à l'asile de la Waldau près de Berne où il demeurera jusqu'à sa mort.

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Si Jaguar est une pièce déroutante et un tantinet trop longue, c'est aussi une œuvre fascinante, exubérante et carnavalesque, émaillée de pointes d'irrésistible humour, et qui transporte le spectateur dans une multitude de mondes abracadabrants, lesquels disparaissent subrepticement souvent avant que l'on ait pu en saisir la substantifique moelle. Des mondes peuplés de créatures hybrides, de tennismen, de nageurs, de lads pansant leur cheval, de pervers narcissiques, de danseurs de salon, voire de personnages de contes de fée égarés dans notre univers... Leur expressivité dégage une foultitude d'émotions, d'ailleurs parfois contradictoires. L'œuvre est servie par des enregistrements exceptionnels de partitions de David Bowie, Schönberg, Puccini ou Stravinski. Il ne faut pas chercher à vouloir tout comprendre mais au contraire se laisser aller au gré des évènements, à les prendre comme ils se présentent pour mieux les savourer. Tout comme chez Magritte, c'est alors seulement que les images deviennent des mots.

J.M. Gourreau

P1150683P1150757P1150727 1Jaguar / Marlène Monteiro Freitas, MAC de Créteil, 30 septembre 2016, dans le cadre de la 24ème édition des Plateaux, plateforme danse internationale de la Briqueterie / CDC du Val de Marne.

Michèle Noiret / Palimpseste duo / La trépidante aventure d'un solo

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Photos Sergine Laloux

Michèle Noiret:

La trépidante aventure d'un solo

 

L’expressivité de Michèle Noiret est réellement surprenante. Tellement même que sa gestuelle peut emmener ses spectateurs sur des pistes qu’elle n’avait pas nécessairement envisagées. Ainsi en est-il de Palimpseste Duo, une œuvre d'une richesse gestuelle et d'une expressivité étonnantes, à tel point d'ailleurs que sa lecture peut prêter à de multiples interprétations, et qu’il pourrait être intéressant de recueillir l'avis de sourds-muets à l'issue du spectacle, même si la chorégraphe ne fait pas appel au langage des signes…

A l'origine de l’œuvre, une passion immodérée de Michèle Noiret pour certaines partitions de Stockhausen, en particulier pour Tierkreis (zodiaque): Solo Stockhausen qui naquit, en 1997, de son besoin de comprendre et d’approfondir l’influence du compositeur sur son écriture chorégraphique, se voulait en même temps un hommage à ce musicien dont elle avait fait la connaissance à Mudra et avec lequel elle avait déjà créé Light. Elle reprendra Solo Stockhausen en 2004 et l’adaptera pour le septième art, à la suite de sa rencontre avec le cinéaste Thierry Knauff. Mais l’aventure de cette pièce très personnelle ne sera pas la dernière puisque la chorégraphe souhaita la transmettre à David Drouard, danseur d’exception, lui-même chorégraphe, tout en en faisant partager au public sa substantifique moelle : elle transforma alors son solo en duo, le rebaptisant Palimpseste Duo, à l’image des parchemins dont on a effacé l’écriture initiale pour la remplacer par une autre.

La trame chorégraphique de cette œuvre est bien sûr restée la même tout au long de son épopée, malgré les changements dus aux différentes adaptations, celle pour le cinéma notamment. Palimpseste Duo, s'avère désormais composé d'un premier solo différant peu de celui d'origine, puis d'un duo quasiment identique, faisant intervenir le maître et l'élève. Il est construit de manière circulaire sur douze mélodies évoquant les signes du zodiaque, six d’entre elles servant de base au solo et les six autres au duo, certaines de celles-ci étant volontairement à peine audibles de façon à mettre en avant la musicalité intrinsèque du geste et son expressivité propre. Celles-ci s'avéraient d'autant plus grandes qu'elles s'accompagnaient de mouvements des muscles du visage, des lèvres et des yeux. On aurait juré avoir devant soi un tout jeune enfant scrutant avec grand intérêt les mille et une choses qui l’entouraient, se posant moult questions sur son environnement et s'émerveillant à chaque découverte... Cette diversité d'états se traduisait par une gestuelle certes alambiquée mais étonnamment fluide, en parfait accord avec la musique lorsque celle-ci était présente. Il est bien compréhensible que la chorégraphe ait souhaité transmettre un tel bijou aux générations futures. Et, à ce titre, sa rencontre avec David Drouard s'avéra décisive. "J'ai tout partagé avec lui, les photos, les carnets de notes, le film et les partitions de travail avec Stockhausen" nous confie t'elle... Mais, plus qu'une connivence, c'est une véritable amitié, voire un réel amour qui semble s'être établi entre les deux artistes au fil de répétitions et qui transparait lors de la représentation de ce travail sur scène. Etait-ce une réalité ou une vue de l'esprit ? Peu importe ! Toujours est-il que la chorégraphe est parvenue grâce à son expressivité et son art à nous embarquer sur des chemins qui n'étaient pas ceux prévus à l'origine...

