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Nicole Mossoux - Patrick Bonté / The Great He-Goat / Cauchemars surréalistes

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Photos J.M. Gourreau

Nicole Mossoux – Patrick Bonté :

Cauchemars surréalistes

 

N mossouxP bonteLa vie est un éternel recommencement. Ne serions-nous pas en train de plonger petit à petit - et sans même nous en apercevoir - dans  le monde cauchemardesque des Pinturas negras, (Peintures noires), fresques peintes par Francisco de Goya de 1819 à 1823 sur les murs de sa maison espagnole des rives du Manzanares, la "Quinta del sordo", et aujourd’hui conservées au musée du Prado à Madrid ? C’est à l’occasion de l’un de leurs spectacles dans cette ville que Nicole Mossoux et Patrick Bonté prirent conscience du fait que les obsessions de ce visionnaire pourraient bien devenir une nouvelle réalité… et qu’ils décidèrent de nous en présenter le reflet et de nous en faire partager la portée. Un monde quasi surréaliste d’une horreur indescriptible et d’une cruauté sans nom, reflet d’une Espagne alors en guerre, un monde de miséreux, d’estropiés et d’affamés, de mendiants et de voleurs, évoquant la Cour des Miracles de Victor Hugo, et qui n’est pas sans rappeler l’univers des Dernières hallucinations de Cranach l’Ancien (1990) ou de Twin houses (1994), spectacle qui mettait en scène cinq mannequins, « confondus dans un corps à corps où l’on ne sait plus, de l’acteur ou du mannequin, qui manipule qui, et qui détient le pouvoir sur l’autre »… Ici encore, l’imagination débridée, tant de la chorégraphe (Nicole Mossoux) que du metteur en scène (Patrick Bonté) est étonnante à plus d’un titre, auréolant la pièce d’un parfum de mystère et d’horreur qui peut même mettre mal à l’aise et qui nous contraint à réfléchir sur notre destinée.

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Photos J.M. Gourreau

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The Great He-Goat n’est en fait que la traduction - dans la langue de Shakespeare - du titre d’une autre toile, en français Le Grand Bouc, plus connue sous le nom de Sabbat des sorcières que Goya avait peinte en 1798 et qui montre, au centre de la composition, un rituel de sorcellerie dirigé par un Grand bouc, l'une des formes prises par le diable. Dans la création qui nous est présentée ici, les marionnettes dédoublent et transfigurent une dizaine de danseurs, mi-hommes, mi-bêtes, pour mettre en scène, avec un réalisme saisissant, les infirmités, le sadisme et les exactions de ce petit peuple livré à lui-même, tels que Goya les peignit au travers de ses toiles. Une fantasmagorie où le grotesque est de mise, ce sous le regard innocent d’une enfant d’une pureté angélique, peut-être celui de la fille que le peintre aurait eue avec Leocadia Weiss et avec laquelle il passa une partie de sa vie, notamment lorsqu’il acquit la "Quinta del sordo" en 1819.

L’œuvre se terminera bien évidemment d’une façon saisissante sur une pléiade de cadavres soigneusement alignés entre lesquels la petite fille errera, désorientée, sans bien comprendre les injustices de ce monde et les raisons qui ont amené les hommes à s’entre-tuer et à l’abandonner dans sa solitude. Il en résulte une oeuvre fascinante, magistralement exécutée, qui reflète parfaitement l'univers tourmenté du peintre espagnol.

J.M. Gourreau

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                   Photo Mikha Wajnrych                                     Photo J.M. Gourreau                                   Photo J.M. Gourreau

The Great He-Goat / Nicole Mossoux – Patrick Bonté, Théâtre de Châtillon-sous Bagneux, 26 mars 2019, dans le cadre du Festival MAR.T.O et de la Biennale de danse du Val-de-Marne. Créé le 15.03.19 aux Ecuries à Charleroi. Ce spectacle a reçu le prix Maeterlinck 2019 du meilleur spectacle de danse.

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           Goya / Le grand bouc                                                                   Goya / El tres de mayo                                                Goya / Saturne dévorant un de ses fils

 

Jan Fabre / Belgian Rules, Belgium rules / Une Belgique d'apocalypse

 

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Jan Fabre :

Une Belgique d’apocalypse

 

Jan fabreIconoclaste et moralisateur il est, iconoclaste, et moralisateur, il reste… Cette fois, c’est son pays, la Belgique, "celui des frites et du Saint-Pipi", qu’il évoque. De ses bons et mauvais côtés, de ses atouts, des règles qui le régissent (d’où son titre), de son histoire, de ses traditions culturelles, religieuses et sportives, des gens et animaux qui y font sa renommée, de ses paysages, de sa nature… Et j’en passe ! Mais toujours avec un petit côté ironique, satirique même, pour ne pas dire sacrilège ou sarcastique, la danse illustrant et confortant les textes de son complice Johan de Boose… Il pourrait en parler des heures et des heures, comme il l’a fait pour Mount Olympus, une performance présentée l’année dernière dans cette même salle et qui durait la bagatelle de 24 heures… Jan Fabre s’est limité cette fois à quasiment 4 heures (sans entracte) qui, ma foi, passent comme une lettre à la poste. Et, paradoxalement, on ne s’ennuie pas une seconde. Il y a bien par ci par là quelques petites longueurs mais ces redites sont là pour enfoncer le clou, pour bien faire comprendre au spectateur que ses allégations ne sont pas des paroles en l’air mais qu’elles sont mûrement réfléchies, même si elles sont parfois évoquées sur le ton badin de la plaisanterie.

