Christos Papadopoulos / Ion & Evedon / Théâtre des Abbesses / Février 2020

Christos Papadopoulos / Ion & Evedon / Mouvement perpétuel

 

Papadopoulos c elvedon c papadopoulos img 1920Papadopoulos c ion elina giounanli elg4728Papadopoulos c elvedon cr patroklos skafidas

 

Christos Papadopoulos :

Mouvement perpétuel

 

C papadopoulosN’avez vous jamais été fasciné, voire, hypnotisé par les images de certains reportages télévisés qui présentent le ballet qu’exécutent ces myriades de poissons lorsqu’ils se déplacent en bancs plus ou moins serrés aux fins fonds des océans ? Ou par ces vols aussi gracieux que sophistiqués d’étourneaux qui sillonnent le ciel à la tombée de la nuit avant de s’abattre sur les arbres qui leur servent de dortoir ? Par ailleurs, ne vous êtes vous jamais surpris à rêver devant les arabesques sculptées par les algues d’un aquarium sous l’effet des bulles d’oxygène qui assurent leur survie ? Tous ces mouvements, tant végétaux qu’animaux, sont tout à fait comparables aux évolutions concoctées par le chorégraphe grec Christos Papadopoulos pour ses danseurs, au point de se demander si cet amoureux de la nature ne s’est pas inspiré de leur comportement lorsqu’il à conçu la chorégraphie minimaliste de Ion, sur la partition musicale aussi lancinante que répétitive de son compatriote Coti K.

Si l’on se laisse littéralement envoûter par la grâce de ces mouvements de masse composés de lents va-et-vient d’une étonnante fluidité, ce comportement d’agrégation résulte entre autres chez les poissons de la nécessité d’une protection vis-à-vis de leurs prédateurs, les individus se trouvant au centre du banc étant mis à couvert par ceux qui les entourent. Face à l'attaque d'un prédateur en effet, la plupart des espèces grégaires adoptent la même stratégie comportementale, à savoir le resserrement de leur banc qui prend alors l'aspect d'une « boule », enserrant les individus les plus faibles au centre. Mais cette dynamique est aussi et surtout le fruit d’actions individuelles issues de chaque animal, celui-ci agissant uniquement à partir de la perception locale qu’il a de son milieu. Comme ont pu le montrer les scientifiques en observant et filmant des bancs de poissons, chaque individu maintient sa position non seulement par des moyens visuels mais également à partir des sensations qu’il perçoit par l’intermédiaire de sa ligne latérale, un organe sensible aux changements transitoires du déplacement de l’eau sur son corps. En fait, ce comportement individuel d'évitement, d'alignement et d'attraction résulte de la présence de trois zones entourant l’animal : La première, externe, est dénommée zone de répulsion : lorsqu’un congénère y pénètre, son occupant s’en éloigne en changeant de direction. La seconde, dite zone d’alignement, tire son nom du fait que l’individu s’aligne avec la direction moyenne suivie par tous les poissons qui se trouvent dans la zone. Dans la troisième, dénommée zone d’attraction, l’individu se place en effet dans une position mitoyenne par rapport à celle des poissons qui se trouvent dans la zone. C’est bien évidemment la première de ces "règles" comportementales qui s’avère la plus importante car c’est elle qui permet d’éviter les collisions entre les individus d’un tel groupe.

Papadopoulos c ion elina giounanli elg4732Papadopoulos c ion elina giounanli elg4729Papadopoulos c ion elina giounanli 95

Photos E. Giounanli & P. Skafidas

Or, si j’évoque ces comportements, c’est que je les ai retrouvés intégralement dans Ion, pièce qui les transpose de l’animal à l’Homme. Une œuvre minimaliste envoûtante, formée par la répétition à peine perceptible de torsades, de balancements, de déhanchements de rotations du buste, de glissements quasi-invisibles de pieds sur le sol. Puis les bras épousent le rythme avec l’intensité musicale. Un mouvement perpétuel s’installe alors. Les danseurs ne sont que 10 mais ils semblent par moments se démultiplier au cours de l’exécution de l’œuvre. D’aucuns se détachent du groupe qui se déforme, s’étale, se divise, se rompt, se recompose insensiblement à l’instant suivant. La gestuelle est serpentiforme, très coulée, lénifiante, hypnotisante, un peu à l’image des arbres qui ploient et déploient leur ramure sous les assauts du vent. Une sensation de calme et de paix semble envahir le spectateur qui plonge dans un état léthargique pour ne se réveiller qu’à la fin de l’œuvre. Fascinant.

La seconde pièce présentée par Christos Papadopoulos, Elvedon, est un peu plus ancienne, de la même veine que Ion mais qui, cette fois, tire son inspiration d’un roman de Virginia Woolf, Les Vagues, titre qui laisse d’ailleurs supposer un va-et-vient de glissades répétitives coulées, leitmotiv symbolisant le temps qui passe. Le roman relate en fait la vie de six amis, depuis leur enfance jusqu’à leur vieillesse, lesquels effectuent un va-et-vient rythmé et lancinant, là encore sur une partition musicale signée Coti K, ce, à l’image du ressac de vagues déferlant sur une plage.  Une œuvre elle aussi d’une précision remarquable et parfaitement synchronisée.

J.M. Gourreau

Capture 1

Ion & Evedon / Christos Papadopoulos, Théâtre des Abbesses, du 19 au 24 février 2020.