Car@vannes /Karim Ahansal

Tunis, le 14 janvier 2011 / Radhouane El Meddeb, Car@vannes /Karim Ahansal, Kawa - solo à deux / Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou

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Car@vannes / Karim Ahansal

 

 

Radhouane El Meddeb,

Karim Ahansal :

 

Ecorché vif

 

 

Le 14 janvier 2011, Ben Ali démissionnait de la présidence tunisienne et fuyait son pays au terme d’une journée d’émeutes particulièrement violentes. A l’époque expatrié en France, Radhouane El Meddeb suivait, impuissant, les évènements depuis son téléphone portable et son ordinateur. Cette frustration de n’avoir pu aider ses congénères à la libération de son pays n’a cessé de le hanter jusqu’au jour où il n’a pu s’empêcher d’exprimer son ressenti et tenté d’exorciser sa culpabilité en créant une danse poignante, d’une violence extrême, confinant à la folie. Errant l’air hagard, les yeux révulsés, il allait d’un spectateur à l’autre, les fixant de son regard perdu sans les voir, les écartant pour se frayer un chemin, secouant nerveusement et inlassablement sa tête de droite à gauche et de gauche à droite comme pour dire : « c’est une faute impardonnable de ne pas avoir été présent sur place, avec ceux qui ont libéré mon pays ».  C’est cette danse, en fait un cri de détresse et de révolte contre lui même, qu’il nous livre à nouveau ici comme pour libérer sa conscience, une danse dans laquelle son corps entier se trouve violenté, tordu, pressuré, agité de tics irrépressibles, imprimant parfois un rictus de souffrance sur son visage aux yeux vides déjà ravagé par la folie. Un solo aussi fort que cru, révélant un être d’une sensibilité à fleur de peau, un écorché vif, une danse qui n’est pas sans évoquer les instants où Nijinski sombra dans la démence. Poignant.

Au même programme, Car@vannes de Karim Ahansal, jeune chorégraphe et fondateur de la compagnie lilloise Fractal, qui met en scène une bande de jeunes issus de villages tunisiens reculés, lesquels, dépourvus de toute source d’information et morts d’inquiétude, se rendent subrepticement à la capitale après le couvre feu pour tenter de glaner quelques renseignements sur la situation politico-sociale de leur pays. Outre son intérêt historique, cette œuvre, qui s’avère donc une réflexion sur les enjeux et les violences des révolutions actuelles, a le mérite d’être évoquée d’une manière  particulièrement frappante par le hip-hop, dans un style qui, contrairement à ce que l’on aurait pu croire, lui va comme un gant. Karim Ahansal réussit l’exploit de marier la gestuelle très particulière de cette danse à une étonnante expressivité en faisant appel au théâtre et au mime. Les sentiments qui traversent les interprètes se lisent sur les visages aussi aisément que s’il s’agissait d’un livre d’images, d’autant que les mouvements sont hachés, stroboscopés, d’une expressivité très forte et parfaitement adaptés au propos, ce qui est assez inhabituel. Aucun artifice sur scène, juste la performance, laquelle, particulièrement dans les ensembles, s’avère réellement remarquable. Un exemple à suivre chez les hip-hoppeurs de tous horizons.

La soirée se terminait par un solo conçu par Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou, Kawa – Solo à deux, inspiré par Mémoire pour l’oubli du poète palestinien Mahmoud Darwich. Solo évoquant Beyrouth en flammes au sein de laquelle les habitants se raccrocheront à l’un des seuls plaisirs qui leur reste, la dégustation de leur café. Une pièce intéressante de par sa scénographie, - un homme émergeant lentement de dessous un monceau de tasses à café - mais sans grand intérêt quant à sa chorégraphie, peu signifiante et dépourvue d’émotion.

 

J.M. Gourreau

 

Tunis, le 14 janvier 2011 / Radhouane El Meddeb, Car@vannes / Karim Ahansal, Kawa - solo à deux / Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou, Wip, La Villette, Paris, 20, 24 et 25 février 2012.