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Photos Wonge Bergmann

Sa vision des choses qu’il évoque en 14 chapitres, très réaliste, à mi-chemin entre danse et théâtre, n’est pas dénuée d’intérêt. Tout y passe : les frites, bien sûr, les Noirauds et les Gilles du carnaval de Binche, les Blancs Moussis de Stavelot, les colombophiles, les majorettes et la fête, le chocolat, les amours contre nature (les partouzes des Ballets Roses) et autres excès, et l’anticonformisme surtout… Pas tendre avec sa terre natale, le bougre ! La bière - il n’y en a pas moins de 1200 sortes dans ce pays - y coule à flots, et pas seulement dans les gosiers : ses relents envahissent d’ailleurs la salle, et des guirlandes de bouteilles ceignent la taille et le cou des consommatrices...

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La Belgique, pour Fabre ? Un petit pays certes mais "bordélique", peuplé "d’anarchistes pacifiques, qui abrite une race de fumistes, de misérables fraudeurs qui tordent et contournent la loi, et de bouffeurs invétérés de patates" dit-il. "Un pays où il est interdit à un curé de rester plus de 3 minutes avec un gosse, (…) où il est obligatoire d’embrasser le cul de la reine au moins une fois par an" assène t’il encore… Mais c’est aussi un monde lourdement chargé d’histoire et où il se passe tout de même de grandes choses, sur le plan artistique tout au moins. C’est en effet le pays de la bande dessinée mais aussi celui de grands peintres, des primitifs flamands, de Van Eyck (Les époux Arnolfini) à Bosch et Rubens, de Bruegel l’Ancien, ainsi que celui des surréalistes, tels Magritte et Delvaux, et de Félicien Rops qui ont été tout particulièrement mis à l’honneur dans ce spectacle. De Paul Delvaux, il met entre autres en scène avec un réalisme étonnant ses énigmatiques jeunes filles aux seins nus, - je pense à La petite mariée, au Sabbat ou à Pompéi, - ses femmes au chapeau fleuri ou, encore, ses Squelettes (ainsi d’ailleurs que ceux de James Ensor)De même, il emprunte à Magritte ou à Labisse ses pigeons et ses femmes au buste bicolore (La magie noire), son personnage affublé d’un costume sombre, d’une cravate rouge et d’un chapeau melon (L’homme au chapeau melon, Golconde, La boîte à Pandore, Les mystères de l’horizon) - dans le meilleur style des Dupond et Dupont de Hergé d’ailleurs… Normal pour un artiste, me direz-vous. Mais ce qui l’est moins, c’est que sa culture universelle lui permet d’aborder avec le même bonheur une foultitude de sujets avec un grand éclectisme, à sa manière bien évidemment, laquelle n’est pas toujours en conformité avec les convenances. Ce qui n’est pas du goût de tout le monde, à commencer par ses danseurs - tous remarquables, il faut le souligner - qu’il a peut-être trop tendance à considérer comme des esclaves, d’après leurs dires tout au moins… Mais le résultat est là, et ce qu’il veut évoquer, il le dit sans ambages, crûment, vertement. Or, la vérité n’est pas toujours bonne ni à dire ni à entendre…

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            La Magie noire / Magritte                                                    Les époux Arnolfini / Van Eyck                                                La petite mariée / Paul Delvaux

Il peut toutefois se révéler sous un autre jour, laissant au vestiaire son impertinence, pour évoquer, non sans amertume, la misère humaine et implorer les colombes de la paix mais aussi mettre l'accent sur les dégradations de la nature, conscient du fait qu’elles vont conduire l’Homme à sa perte s’il ne réagit pas rapidement… Une fresque aussi réaliste qu’irrévérencieuse, un tantinet outrancière qui, finalement, aboutit à la conclusion qu’il est tout de même possible d’être belge !

J.M. Gourreau


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Squelette arrêtant masques / James Ensor

Belgian Rules Belgium Rules / Jan Fabre, La Villette, Paris, du 22 au 24 mars 2019.

Nathalie Pernette / Belladonna / La femme et ses démons

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Pernette Nathalie :

La femme et ses démons

 

Nathalie pernetteVoilà un titre aguichant !  Cependant les belles femmes, bella donna en italien, si elles rayonnent par leur beauté et leur grâce, ne sont pas toujours aussi douces et affables que l’on voudrait le croire. Certaines d’entre elles pourraient même s’apparenter à des magiciennes, voire à des sorcières maléfiques, des suppôts de Satan, et l’histoire nous en a donné moult exemples depuis la nuit des temps… A l’époque médiévale en effet, le petit peuple avait recours à elles pour soigner ses maladies ou mettre au monde ses enfants mais, s’il leur arrivait parfois de guérir leurs patientes, il leur arrivait aussi de les occire ! Or, ces matrones, pour atténuer la douleur, se servaient fréquemment d’extraits de nombreuses plantes, toxiques à certaines doses mais calmantes à d’autres et, parmi-celles-ci, des décoctions de belladone : un majestueux végétal aux fleurs brunes en forme de clochette, ainsi dénommé en 1753 par le célèbre naturaliste Carl von Linné, père de la systématique actuelle. Toutefois, on retrouve déjà le terme de belladone dès 1556 dans certains écrits du médecin et botaniste Pietro-Andrea Matthioli, nom repris par Charles de l’Ecluse en 1583 à la fin de la Renaissance italienne car les femmes de l’époque utilisaient une lotion de belladone pour dilater leurs pupilles ou un onguent de cette même plante pour donner un teint ivoire à leur visage et le "désempourprer". Mais ce végétal, extrêmement toxique, était aussi utilisé pour se débarrasser de ses ennemi(e)s sans qu’ils ne puissent s’en rendent compte…  

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Photos J.M. Gourreau

 

