Carolyn Carlson / Seeds / Théâtre National de Chaillot / Janvier 2016

Une ineffable poésie

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Seeds 02 frederic iovinoSaint exupery le petit prince

 

 

Photos Frédéric Iovino

 

 

 

Carolyn Carlson:

Une ineffable poésie

Pour ce qui est de l’avenir,

il ne s’agit pas de le prévoir

mais de le rendre possible.
Antoine de Saint-Exupéry

 

Voilà à nouveau une œuvre d'une incommensurable poésie qui, cette fois, n'est pas issue uniquement de la danse mais aussi de son sujet, de son atmosphère scénographique et de sa musique. Une œuvre soit disant conçue pour le jeune public mais qui fascine autant - si ce n'est plus - les adultes. C'est en fait autant un chant d'amour à l’égard de la nature qu’un cri d’alerte envers celle que nous détruisons petit à petit sans même nous en apercevoir. Pour Carolyn, les ferments de cette vie qu'il est urgent de sauvegarder coûte que coûte sont symbolisés par la graine des plantes au milieu desquelles nous vivons, « source sacrée » qui nous permet non seulement de nous nourrir mais aussi de nous procurer l’oxygène nécessaire à notre propre survie.

Or, pour rendre cette idée plus lisible et plus percutante, Carolyn a fait appel au dessinateur et vidéaste Yacine Aït Kaci (YAK) qui avait déjà collaboré avec elle dans Double vision : ses images et dessins lui avaient alors servi de support pour son œuvre chorégraphique. Il en est de même aujourd’hui avec Seeds, traduction anglaise du mot « graines » et qui relate, par le truchement d’Elyx, le petit personnage écologique « de papier » dessiné par Yacine, le cheminement très imagé de la graine dans la nature, son enracinement dans le sol, sa germination, sa transformation en arbre et la formation de nouvelles graines qui vont perpétuer l’espèce. Des images toutes simples qui font rêver : on ne peut s’empêcher de penser au Petit Prince de Saint-Exupéry, assis tout seul sur sa planète et qui observe, dépité, ce qui se passe sur la terre avant de la quitter définitivement…

L'intérêt de l'œuvre vient aussi de sa musique signée du fils de Carolyn, Aleksi Aubry, une musique répétitive ressemblant parfois étrangement à celle de son père, René Aubry. Une musique enveloppante, envoûtante, dont l'attirance vient de ses phrases et rythmes souvent récurrents. Or, au travers de son livre, On repeat, la spécialiste britannique de la cognition musicale, Elizabeth Hellmuth Margulis, affirme que c'est dans la répétition que nous trouvons le plus de plaisir. Et de s'expliquer: "Lorsqu'on écoute un thème plusieurs fois, on finit par l'entendre en avance en imaginant ce qui va survenir avant même que cela se produise. On a alors l'impression que l'on est à l'origine du son grâce à notre imagination". Seule la répétition nous permet en effet de sentir, de comprendre et d’apprécier les phrases musicales qui vont finir par nous marquer. Il semble qu’Aleksi Aubry ait entendu et fait sien ce principe, élaborant une partition lyrique d’une très grande chaleur, parfaitement adaptée au propos du ballet.

Mais n’oublions pas dans l’histoire la partie chorégraphique, confiée pour la circonstance à trois étonnants danseurs, Chinatsu Kosakatani, Ismaera Takeo Ishii et Alexis Ochin qui ont su parfaitement assimiler le style carlsonien, conférant à l’œuvre une légèreté, une fluidité et une profondeur réellement sublimes. Prodigieux !

J.M. Gourreau

Seeds (retour à la terre) / Carolyn Carlson, Théâtre National de Chaillot, du 13 au 24 janvier 2016.