J.M. Gourreau

Palimpseste Duo / Michèle Noiret, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 27 septembre au 8 octobre 2016.

Camille Mutel / Nicole Mossoux / Vânia Vaneau /Pour tous les goûts, sous toutes les formes

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Etna / Camille Mutel

Photos J.M. Gourreau

Camille Mutel, Nicole Mossoux et Patrick Bonté, Vânia Vaneau :

Pour tous les goûts, sous toutes les formes…

 

Un nouveau festival d’automne ? Au fond, pourquoi pas… L’inventivité de Christophe Martin, le dynamique directeur-administrateur de Micadanses, n’a pas de bornes quand il s’agit de promouvoir de jeunes chorégraphes. Pas question en effet de se contenter de « Faits d’hiver » en janvier et de « Faits maison » en juin lorsque l’on a sous sa patte - entendez en résidence - de jeunes et talentueux danseurs qui ne peuvent pas toujours bénéficier d'une programmation! Il faut bien dans ce cas élaborer autre chose, tout en aguichant le spectateur. « Bien faits », tel est le fruit de ses cogitations qui a pris un départ fulgurant dans une salle presque trop petite pour accueillir les spectateurs qui se pressaient à ses portes... A la différence des deux autres manifestations, il s'agit d'un festival composé de courtes pièces de thématiques différentes, pour ne pas dire diamétralement opposées, totalement élaborées en son sein. Un festival qui, au cours de sa programmation,  ne verra pas moins de quatre créations signées Christine Armanger, Aurélie Berland, Adhley Chen, Nicolas Maloufi et Bettina Masson.

La soirée d’ouverture, surprenante par son éclectisme et la qualité des œuvres présentées, débuta par un étonnant solo de Camille Mutel, Etna, tout en lenteur et en finesse, dont le rythme avait pour effet d’exacerber l’esthétique des lignes de son corps et la puissance de son mouvement.  Un solo voluptueux, charnel, lascif et sauvage, d’un éclat, d’une beauté et d’une profondeur incommensurables, parfois empreint d’un zeste de mystère, mettant parfaitement en valeur l’harmonie des formes corporelles de cette très belle danseuse que n’aurait sûrement pas renié Jean-Auguste Dominique Ingres.

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Vice versa / Nicole Mossoux

Rupture radicale avec Vice Versa, un duo répétitif et lancinant de Nicole Mossoux et Patrick Bonté pour deux de ses danseuses fétiches, Frauke Mariën et Shantala Pèpe, lesquelles ont évoqué - martelé devrais-je dire - certains effets de la violence dans un monde où l’Homme se trouve happé dans un engrenage dont il ne peut plus s'extraire. Un rythme infernal dominé par la jalousie, la cruauté et la vengeance et marqué par une sarabande de déhanchements et de torsions dont les deux "siamoises" ne parviendront à échapper qu’en s’épaulant après une prise de conscience salvatrice inespérée.

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Variations sur Blanc / Vânia Vaneau

La dernière œuvre du programme, Variation sur Blanc de Vânia Vaneau, s'avéra également une pièce déconcertante, installation plastique de personnages masqués aux atours multicolores évoluant dans un univers de percussions assourdissantes, et qui vont progressivement se mettre en branle, tournoyant comme des toupies à l'instar de derviches embarqués dans un voyage énigmatique censé passer de l’organique au tragique, avant de sombrer dans le chaos. Déroutant.

J.M. Gourreau

Etna / Camille Mutel, Vice Versa / Nicole Mossoux & Patrick Bonté, Variation sur Blanc / Vânia Vaneau, Micadanses, Paris, 19 septembre 2016.