A bien y réfléchir, si la plupart des pièces de Nathalie Pernette sont empreintes de fantastique, d’étrange et auréolées de mystère, elles s’avèrent aussi un hymne à la féminité et rendent hommage à nos compagnes, évoquant tant leurs aspirations que leurs atouts mais aussi leurs fantasmes, tout en mettant au grand jour une part de leurs côtés les plus secrets. Ce sont ces deux façades que l’on retrouve au travers de Belladonna mais ce ne sont cependant pas celles-ci qui sont réellement au centre de l’œuvre. En effet, la fabuleuse mise en scène ainsi que la chorégraphie sensuelle et féminine et, aussi, la partition musicale de Franck Gervais évoquent surtout le monde des puissances sabbatiques infernales chères aux romantiques, lesquelles ont toujours dévoré les poètes. Aussi ai-je pour ma part un tantinet regretté que Nathalie n’ait pas davantage exploité l’univers sombre et inquiétant de la sorcellerie auréolé de maléfices, de perfidie et de machiavélisme, tant il est vrai que celui-ci sommeille parfois dans l’esprit de certaines de nos compagnes… Certes, la vision des enfers que nous offre la chorégraphe est d’un réalisme cauchemardesque et suffit à elle seule pour réaliser un fascinant spectacle qui frappe l’imaginaire, tant celui des petits que des grands, et qui devait hanter l’esprit de notre égérie depuis des lustres. Mais vouloir également évoquer en parallèle l’image de la sorcière, de ses maléfices et de son désir de reconnaissance et de puissance, lequel il est vrai, s’avère également un des plus fascinants visages de la femme, était peut-être un volet qu’elle aurait dû traiter à part, tout en lui conservant le titre de la pièce.

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Il n’en demeure pas moins que cette œuvre, qui aborde et reflète par le jeu de trois interprètes, complices de ses peurs et de ses angoisses, les phobies de la gent féminine à différents âges de la vie - celles d’une enfant, d’une femme d’âge mûr et d’une femme à l’aube de son déclin - s’avère d’un réalisme aussi saisissant qu’effrayant: sa mise en scène fantasmagorique avec force flammes, fumées, jeux d’ombre et de lumière, et ses danses de transe sabbatiques qui captivent l’attention de tous les spectateurs, jeunes ou moins jeunes, sont réellement hypnotisantes. J’ai particulièrement été frappé, voire même subjugué par la présence, la force tranquille, l’intériorité et l’expressivité de l’interprète la plus âgée, alias Nicole Pernette, précisément la mère de Nathalie, qui distillent dans l’atmosphère un inquiétant parfum de mystère à nul autre pareil. Fascinant.

J.M. Gourreau

Belladonna / Nathalie Pernette, Théâtre de Châtillon, 19 mars 2019.

Josette Baïz / D’est en ouest, de Melbourne à Vancouver / Une énergie débridée

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Josette Baïz :

Une énergie débridée

 

Josette baizIl faut le voir pour le croire : leur fraîcheur, leur exubérance, leur enthousiasme, leur joie de vivre, leur énergie communicative remonteraient le moral à un cul de jatte ! Leur prestation sur scène est réellement étonnante. Car ces trente danseurs de 9 à 18 ans - la moitié de l’effectif du groupe Grenade que Josette Baïz avait créé en 1998 à Aix en Provence pour mettre en valeur le travail de cette pléiade de jeunes de tous horizons, pour la plupart issus de quartiers défavorisés, qu’elle avait pris sous son aile - semblent se gausser avec une désinvolture sans pareille des difficultés techniques dont les chorégraphies sont truffées. Les chorégraphies ? D’est en ouest, de Melbourne à Vancouver est en effet un patchwork de piécettes créé le 3 novembre 2018 au Grand Théâtre d’Aix-en-Provence par six chorégraphes d’obédiences très différentes [Lucy Guérin (Untrained et Attractor), Eun-Me Ahn (Louder ! can you ear me), Akram Khan (Kaash), Barak Marshall (Monger), Wim Vandekeybus (Speak low if you speak love) et Crystal Pite (Grace Engine)], lesquelles sont assemblées les unes aux autres comme les pièces d’un puzzle. Des propositions fort originales, très rythmées, qui poussent les interprètes d’un dynamisme sans faille à se dépasser pour trouver une interprétation personnelle malgré leur cadence effrénée.

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Photos J.M. Gourreau

Une idée que Josette Baiz avait concrétisée pour la première fois en 2011 pour le vingtième anniversaire de sa compagnie. Il devait s’agir à l’origine d’un spectacle partagé entre trois chorégraphes et elle-même. Cependant, sept d’entre eux ont répondu à son appel, ce qui a permis la création de deux programmes, l’un pour les adolescents de la compagnie, l’autre pour les plus jeunes. Des œuvres d’un grand éclectisme signées Jérôme Bel, Philippe Découflé, Jean-Claude Gallotta, Michel Kelemenis, Abou Lagraa, Jean-Christophe Maillot, Angelin Preljocaj et, également, par elle-même. "L’aventure fut très riche, tant sur le plan de l’émotion artistique que sur celui de l’exigence technique, évoquait-elle alors ; rien ne fût laissé au hasard et nous avons dû piocher dans tout notre savoir-faire pour réaliser une telle prouesse". Oui, il s’agissait bien d’une véritable performance, aussi incontestable qu’incontestée d’ailleurs….

Au cours de la tournée qui s’en suivit, Josette rencontra d’autres chorégraphes. Ce qui préluda à une nouvelle expérience et une tout aussi nouvelle aventure. C’est ainsi que naquit, en novembre 2014, Guests, composé cette fois d’un patchwork de petites pièces du répertoire de chorégraphes étrangers de renommée internationale, tels Lucinda Childs, Hofesh Schechter, Wayne McGregor, Rui Horta ou Emanuel Gat, mais aussi de créations pour la compagnie, telle Tricksters d’Alban Richard. Là encore, le succès fut total, si bien que la chorégraphe décida de poursuivre cette aventure qui s’ouvrait vers de nouveaux horizons : quel plaisir et quelle joie en effet pour elle de donner la possibilité à ces danseurs en herbe d’interpréter ne serait-ce que quelques fragments de telles œuvres, à l’instar des plus grands ! Toutefois cette odyssée avait surtout l’intérêt, pour ces futurs professionnels, d’élargir leur horizon en leur laissant entrevoir et acquérir des techniques chorégraphiques autres que celles qui leur étaient enseignés jusqu’alors pour parfaire ce style unique et original, le "style Grenade", symbole d’énergie, de métissage et d’ouverture sur le monde, basé sur la rencontre et l’échange.

