Angelin Preljocaj / Nuits / Opéra royal de Versailles / Décembre 2013

Angelin Preljocaj / Nuits / Un érotisme subtil et raffiné

 
Photos J.C. Carbonne


Angelin Preljocaj :

Un érotisme subtil et raffiné…

 

Vous souvenez-vous de Liqueurs de chair, cette œuvre d'Angelin Preljocaj d'un érotisme délicat et d'une sensualité incommensurables, embarquant le corps "aux limites du basculement des sens" ? Cette œuvre inoubliable créée en 1988 qui, selon les propres mots du chorégraphe, se situait "aux abords de cet instant de fragilité extrême où l'exaltation du corps touche à son paroxysme, là où tout bascule vers l'irrémédiable, vers l'anéantissement de l'âme, là où la mort se démasque et d'où la chair commence à secréter doucement cette substance sucrée et enivrante qui peut perler à travers la peau comme la sueur, le sperme, les larmes et le sang" ? En abordant les Contes des mille et une nuits, on aurait pu s'attendre à une œuvre encore plus sensuelle, encore plus érotique, encore plus chargée de mystère, car Shéhérazade représente pour Preljocaj, comme pour nous tous d'ailleurs, le symbole du féminisme et de la liberté de la femme en Orient, avec tous les fastes que cela donne à penser. Les premières minutes du spectacle le laissent d'ailleurs supposer car le chorégraphe nous emmène dans le clair-obscur d'un hammam d'où sortent des volutes de vapeur du plus heureux effet : celles-ci laissent deviner un lacis de corps qui semblent s'agiter avec une indicible volupté sous l’envoûtante musique de Natacha Atlas. L'effet est réellement saisissant et d'une surnaturelle beauté. Mais les choses se gâtent à l'arrivée subite d’individus plus ou moins louches qui mettent à mal la gent féminine, l’arrachant aux voluptés du bain, on ne sait trop pourquoi. Serait-ce une évocation des rapports peu louables que les hommes entretiennent avec les femmes dans certains pays d’Orient ? Ou une allusion aux prémices de l’exécution, par le cruel roi de Perse Shahryar, de sa compagne, pour cause d’adultère ? Une violence que l’on retrouvera d’ailleurs larvée tout au long du spectacle, exprimée par une gestuelle rapide, mécanique et saccadée, qui évoque sans doute la révolte de toutes ces jeunes femmes qui luttent contre la violence d’une société machiste, dressant leur corps en rempart contre la barbarie.

L’érotisme et la sensualité sont cependant bien présents tout au long de cette œuvre, mais celle-ci ne s’avère fâcheusement qu’une suite de tableaux-clichés qui, s’ils s’assemblent avec harmonie, n’évoquent pas pour autant l’atmosphère merveilleuse des contes des Mille et une nuits : le chorégraphe a en effet situé son action au Maghreb, région dans laquelle se déroule, il est vrai, certains de ces contes, mais bien loin des pays enchanteurs - aux yeux des occidentaux tout au moins - que sont l’Inde ou la Perse d’Ali Baba et de ses quarante voleurs… Preljocaj y fait toutefois allusion dans sa dernière scène qui se déroule dans un somptueux palais aux majestueuses grilles, pouvant toutefois évoquer celles d’une prison… Ambigüité également dans cette très belle image de trois potiches contenant chacune une créature de rêve qui sera courtisée par deux amants… Et que dire encore de ces jeunes filles fumant à tire larigot le narguilé, un homme quasi nu en extase, lascivement allongé entre leurs pieds… Cela dit, le ballet est truffé de pas de deux, tant pour hommes, que pour femmes ou pour couples de sexes opposés, d’une extrême sensualité et d’une saisissante volupté, comme seul Preljocaj en a le secret. Et ceux là, à eux seuls, valent réellement le détour !

J.M. Gourreau

Les Nuits / Angelin Preljocaj, Opéra Royal de Versailles, du 12 au 19 décembre 2013.
Prochaines représentations : Théâtre National de Chaillot, du 3 au 18 Janvier 2014.