 

Carolyn Carlson / Giotto solo / Giotto au Panthéon

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Photos J.M. Gourreau

 

Carolyn Carlson :

                                Giotto au Panthéon

 

Pour les aficionados de la danse, un solo de Carolyn Carlson est toujours un évènement à ne pas manquer. C'est dans le cadre de "Monuments en mouvement # 2" que cette grande artiste a présenté au Panthéon, en partenariat avec le théâtre de Chaillot, Giotto solo (des vices et des vertus), une œuvre d'inspiration mystique d’une beauté et d'une grâce infinies qui lui a été inspirée par des fresques monochromes de Giotto, Les sept vertus et les sept vices, fresques qu’elles a découvertes en 1999 lors d’une visite de la Chapelle Scrovegni (chapelle de l’Arena) de Padoue  : ces quatorze figures allégoriques monochromes peintes en camaïeu, imitant des sculptures, ont été achevées par ce maître de la Pré-renaissance dans les premiers mois de l’année 1306 : durant toute sa vie en effet, Giotto s’ingénia à placer l’Homme au centre de l’univers, le rendant maître de sa destinée. Ces fresques ont été reproduites sur le Campanile de Giotto à Florence. Les thèmes qu’elles évoquent, Prudence-Folie, Force-Inconstance, Tempérance-Colère, Justice-Injustice, Foi-Infidélité, Charité-Envie et Espérance et Désespoir ont été magnifiés par la danse de Carolyn au point de les faire vivre. La chorégraphe explique en effet y avoir trouvé « un thème intemporel, rappelant le monde dans lequel nous vivons, tel que Giotto en avait la compréhension profonde et la prémonition ».

J.M. Gourreau

Giotto solo (des vices et des vertus) / Carolyn Carlson, Le Panthéon, Paris, 19 septembre 2016.

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Chapelle Scrovegni de Padoue

Les fresques qui ont inspiré Carolyn Carlson sont celles situées à la base des murs latéraux sur un soubassement coupé de pilastres

 

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Nadia Vadori-Gauthier / Réel machine / Aux confins du conscient et de l'inconscient

P1130699P1130729P1130697 copieNadia Vadori-Gauthier:

Aux confins du conscient et de l'inconscient

 

C'est un bien étrange voyage que nous invitent à faire Nadia Vadori-Gauthier et le "Corps collectif" avec Réel Machine, une œuvre sortant des sentiers battus, en tout cas fort troublante car elle nous transporte aux confins du conscient et de l'inconscient, du réel et de l'imaginaire, dans un champ vibratoire aux limites de la vie, dans un état proche de la transe. Alors que le public entre en groupe dans la salle pour s'installer sur les sièges disposés sur trois des côtés de la scène, 13 performers-chercheurs en tenue aussi sombre que sobre occupent déjà les lieux, les uns assis sur quelques-uns des sièges, les autres allongés ou recroquevillés aux pieds des spectateurs ou au milieu d'eux: tous semblent plongés dans un état de catalepsie aussi insolite qu'inquiétant... Ce n'est qu'après de longues minutes qu'ils sortent petit à petit de leur torpeur, les yeux hagards, l'air absent ; ils se redressent à nos côtés dans un état second, nous frôlent sans toutefois jamais nous toucher. Leur gestuelle est hésitante, animée de tremblements et de soubresauts ; un rictus déforme les traits du visage de certains d'entre eux : les voilà déjà aux frontières de notre monde, dans un univers qu'ils semblent cependant bien connaître et qui les rapproche: ils se rassemblent lentement au centre de l'arène. Nous l'avons échappé belle !

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Photos J.M. Gourreau

 

 

Grâce au champ énergétique de forces qu'il active et extériorise, chaque performer va s'engager avec son propre état de conscience dans une sorte de partage lui permettant d'entrer en résonance avec ses proches afin de faire sourdre des corps d'une autre nature, des corps qui ne se limitent pas aux frontières organiques mais qui, à la manière du Corps sans organes dont font état Artaud puis Deleuze, investissent des dynamiques fluides qui les agencent au monde. En appréhendant ces forces en devenir qui les interconnectent et en les faisant vibrer, ces corps vont alors donner vie à une dimension non formelle de l'existence, ouvrant des espaces habituellement fermés et inaccessibles à tout un chacun, espaces dans lesquels les spectateurs vont pouvoir projeter chacun leur propre émotion et la partager. Il en nait un état de transe quasi-chamanique en relation avec la terre et la nature, état très proche du butô et qui permet d'acquérir - c'est en fait ce que recherche inconsciemment le spectateur - une certaine philosophie le conduisant à former une alliance avec l'énergie de la matière et de la vie dans ce qui n'est encore qu'à l'état d'ébauche. C'est ainsi qu'il parvient à percevoir de nouvelles sensations et peut envisager certaines questions différemment de la manière dont il les appréhende habituellement.