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Le succès étant toujours au rendez-vous, pourquoi dès lors s’arrêter en si bon chemin ? Ce défi, Josette Baïz le renouvela au Festival de Cannes un an plus tard, très exactement le 27 novembre 2015 avec Guests-2 : des pièces à nouveau aussi éclectiques que possible, harmonieusement enchaînées et signées, là encore, de grands noms de l’art de Terpsichore : outre ceux de McGregor, de Gat et de Schechter, ceux de Dominique Bagouet mais aussi de Damien Jalet… bien évidemment exécutées avec une aisance, une maîtrise et un professionnalisme dignes des plus grands éloges.

Au fil des ans, la compagnie, en constante évolution, a ainsi accueilli de nombreux chorégraphes et professeurs renommés d’horizons différents, lesquels ont contribué à son enrichissement, faisant de celle-ci un véritable Centre chorégraphique pour la jeunesse, pépinière de futurs artistes garants de l’avenir de cet art.

J.M. Gourreau

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D’est en ouest, de Melbourne à Vancouver / Josette Baïz, Groupe Grenade, Créteil, Maison des arts, du 14 au 16 mars 2019.

Catherine Diverrès / Blow The Bloody Doors Off / En quète des libertés de notre enfance


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Photo Caroline Ablain

Catherine Diverrès :

En quète des libertés de notre enfance

 

Catherine diverres"Enfoncez-moi ces satanées portes", nous enjoint Catherine Diverrès au travers de la reprise de cette œuvre créée au Mans en septembre 2016 dans le cadre du festival « Autre regard ». Mais qu’entend-elle exactement  par ces termes ? En fait ce titre, traduction de Blow The Bloody Doors Off, est issu d’une réplique de l’acteur Michel Caine dans le film d’action L’or se barre, réalisé en 1969 par Peter Collinson, film qui narre les aventures rocambolesques de deux gangsters britanniques qui se heurtent à la Mafia italienne en cherchant à s’emparer de l’or de la firme FIAT lors de son transport à Turin depuis l’aéroport. Bien évidemment, dans l’œuvre que nous propose la chorégraphe, il n’est nullement question d’or, ni d’argent, encore moins de voleurs. Mais, si ces portes ne sont pas celles d’une banque ou d’un fourgon de transport de fonds, ne seraient-elles pas celles des barrières que nous rencontrons quotidiennement sur notre chemin, ces obstacles aussi bien spatiaux que temporels que nous n’osons franchir du fait de nos peurs et de nos angoisses, d’ailleurs aussi irraisonnables qu’irraisonnées, et des obligations que nous nous forgeons? " Je me suis fixée l’idée de ne travailler que sur l’espace et le temps", nous dit la chorégraphe. "Je souhaitais que la pièce soit la plus abstraite possible dans sa forme, même si ce qui s’y révèle, ce sont des couches de sens qui appellent des interprétations multiples et subjectives. J’ai demandé aux danseurs de s’interroger sur des notions relatives à notre perception de l’espace et du temps et, donc, relatives à notre subjectivité. J’ai pensé à la déformation de notre perception rationnelle, quotidienne, conditionnée, de l’espace-temps, aux situations extrêmes"… En fait, Catherine ne chercherait-elle pas finalement à nous contraindre de vaincre nos craintes et nos préjugés pour parvenir à retrouver la spontanéité de notre enfance, à rompre l’enfermement dans lequel nous nous trouvons confinés, à rouvrir les portes verrouillées par nos (détestables) habitudes pour parvenir à cette liberté et à cette nécessité de vivre pleinement la vie, auxquelles nous aspirons sans cesse ? Pour ce faire, quatre questions ont été posées par la chorégraphe, tant aux danseurs qu’aux musiciens, celles-ci ayant trait dans l’absolu au vertige, au danger (propositions déployées sur le plan de la gravité : poids d’un objet qui chute, poids de l’eau, poids d’un corps qui tombe…), ainsi qu’à la manière d’évoluer dans le plus petit espace mais également, dans le plus grand, toutes ces questions interrogeant bien évidemment la façon dont nos sommes conditionnés par rapport à notre entourage, notre culture, notre travail.

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Photos Caroline Ablain

Contrairement à ses habitudes, Catherine Diverrès a jeté les bases de sa chorégraphie sans partition musicale préétablie, faisant totale confiance aux deux compères musiciens auxquels elle s’était acoquinée et qu’elle connaissait de longue date, le compositeur Jean-Luc Guionnet et le batteur japonais Seijiro Murayama… Très vite, Jean-Luc est parti sur l’idée d’un concerto pour Seijiro avec les musiciens de Dédalus, bien sûr présents sur le plateau aux côtés des danseurs. Car, dit-elle encore, "le corps est le médium, capable d’humilité et de force, de résistance et d’abandon, dans une métamorphose possible en chacun, sensible ou maîtrisée. Les corps possèdent à la fois une mémoire et la puissance de l’immédiat, pour maîtriser un véhicule - abstrait - qui s’appelle la danse". Plusieurs modules de différents laps de temps, en dialogue avec les danseurs, ont donc été construits sur la musicalité des mouvements et leur rythmique, élans profonds d’une grande intensité et d’une non moins grande violence, entrecoupés d’instants de relâchement - voire de vide - plus calmes, à l’écoute du corps, de ses aspirations profondes, afin de mieux les dépasser comme une colère, une transe qui éclate l’instant suivant. Il est étonnant de constater l’unité, la cohésion entre les musiciens et les danseurs, leur corporéité étant une et indiscernable, alors que nous pouvons percevoir et discriminer, au sein de l’écriture de l’œuvre, la personnalité de chacun des danseurs et de chacun des instrumentistes, ce qui d’ailleurs a été l’un des axes majeurs de travail de la chorégraphe  C'est en effet la première fois que Catherine Diverrès prends le risque d’une composition musicale totalement indépendante du processus chorégraphique avec autant de musiciens sur le plateau. Il en résulte un paysage vallonné, contrasté, parfois aux limites du tribal, au sein duquel tant les danseurs que les musiciens, tous autant les uns que les autres, peuvent donner libre cours à leur imaginaire mais, surtout, à leur talent.

