Angelin Preljocaj / Gravité / Créteil / Février 2019

Angelin Preljocaj / Gravité / Un boléro à l’image de son auteur

Gravite 01 jc carbonneGravite 03 jc carbonneGravite 02 jc carbonne

Photos J.C. Carbonne

Angelin Preljocaj :

Un boléro à l’image de son auteur

 

Preljocaj 1Gravité. Ce mot évoque l’état dans lequel le corps, subissant les lois de l’attraction terrestre, est irrémédiablement attiré vers le sol. En fait, lorsqu’il conçut ce nouveau spectacle, Preljocaj avait bien l’intention d’évoquer les mille et un moyens de s’y soustraire, d’y échapper. Car c’est le lot quotidien du danseur qui n’a de cesse que de toujours chercher à la contrarier, à la vaincre. Or, si ces artistes sont bien évidemment soumis aux lois de la gravité, ils nous donnent plutôt, dans cette nouvelle œuvre, la sensation d’évoluer presque en apesanteur, voire de nous embarquer, à l’instar d’un Jules Verne, au beau milieu des méduses de l’univers sous-marin. Toutefois, la légèreté, la grâce immatérielle de leur gestuelle procède, ici, davantage d’attractions et de refoulements des corps au ralenti que de gravité proprement dite. Des corps qui donnent l’impression de prendre leur envol avec légèreté, poussés par la brise d’Eole, bien plus que celle de retomber au sol, même avec délicatesse, aisance et élégance, en obéissant aux lois de la pesanteur. Comme si la gravité s’exerçait aussi à l’horizontale. Et c’est bien là le prodige. Si, par moments, leurs évolutions, aussi légères qu’harmonieuses, semblent se dérouler dans un espace sidéral onirique empreint de calme et de volupté, à d’autres, elles paraissent se déployer dans un univers paradisiaque d’hommes-fleurs, lesquels, à l’unisson, ouvrent et referment voluptueusement leurs bras, à l’instar d’une rose qui s’épanouirait le matin pour rabattre ses pétales sur sa corolle le soir. A d’autres moments encore, leur gestuelle peut évoquer des anémones de mer dont les tentacules s’agitent au gré des courants. Alors, s’agit-il d’un voyage cosmique interstellaire ou d’une plongée sous-marine dans des eaux profondes et mystérieuses ? Bien que totalement abstraite, Gravité suggère tout cela à la fois.

Gravite 08 jc carbonneGravite 04 jc carbonnePreljocaj gravite 06

Voilà donc un travail remarquable qui fait appel tout autant à la danse classique qu’au langage contemporain, et qui met en valeur un corps de ballet touché par la grâce. Certes ancré dans le sol au début du spectacle, comme prostré et plaqué par une force invisible, il en émerge lentement et majestueusement, irrésistiblement attiré vers le haut, comme pour s’affranchir des lois de la pesanteur : il devra alors lutter durement, rageusement contre elle pour l’écraser, la briser, la réduire à néant. Au sein de ce ballet qui semble composé aléatoirement - mais il n’en est rien - d’une succession de tableaux judicieusement élaborés sur des musiques extrêmement variées, de Bach à Phil Glass en passant par Xenakis et Chostakovitch, on a la surprise de découvrir le Boléro de Ravel dans son entièreté ! Et c’est peut-être cette œuvre qui a inspiré au chorégraphe les plus beaux tableaux de la soirée, d’une composition géométrique et d’une régularité forçant l’admiration, comme s’ils avaient été composés par le truchement d’un ordinateur… Une sorte de ronde pour 12 danseurs groupés sur un cercle, animés d’une fascinante pulsation spiralée du buste, les bras en volutes, bien évidemment toujours au diapason de la musique et en parfait accord avec elle, ce qui peut sembler une lapalissade quand on connait la minutie et la précision du travail de Preljocaj. Tout au long de la soirée, soli et duos en vis-à-vis vont alterner harmonieusement avec des ensembles tout en lenteur et en retenue, d’une écriture rigoureuse et d’une grande originalité. Un spectacle que l’on n’est pas prêt d’oublier !

J.M. Gourreau

Gravité / Angelin Preljocaj, Théâtre National de la Danse Chaillot, du 7 au 22 février 2019. 

Spectacle créé lors de la 18ème Biennale de Lyon en septembre 2018.