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Ce travail à partir de la matière noire, de ce champ de forces en devenir, de cette dimension vibratoire qui nous interconnecte nécessite, on s'en sera douté, une parfaite connaissance des influx énergétiques qui font que les corps sont envisagés ici comme un canal au travers duquel l’énergie circule et se partage, canal analogue à ceux qu’activent les médiums. Lorsque, dans la seconde partie de ce spectacle, les danseurs se dénudent progressivement, outre le fait de pouvoir rentrer en communion plus étroite avec la nature, la peau dépourvue de ses atours devient bien évidemment plus propice à véhiculer et transmettre énergie, vibrations et sentiments. C'est peut-être aussi ce qui rapproche l'art de ces performers du butô, art qu'un occidental ne peut et ne pourra à mon sens jamais parfaitement maîtriser du fait des différences de philosophie et de culture. Toutefois, la pensée philosophique qui sous-tend et nourrit les chercheurs-performers du "Corps collectif", n'est vraisemblablement pas très éloignée de la pensée orientale et c'est sans doute celle-ci que ces performeurs cherchent à nous transmettre et nous faire partager au travers de cet étonnant spectacle, bien intraduisible par le verbe...

J.M. Gourreau

Réel machine / Nadia Vadori-Gauthier et le "Corps collectif", Mains d’œuvres, Saint-Ouen, 23 & 24 juin 2016.

Ushio Amagatsu / Sankai Juku / Meguri / Pure recherche esthétique

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Pure recherche esthétique

 

Les spectacles de Sankai Juku ont jusqu'ici toujours exercé une indéniable fascination sur tous les publics du fait de leur recherche esthétique mais aussi et surtout de la magie, du mystère dont ils étaient auréolés. Créée en mars 2015 au Performing Arts Center de Kitakyushu au Japon avant d'être présenté aujourd'hui à Paris, Meguri, la dernière œuvre d'Ushio Amagatsu, ne suit pas précisément cette logique. Si son esthétique et son raffinement sont indéniables, si tout est fait pour que sa beauté plastique soit éclatante et que le public se laisse aller à la contemplation, voire à la méditation, il lui manque toutefois cette profondeur, cette touche de mystère et de magie, apanage des précédents spectacles d'Amagatsu, pour qu'elle parvienne à éblouir et subjuguer, voire, comme ce fut le cas par le passé, envoûter ou hypnotiser. Il émane cependant de Meguri, terme qui fait référence à un mouvement circulaire, un indicible parfum de bien-être, de paix intérieure, de calme qui séduit et exerce malgré tout un certain magnétisme, voire même un certain sortilège qui rend l'œuvre attachante. Mais, à l’issue du spectacle, l'on n'est pas réellement transporté...

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Meguri, qui fête le quarantième anniversaire de la compagnie Sankai Juku, est une pièce très dansée en 7 tableaux qui, tous, ont un rapport plus ou moins direct avec les éléments, l'eau, la terre, l'air et le feu, certains comme le sable et la mer étant plus prégnants. Ainsi la scène est-elle transformée tantôt en une vasque d'un bleu d'une profondeur incommensurable, tantôt en un erg désertique, vaste immensité de sable chaud qui prête au rêve. Bien évidemment dans un tel cadre, la lenteur est de mise, la gestuelle des préposés à cet énigmatique voyage est sereine et mesurée, rassurante, lourdement chargée de sens. Au milieu du spectacle, un poignant solo calme et pondéré d'Amagatsu, sage entre les sages, vient nous rappeler toute la fragilité tant de notre planète que de notre existence. Une belle leçon de tolérance et d'humilité.

J.M. Gourreau

Meguri / Ushio Amagatsu,  Sankai Juku, Théâtre de la Ville, du 23 juin au 2 juillet 2016.  