J.M. Gourreau

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Photos Jean Couturier

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Photo Caroline Ablain

Blow The Bloody Doors Off / Catherine Diverrès, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 13 au 15 mars 2019.

La Goulue, Reine du Moulin Rouge / Maryline Martin / éditions du Rocher, Janvier 2019


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La Goulue, reine du Moulin Rouge, par Maryline Martin, 14 x 21,5 cm, 209 pages, 13 photos en couleurs et 9 en noir et blanc réunies en un cahier central, broché, éditions du Rocher, Monaco, Janvier 2019, 17,90 €.

ISBN : 9-782268-101200.

Il est des femmes qui ont profondément marqué leur époque. Par leur charisme, par leur tempérament, par leur comportement,  par leur art. La Goulue est de celles-là. Née dans la pauvreté, elle connut la gloire, mourut cependant dans la solitude et la pauvreté. Sa vie, trépidante, loin d’être exemplaire, défraya la chronique, marquant la société. Très jeune, elle se fit remarquer par ses déhanchements lubriques, sa vie exubérante, aussi excentrique qu’amorale, et sut retenir l’attention par sa verve et son talent mais, surtout, par ses frasques et son ivresse de liberté. C’est avec un naturel inné que celle que l’on surnomma "la reine du Moulin Rouge" ou, moins poétiquement, la "Vénus de la pègre", parvint à conquérir le cœur quelques grands noms de la société d’alors, cette "Belle époque", qu’il s’agisse de nobles argentiers comme le prince de Galles, le shah de Perse, le baron de Rothschild, le marquis de Biron, mais aussi, de personnages plus modestes devenus célèbres par leur art et leur talent, tels Auguste Renoir* ou Henri de Toulouse Lautrec dont elle fut la maîtresse et qui ne réalisa d’elle pas moins d’une centaine d’œuvres, malheureusement en grande partie aujourd’hui disparues…  

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Impossible en quelques lignes de vous révéler les détails de cette vie professionnelle, aussi tumultueuse que chaotique, "placée sous le signe de la provocation teintée de vulgarité" qui débuta en 1884 à l’Elysée Montmartre, pour se poursuivre à l’ouverture de l’Olympia en 1893 avant de faire les beaux jours du Moulin Rouge, pour se terminer misérablement comme dompteuse de fauves... Cet ouvrage, d’une écriture alerte, fourmillante d’anecdotes plus truculentes les unes que les autres, est là pour le faire. Je ne puis m’empêcher cependant de vous en livrer quelques passages, juste pour vous en donner l’envie de les déguster : ainsi Maurice Delsol dans Paris Cythère brossait d’elle ce truculent portrait sur scène : "Aux accords d’un quadrille échevelé, on sent qu’elle nage dans son élément ; son œil brille, ses narines se dilatent, un sourire de bacchante retrousse ses lèvres qui n’ont jamais eu de frémissements impudiques que pour son « amie » ou pour son « gigolo ». Elle aurait pu suivre quelque Anglais excentrique, affriolé par ses charmes, et se faire couvrir d’or. Elle a préféré conserver sa joyeuse indépendance, en régnant sur son peuple de filles de joie et de chevaliers de la rouflaquette, ses copains d’enfance". Portrait cristallisé par celui de René Wisner, paru dans Volonté le 2 février 1921 : "Elle est une tourmente au milieu de la nuit, un appel du pied et du sexe, une vendeuse de chambards, une pile électrique, une triomphatrice de la danse communiquant à toute une époque la force de la vie qui est en elle, et dont elle se fait une auréole galopante dans l’arène où elle tombe les hommes en leur infligeant à devenir pendant quelques minutes ses sujets et ses esclaves". Ou, encore, Yvette Guilbert dans La chanson de ma vie : D’un petit coup de pied alerte dans le chapeau, elle décoiffe un spectateur et fait le grand écart, le buste droit, la taille mince dans sa blouse de satin bleu et sa jupe de satin noir coupée en forme de parapluie, s’étalant en cinq mètres de largeur".

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Pour cette biographie, Maryline Martin, s’est profondément inspirée du Journal intime de Louise Weber, alia La Goulue, précieusement conservé au Moulin Rouge. Elle a en outre épluché les archives de la Société d’Histoire et d’Archéologie des 9ème et 18ème arrondissements de Paris, les Amis du Vieux Montmartre, celles des bibliothèques historiques de Paris et de Clichy, ainsi que celles du Service de la Mémoire et des Affaires Culturelles de la Préfecture de police de Paris.

J.M.G.

*Dans un article sur Renoir paru dans La France, le 8 décembre 1884, Octave Mirbeau disait de La Goulue qu’elle était, pour le peintre, "l’incarnation vivante de la femme dont il connait le fonds et le tréfonds, et qu’il sait exprimer, plus qu’aucun peintre de son temps, l’âme. Il l’a mise dans tous les milieux et toutes les lumières où sa beauté, tantôt fraîche et souriante, tantôt mélancolique et souffrante, pouvait le mieux s’épanouir".

