Crystal Pite / Betroffenheit / Théâtre de la Colline / Mai 2016

Crystal Pite / Betroffenheit / Un univers fantasmagorique percutant

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Photos D. Wendy

 

 

 

Crystal Pite:

Un univers fantasmagorique percutant

 

La mort d'un être cher dans un accident, qui plus est de son enfant, entraîne toujours des troubles psychologiques graves voire irréversibles qui peuvent aller jusqu'à la névrose. Surmonter sa souffrance devient alors la préoccupation de sa vie. Un tel drame survenu à l'acteur et dramaturge canadien Jonathon Young, lors d'un incendie qui se produisit le 24 juillet 2009 sur le bateau familial, entraina la mort de sa fille de 14 ans, Azra, ainsi que celle de son neveu et de sa nièce, Fergus et Phoebe Conway. Ecrit 6 ans plus tard par le protagoniste lui-même, Betroffenheit, spectacle hybride de théâtre et de danse, retranscrit sur scène le drame psychologique vécu par Jonathon Young dans une pièce cathartique, accompagné par 6 des danseurs de "Kidd Pivot", compagnie fondée à Vancouver en 2002 par la danseuse canadienne Crystal Pite. Ceux-ci vont incarner les démons qui hantent l’auteur.

Si le texte que Jonathon Young interprète lui-même sur scène traduit parfaitement son désarroi et sa souffrance puis son rétablissement, la force de l'œuvre réside toutefois essentiellement dans la chorégraphie et le langage corporel de Crystal Pite, axés sur la déformation des corps qui traduisent affliction, douleur et tourment, ainsi que dans l’univers glauque et le décor volontairement triste et sombre de Jay Gower Taylor évoquant un entrepôt en décrépitude, univers réellement angoissant.

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Photos Michael Slobodian

 

 

Betroffenheit est un mot allemand qui désigne la consternation, l’état de choc qui survient après un drame ou une catastrophe. D’entrée de jeu, le ton est donné par le mouvement serpentesque de câbles électriques jonchant la scène, lesquels s’animent et ondulent tout seul dans la pénombre comme s’ils étaient manipulés par des fantômes, tandis que des néons déchargent des éclairs aveuglants. Puis les projecteurs se braquent sur un homme seul en scène, ballotté dans un état de conscience incertain, comme tiraillé par la drogue ou l’alcool. Une voix venant d'outre tombe l’interpelle, l’exhortant à trouver une issue salvatrice à ses tourments. Un dialogue va ainsi s’établir mettant en avant le fait qu’au travers de cette autobiographie, on touche à quelque chose de beaucoup plus universel. L’œuvre en effet ne s’attache pas seulement à l’évènement et au traumatisme qui en est la conséquence mais au type de situation dans lequel on se trouve, entre autres l’enfermement dans la douleur. Par leur gestuelle sauvage et déjantée, les danseurs, tous autant les uns que les autres, chacun avec un moyen d’expression différent, rendent réellement vivantes les angoisses qui harcèlent l’auteur.

La seconde partie de l'œuvre, beaucoup plus dansée et moins tourmentée, semble mettre en avant le processus de récupération cathartique de Young une fois les sursauts de douleur atténués. Une pièce fantasmagorique percutante, profondément humaine, radicalement différente de The season’s Canon, avant-dernier spectacle de Crystal Pite créé il y a quelques mois pour les danseurs de l’Opéra de Paris.

J.M. Gourreau

Betroffenheit / Crystal Pite, Théâtre de la Colline, du 29 mai au 2 juin 2017.