José Montalvo / Shiganè naï / Lui aussi a fini par faire son Boléro...

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Photos Jeon Kang-in

 

 

José Montalvo:

Lui aussi a fini par faire son Boléro...

 

Je l'évoquais à nouveau tout dernièrement à propos de la dernière création de Julien Lestel: quasiment tous les chorégraphes sont fascinés par les rythmes et la puissance du Boléro de Ravel et éprouvent l'impérieux besoin de s'y confronter, tant et si bien que les chorégraphies sur cette partition se comptent par dizaines... Toutes ne sont bien évidemment pas de la même veine, certaines réalisations se révélant d'une originalité bien plus grande que d'autres... José Montalvo n'a pas pu lui non plus résister à la tentation et, pour ceux qui le connaissent un tantinet, il ne pouvait de toute évidence qu'en naître un chef d'œuvre... Bingo! D'une facture tout à fait différente de celles auxquelles il m'a été donné d'assister jusqu'ici, cette énième chorégraphie du Boléro pour la National Dance Company of Korea, est une danse fiévreuse à la limite de la transe menée avec verve et brio par l’étonnante Jang Hyun-soo, "une fête célébrant la vie et le désir à travers le rythme," ainsi que nous en rend compte son auteur. En fait, cette création, remixée avec des sons d'instruments de percussion coréens traditionnels, est le troisième volet d'un triptyque, Shiganè naï, (ce qui signifie L'âge du temps en coréen) présenté en avant-première à Séoul le 23 mars dernier dans le cadre des échanges culturels entre la France et la Corée. Cet étonnant ballet s'avère être non seulement un dialogue entre deux cultures, orientale et occidentale, mais aussi entre deux époques, celle de la danse traditionnelle coréenne et celle d'aujourd'hui, autrement dit celle du raffinement et celle de la sauvagerie de notre civilisation... Un patchwork dans lequel le chorégraphe s'est "amusé à détourner avec humour et fantaisie le vocabulaire des danses coréennes et à s'inspirer librement de l'imaginaire corporel de leur mémoire", pour bâtir une œuvre fantaisiste truffée de trouvailles en tous genres, pleine de spontanéité et d'allant, comme lui seul sait si bien le faire. Et, surtout, qui met en valeur les prodigieuses facultés tant techniques qu'artistiques de cette fabuleuse compagnie composée d'artistes qui sont à la fois de fabuleux danseurs et musiciens, très respectueux de leurs traditions.

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Inoubliable en effet l'ouverture de ce spectacle qui présente une brochette de musiciennes-danseuses frappant leur tambour avec un synchronisme époustouflant tel un bataillon de soldats de plomb auxquels un magicien aurait donné vie... Que dire encore de cette danse des éventails d’un raffinement extrême ou de cette séquence de la première partie de ce ballet dans laquelle Montalvo présente simultanément sur le plateau et sur l'écran la même chorégraphie, l'une par le biais d'une vidéo montrant une danseuse plus grande que nature habillée en hanbok traditionnel, l'autre interprétée en live sur la scène par deux danseuses mais vêtues à l'occidentale : cette synchronisation établit un merveilleux parallèle entre les deux cultures tout en conférant à ce passage chorégraphique un petit côté surréaliste ma foi fort plaisant. Un univers de contrastes donc, haut en couleurs, mettant certes en valeur les racines de la danse traditionnelle coréenne mais aussi la force du tempérament de ce peuple qui, petit à petit, réapprend, au contact de la civilisation occidentale à redevenir sauvage...

Shigane nai 10 jeon kang inCurieusement, entre la première et la troisième partie, le chorégraphe a inséré une séquence intitulée "Souvenirs de voyage à travers le monde" qui lève un pan sur la misère qui frappe notre univers. On y voit entre autres une petite mexicaine fouillant dans une décharge à la recherche d'une bien maigre pitance, séquence impressionnante extraite de Human, un film très touchant du cinéaste Yann Arthus-Bertrand, tandis que, sur la scène, des hommes et des femmes défilent, en trainant d'immenses sacs d'ordures ou de gravats et que devant eux, une femme crie sa douleur, vraisemblablement suite à la mort de son enfant dénutri. D'autres images tout aussi impressionnantes de vagues déferlantes d’êtres humains serrés les uns contre les autres comme dans une boîte de sardines ou de danseurs dans la solitude torturés par les tourments de l’existence devant un fond de gratte-ciel dans la brume ou de fonte de glacier font prendre conscience, sinon révèlent les affres que l'Homme fait subir à notre planète, laquelle risque de ne plus pouvoir s’en remettre. Une note peut-être pessimiste mais ô combien réaliste qui montre, sur une poignante musique d’Armand Amar, que tout n’est pas aussi rose que l’on voudrait bien le croire…

J.M. Gourreau

Shiganè naï / José Montalvo et la National Dance Company of Korea, dans le cadre du « Focus Corée » en France.