 

La Goulue, alias Louise Weber / Delphine Grandsart / Delphine Gustau

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Photos Ludivine Grandsart

La Goulue, alias Louise Weber :

Sous l’œil de Delphine Gustau

et de Delphine Grandsart

 

Du grand art… Un jeu de mots, certes facile, mais fidèle reflet de la réalité ! Avec sa gouaille légendaire, sa verve inimitable, son allure de roturière, son sens de la répartie, son naturel provoquant, au moins sur scène, Delphine Grandsart nous brosse un saisissant portrait de La Goulue, plus vrai que nature… On n’y retrouve, certes, pas totalement la danseuse de french-cancan du Moulin Rouge telle que l’on pouvait se l’imaginer au travers des portraits ou des écrits que nous ont laissé d’elle Toulouse Lautrec, Auguste Renoir, Victor Hugo ou Aristide Bruant car Delphine Grandsart n’est pas danseuse mais comédienne ; cependant, totalement habitée - que dis-je - possédée par son personnage, elle nous narre la vie de cette femme hors du commun, aussi insouciante qu’audacieuse, très vite connue comme la reine du Moulin Rouge, ce, sans compromis aucun et avec une grande intelligence, tout en débutant curieusement non par son enfance mais par la fin de sa vie.  

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C’est en effet une vieille femme voûtée, marquée par les ans, vêtue de haillons sombres qui émerge du fin fond des coulisses en marmonnant des paroles inintelligibles, et qui va très vite se précipiter sur sa clope et son verre d’alcool, comme pour se consoler des vicissitudes de la vie… Gestes qui étaient en effet coutumiers  à cette "coqueluche de la Belle Epoque" car c’est à cette propension à vider tous les verres qui se trouvaient sur son passage qu’elle doit ce sobriquet de "La Goulue" ! N’en a-t-elle pas vu, des vertes et des pas mûres, tout au long de son existence ! Et de ressasser sur scène ses souvenirs avec un petit brin d’amertume… Mais, finalement, elle ne semble rien regretter, pas même la misère dans laquelle elle se trouve aujourd’hui… Ce que Delphine Grandsart nous livre avec une étonnante conviction, survolant avec brio toute sa trépidante vie en un peu plus d’une heure. Une vie au cours de laquelle La Goulue, Louise Weber de son vrai nom, a connu moult plaisirs mais aussi nombre de déboires, "ceux d’une femme sans concessions qui a préféré prendre le risque de tout perdre matériellement pour rester en adéquation avec ses idéaux. Ceux d’une femme qui n’hésitait pas à dire ce qu’elle pensait, quelle que soit la personne qu’elle avait en face d’elle. Et qui n’avait peur de rien", nous dit l’auteure. Ceux d’une femme venue de rien, qui avait connu la gloire et qui allait mourir dans la misère et l’oubli… Si elle évoque avec beaucoup de verve et de naturel ses amours, notamment avec Henri de Toulouse Lautrec qui restera un ami fidèle bien après ses triomphes, on ne saura quasiment rien en revanche de son enfance, ni de ses frasques ou de ses succès au Moulin Rouge, au Moulin de la Galette ou à l’Elysée-Montmartre, lieux de "débauche et de joies" au sein desquels elle s’était successivement produite auparavant. Ce que l’on peut un tantinet regretter car « les deux Delphine » s’étaient assuré le concours sur scène d’un magicien de l’accordéon, le compositeur et interprète virtuose Matthieu Michard, lequel accompagne ici la comédienne avec beaucoup de talent et d’à propos.

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Portrait de La Goulue, par Toulouse Lautrec:

une criante ressemblance entre l'égérie du peintre

et l'actrice Delphine Grandsart...

Mais peu importe. Car ce qui fait l’attrait essentiel de la pièce, c’est l’interprétation sublime et émouvante que Delphine Gransart fait de cette artiste mythique "politiquement incorrecte" en s’étant totalement identifiée à elle, jusqu’à l’incarner à la perfection, la faire vibrer, adopter son mode de vie et faire siennes ses pensées, n’ayant pas peur de prendre à parti son public, voire le contraindre - un peu malgré lui, il est vrai - à prendre une part active au spectacle. C’est sans doute, comme elle l’avoue volontiers d’ailleurs, ce petit penchant naturel, cette admiration pour cette exceptionnelle artiste qu’était La Goulue qui l’ont poussé à s’acoquiner avec l’auteure Delphine Gustau, afin de faire revivre en paroles et en chansons cette artiste haute en couleurs et ce, avec une telle sensibilité et un tel bonheur qu’il lui fut tout dernièrement décerné le trophée de "l’artiste interprète féminine de la comédie musicale" pour l’année 2018. A juste titre, me dois-je de le souligner !

J.M. Gourreau

Louise Weber, dite "La Goulue", spectacle musical de Delphine Gustau, avec Delphine Grandsart, Théâtre Essaïon, Paris, les vendredis et samedis, jusqu’au 30 mars 2019, et les lundis et mardis, du 15 avril au 25 juin 2019.

Spectacle créé le 15 mai 2017 au Théâtre de l’Essaïon.

P.S. : Un remarquable travail sur la vie de cette artiste, La Goulue, Reine du Moulin Rouge, vient d’être publié sous la plume de Maryline Martin aux éditions du Rocher. Voir la rubrique "Analyse de livres" sur ce même ce site.

Martin Zimmermann / Eins, Zwei, Drei / Un délicieux délire surréaliste /

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Martin Zimmermann :

Un délicieux délire surréaliste

 

Martin zimmermannMartin Zimmerman, ce nom ne vous dit sans doute pas grand-chose, à vous, émules de l’art de Terpsichore. Il est vrai que la danse n’est qu’un des nombreux atouts de ce joyeux drille. Son art relève en effet autant du cirque, du théâtre de l’absurde, du mime, des arts plastiques et de la mise en scène que de la danse. Et celle-ci, pour autant qu’elle existât, ne s’avère être qu’un fragment d’un vaste ensemble au sein duquel toutes ces disciplines sont imbriquées, mixées, torturées, broyées… Car ce pince sans-rire suisse semble avoir fait sienne la célèbre répartie que Serge de Diaghilev avait un jour lâché à Jean Cocteau pour le pousser à secouer les codes du spectacle afin de le dépoussiérer : "Etonne-moi"…

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Photos J.M. Gourreau

Or, il faut l’avouer, la dernière pièce de Martin Zimmermann, Eins, Zwei, Drei, nous étonne, et cela dépasse même toutes les espérances. Si son univers est totalement loufoque, voire carrément déjanté, il est aussi d’une drôlerie irrésistible, ce qui entraîne, chez les spectateurs, des crises de fou-rire inextinguibles, et les conduit dans un  monde dans lequel, comme d’un coup de baguette magique, leurs soucis et tracas sont expédiés à 1000 lieues de là… Et pourtant, à bien y réfléchir, le propos qu’il évoque est très sérieux, et relève du glissement vers l’absurde des relations humaines, lequel va,  bien évidemment, engendrer le chaos.

