Ballet du Grand Théâtre de Genève / Ken Ossola / Andonis Foniadakis / Sceaux / Janvier 2014

Ballet du Grand Théâtre de Genève / Un éblouissement

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Lux / Ken Ossola - Ph. V. Lepresle

Ballet du Grand Théâtre de Genève :

Un éblouissement

 

Il y a encore des chorégraphes qui, malgré leur immense talent, ne sont pas parvenus à franchir les frontières de leur pays et qui restent quasiment inconnus en France. Ken Ossola est de ceux-là, et il a fallu l'invitation du Ballet du Grand Théâtre de Genève à Sceaux pour révéler au public parisien son art, son intelligence et ses dons. Disons le d'emblée, les deux œuvres présentées au cours de la soirée, Lux de Ken Ossola et Glory d'Andonis Foniadakis, d'une musicalité et d’une technicité étonnantes, se sont avérées d'une beauté à vous couper le souffle.

Né en Corée il y a 43 printemps, Ken Ossola a passé toute sa petite enfance et son adolescence à Genève. Son amour pour l’art de Terpsichore, il l’a reçu de Beatriz Consuelo, ex-étoile au Grand Ballet du Marquis de Cuevas et directrice de l’Ecole de danse de Genève, laquelle détecte ses dons alors qu’il a déjà 16 ans... En 1989, Jiri Kylian le remarque et l’engage dans la compagnie junior du Nederland Dance Theater (NDT). En 1992, il rejoint les danseurs confirmés du NDT. C’est au sein de la compagnie junior qu’il fait ses premières armes en tant que chorégraphe. Un accident le contraint une dizaine d’années plus tard à abandonner sa carrière de danseur : désormais, il ne se consacrera plus qu’à la chorégraphie. Il devient alors maître de ballet en Suède pour le Gothenburg Ballet puis répétiteur pour le NDT1. Se spécialisant dans l’œuvre de Kylian, il parcourt ainsi le monde pour remonter ses ballets et, également, créer ses propres chorégraphies, Sed lux permanet, White Lies, Fine line, MIR, etc. Très prochainement d'ailleurs, il montera Mémoire de l’ombre sur des musiques de Mahler au Grand Théâtre de Genève.

Les atouts et la force de Ken Ossola, en tant que danseur, étaient déjà sa musicalité, son lyrisme et ses aptitudes pour le saut. Ces qualités se retrouvent intactes dans Lux et en sont même l’apanage. Cet hymne à la musique de Fauré dégage en effet une émotion indicible, la danse et les jeux de lumière de Jean-Marc Puissant renforçant l’atmosphère immatérielle et éthérée de ce Requiem qui n’exhale pas un sentiment de mort mais, bien au contraire, aspire au bonheur et à la paix. L’effort physique considérable et stupéfiant demandé aux interprètes - tous d’un fabuleux niveau, soit dit en passant - est contrebalancé par l’impression d’immatérialité et d’apesanteur qu’ils dégagent et qui nous aide à trouver dans l'œuvre l’amour et la sérénité. Sur le plan chorégraphique, le ballet est admirablement conçu : les accents forts de la partition sont confiés à l’intégralité du corps de ballet, décuplant ainsi dans la lenteur, la force et la puissance des sentiments qui sourdent de l'œuvre musicale, alors que les passages plus délicats, dégageant une grande douceur, sont confiés à des couples dans une chorégraphie d’une extrême fluidité, toutefois émaillée d’accents fugaces comme des éclairs et de portés sophistiqués. Enchaînements superbes prodigieusement mis en valeur par des éclairages en contre-jour fort bien adaptés au climat du ballet.

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Glory / Andonis Foniadakis - Ph. V. Lepresle

La seconde pièce inscrite au programme est celle d'un chorégraphe plus connu, le crétois Andonis Foniadakis. En 1990, on le rencontre à l’Ecole Nationale de danse d’Athènes puis, deux ans plus tard, à l’Ecole Rudra de Maurice Béjart à Lausanne. Sa première chorégraphie, In between, date de 1994: elle sera dansée par le Béjart Ballet Lausanne, au sein duquel d’ailleurs Andonis interprétera plusieurs ballets du maître. Le fait qu'il soit plus connu que Ken Ossola en France est dû à son activité d'interprète dans différentes compagnies, entre autres en 1996 au Ballet National de Lyon, alors sous la houlette de Yorgos Loukos. Parallèlement à sa carrière de danseur, il y poursuit celle de chorégraphe : il crée Lava Nama en 1999 à l’Opéra de Lyon puis, un an et demi plus tard, le Solo pour Email dans la comédie musicale La Pièce inconnue de Dominique Boivin. Il fonde sa propre compagnie en 2003. L’année suivante, il est invité par le Grand Théâtre de Genève pour créer Ce long désir sur une musique de Bach. En 2012, il reçoit le prix « Danza e Danza » du meilleur chorégraphe pour sa création des Noces à Maggio Danza en Italie.

Glory qui nous est présenté au cours de cette soirée a été créé en février 2012 à Genève. Tout comme Lux, c’est un ballet sans argument, inspiré par les architectures sonores de Georg Friedrich Haendel. L’œuvre qui, sur le plan strictement chorégraphique, se caractérise par une succession de variations d’une rapidité inouïe et d’une sophistication extrême révèle, si l’on en doutait encore, les étonnantes facultés d’Andonis Foniadakis, lesquelles lui ont permis d’édifier une œuvre chorégraphique parfaitement calquée sur la partition musicale, à tel point que le public a eu le sentiment d'avoir sous les yeux non des danseurs mais des notes de musique ! Notes d’ailleurs rendues magiques par les extraordinaires éclairages en contre-jour de Mikki Kunttu… Il ressort de l'analyse de ce ballet la construction d’une succession de tableaux savamment ébauchés, entrecoupés de poignants soli, duos et trios plus étonnants les uns que les autres de par leur architecture et leur rythme, que l’on pourrait qualifier d’infernal, au sens premier du terme ! Entrées et sorties se succèdent à une rapidité impressionnante. La gestuelle des interprètes est large, ample, aérienne, là encore chargée d’une indicible émotion. La perfection des ensembles, tout particulièrement dans les passages rapides, est littéralement stupéfiante. Leur sensibilité à fleur de peau engendre parfois des frissons chez les spectateurs, dans l'Alléluia notamment. Voilà donc une œuvre tout à l'honneur du Ballet du Grand Théâtre de Genève qui met parfaitement en valeur la sensibilité et la technicité, en un mot, le talent de ses danseurs.

J.M. Gourreau

Lux / Ken Ossola & Glory / Andonis Foniadakis, Ballet du Grand Théâtre de Genève, Les Gémeaux, Sceaux, du 30 janvier au 1er février 2014.