Christine Gérard / Le temps traversé / Voyage au cours du temps

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Photos J.M. Gourreau

Christine Gérard :

Voyage au cours du temps

 

C’est un solo plein de finesse et de poésie auquel nous a convié Christine Gérard, un solo en cinq séquences qui pourraient être un essai autobiographique si ce n’est que cette traversée au cours du temps a pour point de départ la Marche pour la cérémonie des Turcs de Jean-Baptiste Lully, pièce extraite du Bourgeois gentilhomme, une musique sur laquelle, il est vrai, nul chorégraphe ne résiste à l'envie d’esquisser quelques pas de danse. Mais, pour Christine, pas question de l’utiliser dans son sens historique: elle avait en effet été créée pour accompagner le couronnement de Monsieur Jourdain en Mamamouchi, farce dans laquelle Molière se gaussait de l'orgueil et de l'afféterie de ce bourgeois. Bien au contraire, Le temps traversé s’avère une œuvre sans prétention aucune, calme et mesurée, à l’image de son auteure, et dont la musique a été utilisée en tant que passage pour se rendre d’un lieu à un autre, pour se glisser ou s'envoler d’un thème à l'autre, pour amener une autre danse. Cinq lieux et univers bien différents qu’elle a mis en parallèle avec les tableaux de la photographe-vidéaste Isabelle Lévy-Lehmann et dans lesquels elle va, par instants, s’incruster. Tous, bien sûr, ont trait à certains évènements de sa vie, épisodes qu’elle a, curieusement, cherché à traduire et symboliser par le port d’un costume différent, vêtements qu’elle a portés ou porte encore régulièrement, empreintes qui vont lui servir de prétexte à l’évocation d’un souvenir qui lui tient à cœur.

La première marche avec, en fond, la parure de feuilles d’un robinier, s’avère la réminiscence d’une promenade dans un jardin labyrinthique, celui de Versailles peut-être, qui traduit son penchant pour les beautés de la nature, entre autres à l’époque de la chute des feuilles à l’automne. La seconde séquence, toujours sur la même marche, est une œuvre plus intimiste qui révèle la volupté qu’une femme peut éprouver à l’idée de mettre une robe ou de s’en dévêtir, offrant au spectateur des images d’une grande pudeur mais aussi d’une incommensurable beauté, images prolongées par une marche d’un très grand romantisme sur le sable de la plage de son enfance noyée dans la grisaille. La troisième séquence, sur le même leitmotiv et toujours accompagnée par les images d'Isabelle Lévy-Lehmann, met en scène une vision plus banale et moins romantique de la vie, celle d’une marche dans la rue sous la pluie avec glissades et chutes auxquelles sans doute elle s'est trouvée confrontée. Atmosphère empreinte de monotonie et d'une certaine tristesse que l'on retrouve par la suite sur un trottoir où la danse, "farandole de lignes brisées, se multiplie comme dans un miroir".  

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Portrait d'Anita Berber par Otto Dix

La séquence sans doute la plus intéressante est la dernière, celle de la robe rouge, inspirée d'un tableau d'Otto Dix, le portrait de la danseuse de cabaret Anita Berber. Une créature d'une beauté fascinante qui, au début du siècle dernier, incarna la gloire et la misère de son époque. Elle mourut en 1928 de la tuberculose dans l'étreinte de la douleur et l'ombre du scandale, en laissant flotter derrière elle le parfum d'une icône. Là encore un solo inspiré par une robe extraordinaire dont on assiste à la reconstruction par la couturière Catherine Garnier sur l'écran, à son essayage et son ajustage sur la scène avec ses soubresauts et ses ruptures. Un évènement fascinant.

J.M. Gourreau

Le temps traversé / Christine Gérard, Micadanses, Paris, 14 juin 2016.