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Cliquer sur les photos pour les agrandir

L’histoire, nous dit l’auteur, se déroule dans un musée d’art contemporain, sans doute consacré à l’art surréaliste, lequel, soit dit en passant, ne ressemble pas plus à un musée qu’à n’importe quelle autre bâtisse. Mais peu importe, sinon que, lorsque celle-ci terminera son existence de musée dans les flammes, ce qui ne manquera bien sûr pas d’arriver, auront été détruites avec lui toutes les œuvres d’art qu’il renfermait. Autrement dit, un échantillon représentatif - ou considéré comme tel - des trésors, fruits de l’imagination de l’Homme, de ses goûts et de son génie qui, selon lui, méritaient d’être transmis à la postérité…

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Sur scène donc, trois larrons, Tarek Halaby, Dimitri Jourde et Romeu Runa, ainsi qu’un pianiste, Colin Vallon, lesquels, au début du spectacle tout au moins, semblent parfaitement s’accorder. Mais, très vite, tout va déraper car l’autorité et la soumission aux règles de la bienséance, d’aucuns ne les connaissent pas… Or, il faut bien se l’avouer, dans notre société d’aujourd’hui - et peut-être aussi dans celle d’antan - les débordements ne sont pas l’exception qui confirme la règle… Même, et surtout, allais-je dire, dans un endroit public aussi sélect qu’un musée, "institution publique aseptisée, soumise à des conventions strictes et des codes sociétaux précis" comme nous le rappelle l’auteur-réalisateur de la mise en scène. Et celui-ci de préciser : " C’est un endroit qui fourmille de règles et d’interdits, avec son propre système de valeurs qui détermine ce qui est accepté de ce qui ne l’est pas. Les choses y sont ordonnées précisément, au-delà parfois de la volonté des artistes eux-mêmes". Bon, voilà qui est dit. Mais nos larrons n’en ont cure ! Leurs excentricités, mêlées d’un zeste de surréalisme, vont bon train. C’est ainsi que le piano va entamer tout seul une ronde dans son coin, embarquant le pianiste, imperturbable, dans son délire... C’est ainsi qu’un personnage clownesque peinturluré de rouge va faire irruption des combles en cassant le lambrissage du plancher… C’est ainsi que ce même personnage placé après sa mort en exposition dans une cage de verre comme la momie de Rascar Capac*, se met en devoir de reprendre vie et de faire des siennes… Et tout à l’avenant. En fait, la question sous-jacente qui se pose est, bien sûr, celle de la survie de tout ce petit monde, et ce jeu ne pourra que mal se terminer en s’acheminant peu à peu, entre réalité et fiction, vers une apocalypse d’une invraisemblable cruauté et d’une monstrueuse folie.     

                                                                                                                                                                                                                                                                          J.M. Gourreau

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Eins, Zwei, Drei / Martin Zimmermann, Le Cent Quatre, Paris, du 20 au 24 février 2019. En partenariat avec le Théâtre de la Ville.

*Voir l'album Tintin Les 7 Boules de cristal.

 

Eun-Me Ahn / North Korea Dance / Une apôtre de la paix

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Eun –Me Ahn :

Une apôtre de la paix

 

North korea dance eun me anh 08 jm chabotAmbassadrice de la danse coréenne en France, Eun-Me Ahn  serait-elle aussi ambassadrice de la paix dans son pays?

Mais commençons par un peu d’histoire. La Corée était, depuis 1910 jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, sous la domination de l’Empire du Japon. En septembre 1945, après la reddition de ce pays, les Etats-Unis d’Amérique et l’Union soviétique se partagent l’occupation de la péninsule coréenne. Les forces américaines s’installent alors au Sud, mettant en place un gouvernement communiste, tandis que les forces soviétiques prennent possession du Nord, le 38ème parallèle faisant office de frontière. Trois ans plus tard, cette séparation s’accentue, et les tensions entre les deux pays s’aggravent. En 1950, la guerre est ouvertement déclarée, et les forces du Nord envahissent le Sud le 25 juin. Cette guerre s’achèvera en juillet 1953 après rétablissement d’une zone tampon fortifiée entre les deux nations, non sans avoir fait quelque 800 000 morts parmi les militaires et 3 millions de victimes parmi les civils… De nos jours, les relations entre les deux pays se sont fort heureusement nettement améliorées bien que des incidents mineurs puissent encore éclater de temps à autre au niveau de leurs frontières...

