Akram Khan / Xenos / La Villette / Décembre 2019

Akram Khan / Xenos / Les affres de la guerre

Xenos 1Xenos 3 jeanlouisfernandezXenos 2

Photos Jean-Louis Fernandez

Akram Khan :

Les affres de la guerre

Akram khan by lisa stonehouseCe sera sans doute une des dernières fois qu’on le verra sur scène. Tout au moins dans un solo. En effet, Akram Khan sillonne les théâtres du monde entier avec sa compagnie depuis maintenant presque vingt ans. Et il en a 45. Un âge respectable pour faire ses adieux de danseur à la scène avec, à l’heure actuelle, une bonne trentaine d’œuvres à son actif parmi lesquelles trois solos très connus : Polaroid Feet (2001), Ronin (2003) et Third Catalogue (2005) ! Né en 1974 dans le quartier de Wimbledon, à Londres, de parents originaires du Bengladesh, ce danseur, profondément humain, s’est forgé une réputation internationale en mixant danse contemporaine et kathak hindou. En outre, son originalité réside également dans son style, très viril, impétueux et audacieux, que l’on retrouve avec tout son éclat dans le solo Xenos qu’il a concocté - et prodigieusement interprété - pour tirer sa révérence.  En beauté, inutile de le souligner…  

Xenos 7

Xenos, mot grec qui peut se traduire par "L’étranger" en français, est une commande pour un programme d’évènements artistiques du Royaume Uni, « l4-18 Now », destiné à célébrer le centenaire de la Première guerre mondiale. A l’origine cependant, l’intention du chorégraphe était de monter un solo sur le mythe de Prométhée, ce Titan connu surtout pour avoir dérobé le feu sacré de l’Olympe aux fins d’en faire don aux humains. Irrité par ce sacrilège sournois, Zeus le condamna à mourir sous le bec et les griffes de l’aigle, seigneur de ces lieux, attaché à un rocher au sommet du Mont Caucase. Akram Khan dont l’humanité est légendaire, eut alors l’idée d’associer les deux propos, cette légende de la mythologie grecque et l’histoire dramatique on ne peut plus réelle de ces quelques 1,4 million de paysans indiens, enrôlés bien malgré eux dans cette guerre et en grande partie tombés sur les champs de bataille. Dans Xenos, il incarne autant l'un de ces soldats indiens morts dans la boue, que Prométhée dont le foie sera arraché progressivement par le rapace sacrificateur. La scénographie spectaculaire imaginée par la designer allemande Mirella Weingarten et l’éclairagiste Michael Hulls rend parfaitement lisible son propos : une "colline" escarpée et très pentue, laquelle sera gravie avec moult difficultés par le protagoniste de ce drame et qui sera aussi le champ de bataille à cette pléiade de soldats, dont la chute sera symbolisée par une avalanche de pommes de pin tombant des cintres à l’issue du spectacle. Aussi pertinente que convaincante, la chorégraphie quant à elle, de par sa gestuelle signifiante, violente et débridée, d’une puissance dramatique incommensurable, met particulièrement en valeur les angoisses, tourments, souffrances et affres de douleur du héros enchaîné, livré aux foudres sonores de l’Olympe, magistralement reconstituées par la création musicale de Vicenzo Lamagna. Voilà un nouveau spectacle qui évoque la Condition humaine chère à Cocteau, en fait un manifeste politique contre la guerre, la folie meurtrière des hommes et les prémices de la fin du monde, et qui met en avant avec beaucoup de force un pan de l’histoire encore trop ignoré du public. "Ma danse doit servir à réveiller les consciences", s’était-il exclamé à l’issue du spectacle donné en Avignon en juillet dernier…

J.M. Gourreau

Xenos 4 jeanlouisfernandez021Xenos 6 jeanlouisfernandez031Xenos 5 jeanlouisfernandez097

Xenos / Akram Khan, La Villette, Paris, du 12 au 22 décembre 2019, dans le cadre des spectacles du Théâtre de la Ville hors les murs.

Créé le 21 février 2018 au Centre culturel Onassis à Athènes.

Xenos a fait l’objet d’une version pour enfants réinventée par Sue Buckmaster, directrice artistique de Theatre-Rites, sur une partition musicale de Domenico Angarano adaptée de la partition originale : "Chotto Xenos fait remonter le temps au jeune public, explorant les histoires souvent oubliées et indicibles des soldats coloniaux de la Première Guerre mondiale, afin de faire la lumière sur notre présent et notre avenir".

Un ouvrage de photos sur l'oeuvre de ce chorégraphe, La fureur du beau, vient de paraître aux éditions Actes Sud. Voir à la rubrique "Analyse de livres".