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C’est cet épisode historique que nous narre Eun-Me Ahn, au début de son nouveau spectacle, North Korea Dance, non sans une pointe d’humour et de dérision, voire d’impertinence saupoudrée d’extravagance mais sans chercher à le minimiser. Si cette artiste n’a pas réellement vécu cet épisode tragique, elle n’en a pas moins subi les conséquences et en a sans doute beaucoup souffert. « Mais j’ai toujours été curieuse de savoir ce qui se passait en Corée du Nord, en particulier quelle danse on y pratiquait car, après tout, nous avons les mêmes racines, » explique t’elle dans le programme. Et c’est ce qu’elle nous apporte sur un plateau au cours de ce spectacle dédié à l’une des plus grandes danseuses de Corée du Nord, Choi Seung-Hee (1911-1969) : dès le début des années 30 en effet, celle-ci - à laquelle elle voue une grande admiration - se mit en devoir d’exporter les danses de son pays hors de ses frontières, tout en les modernisant (entre autres celle du couteau, de l’éventail et du masque). Souvent à ses dépens d’ailleurs car, lorsque la guerre contre la Chine éclate, elle est envoyée au front pour donner ses spectacles devant les soldats afin de leur remonter le moral, ce qui lui vaut la "récompense" d’être accusée de collaboration par les nationalistes coréens… 

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Photos J.M. Chabot

C’est sans doute d’ailleurs aussi à cette artiste qu’Eun-Me Anh - qui, soit dit en passant, marche sur ses traces - doit ce petit côté espiègle et frondeur, cette liberté chorégraphique, ce réel brin d’originalité qu’elle insuffle à ses propres danses - tout en respectant scrupuleusement le style et l’esprit de celles de la Corée du Nord - que l’on retrouve par la suite dans ce spectacle. C’est à partir de vidéos rapportées de ce pays, d’informations d’éléments glanés ça et là qu’elle a pu reconstituer ces danses, tout en les mâtinant d’une touche primesautière très personnelle, ce qui leur confère un petit côté ludique et un caractère fort attachant. Des danses légères, parfois très rythmées, qui nous sont présentées dans un écrin fastueux d’un goût exquis, d’une sobriété et d’une fraîcheur exemplaires, la scène étant tapissée d’un décor aux tons pastel, qui met bien en valeur les somptueuses couleurs chatoyantes des costumes portés par les danseurs. Une chorégraphie assez géométrique, vive et enlevée, souvent sautillée, truffée de difficultés techniques, une chorégraphie qui déstructure, restructure et mixe les styles traditionnels tant du Nord que du Sud aux danses contemporaines les plus variées, depuis Isadora Duncan jusqu’au hip-hop en passant même par les danses chamaniques, voire le cirque… Des styles différents, parfaitement maîtrisés par des artistes qui forcent l’admiration, qu’ils soient exécutés dans le silence (ce qui a pour effet, curieusement d’ailleurs, de rehausser leur éclat) ou accompagnés par une harmonieuse musique orchestrale mâtinée de folklore, due au compositeur coréen Young-Gyu Jang, connu notamment pour avoir écrit la bande-son des films Sympathy for Mr VengeanceA Bittersweet Life ou The War of Flowers. Or, si cette danse confirme l’identité culturelle qui existe entre ces deux nations, elle met aussi en avant leur ouverture à la modernité et, surtout, la nécessité d’unee réconciliation et d’une ré-union entre ces deux peuples de même obédience et de même culture, mais montés les uns contre les autres et séparés malgré eux par l’inconscience et la folie de certains de leurs dirigeants.

J.M. Gourreau

North Korea Dance / Eun-Me Anh, Théâtre des Abbesses, du 19 au 23 février 2019.

Sylvère Lamotte / L'écho d'un infini / Bis repetita placent

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Photos J.M. Gourreau

 Sylvère Lamotte :

Bis repetita placent*

 

On l’attendait au tournant : c’est à nouveau un chef d’œuvre qu’il nous a servi ! Pour sa troisième création, Sylvère Lamotte a déployé ses armes : L’écho d’un infini est un travail sublime, plein de ferveur, tout en lenteur et en retenue, dans lequel il laisse éclater son charisme, son amour pour l’autre, les autres. Il faut dire qu’il a engagé tous ses atouts, invitant à remonter sur scène deux monstres sacrés, Brigitte Asselineau et Paco Dècina - ce dernier ne s’y étant plus produit depuis plusieurs années - et pour lesquels il a concocté, ciselé devrais-je dire, un véritable bijou sur mesure. Et ce n’est pas là la moindre de ses qualités car, ce que ce chorégraphe met en exergue dans toutes ses œuvres, c’est ce besoin de mettre en avant ce rapport relationnel des uns aux autres, "la nécessité de l’autre et de l’être ensemble". Et ce, avec une sérénité fascinante et une économie de moyens affirmée et assumée, qui met en valeur la pureté et la profondeur de la gestuelle dans un décor épuré au maximum.

En fait, cette pièce comporte deux niveaux de lecture, le premier étant l’exploration de certaines des relations qui peuvent exister non plus dans un groupuscule de cinq hommes comme c’était le cas dans Les Sauvages mais au sein d’un couple, quel que soit son sexe, ou, plutôt, de trois couples bien différents, afin de "rendre compte de l’espace vibratoire qui s’y crée". Relations ayant également trait à des sentiments intimes, profonds, pas nécessairement perceptibles par tous, entre autres au travers des relations entre parents et enfants.  

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Le second niveau de lecture - et ce n’est pas, de loin, le plus inintéressant mais on le retrouvait déjà dans ses pièces précédentes - c’est l’établissement d’un parallèle, voire de la confrontation entre, d’une part, l’état d’esprit d’une certaine jeunesse d’aujourd’hui, empreinte d’exubérance et d’enthousiasme et, d’autre part, l’état psychologique de personnages plus mûrs, porteurs et garants d’une certaine sagesse, mémoire des corps. C’est cet écho fantomatique d’un infini qui leur a été conféré par leur expérience de la vie, voire de celle de leurs ancêtres, qu’ils cherchent à transmettre et à partager.

Voilà à nouveau une œuvre chargée d’un message bien loin d’être anodin, laquelle se veut établir et expliciter le mode de transmission des liens les plus intimes qui régissent les lois de notre société, et ce, par le truchement de la danse-contact, concept cher au chorégraphe depuis ses tout-débuts.

J.M. Gourreau

L’écho d’un infini / Sylvère Lamotte, Compagnie Lamento, Ateliers de Paris - Carolyn Carlson, Vincennes, 15 et 16 février 2019, dans le cadre du Festival "Faits d’hiver".

*voir les critiques du 05/02/19, du 30/10/18 et du 20/12/17.