Dominique Dupuy / Actes sans paroles 1 / Théâtre National de Chaillot / Février 2013

Dominique Dupuy / Actes sans paroles 1 / La danse de Beckett

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Photo Patrick Berger

Dominique Dupuy :

 

La danse de Beckett

 

Tout est dans le regard, le non dit. Un regard qui danse, qui remplace le geste. Un frémissement de la peau et des chairs qui en dit long sur les interrogations et la détresse de cet homme rejeté avec fracas de la coulisse et qui voit avec lucidité et fatalisme ses désirs et ses rêves lui échapper. Un personnage à la Buster Keaton errant dans un monde absurde auquel il devra faire face, un monde avec ses défis, ses tromperies, ses désillusions. Un pantin désarticulé manipulé par un meneur de jeu facétieux qui, comme s’il voulait mettre à l’épreuve l’intelligence de son sujet d’expérience, lui procure moult objets pour lui permettre d’arriver à ses fins sans jamais lui en laisser la possibilité. En l’occurrence des caisses de différentes tailles pouvant être empilées et, même, un arbre pour lui faciliter l’atteinte de l’objet convoité, non d’une bouteille lui permettant d’assouvir sa soif comme dans la pièce éponyme de Beckett mais d’une quille, objet fétiche du saltimbanque, descendant ou montant dans les cintres au gré de la fourberie du manipulateur.

Curieusement, Beckett écrivit ses Actes sans paroles pour un danseur, Deryk Mendel. Sans nécessairement en connaître le langage. En tant que chorégraphe et danseur, Dominique Dupuy était à même de s’en emparer. En l’évoquant tout simplement par le geste, sans fioritures, avec sincérité et naturel, élargissant ainsi le champ du mimodrame. Beckett, d’ailleurs, ne privilégiait pas une forme de langage à une autre. C’est peut-être la raison pour laquelle Dominique élabora deux versions qu’il colla l’une à l’autre, la première pour le circassien Tsirihaka Harrivel, la seconde pour lui-même. Une pièce où toute pantomime est écartée et qu’il narre avec une étonnante retenue et une grande simplicité, lui conférant une expressivité et une charge émotionnelle telles que le geste, minimaliste à l’extrême, travaillé dans le sens de la danse avec humanité mais aussi froideur, n’a pas besoin d’être mimé, encore moins amplifié pour en accroître la force ou le pathos. Et, finalement, c’est cela qui touche et qui émeut, c’est cela l’Art auquel tout grand danseur et, à fortiori, tout artiste devrait tendre. C’est d’ailleurs ce qu’évoquait Diderot dans le Paradoxe du comédien. Et je n’ai pu m’empêcher de faire la comparaison, de façon iconoclaste peut-être, avec l’art des grandes ballerines classiques lorsqu’elles évoquent en dansant la folie de Giselle. Une attitude, un regard, et tout est dit.

La première partie de l’œuvre, celle interprétée par le circassien, a peut-être été conçue par Dominique Dupuy pour mieux expliciter les subtilités de son propre jeu, pour en faciliter la compréhension ou pour lui donner une autre dimension. Il s’agit donc là d’une proposition de lecture de la même œuvre de Beckett par un artiste dont le langage n’est pas réellement codifié, à l’inverse de celui du mime. Initiative certes intéressante mais qui ne pouvait malheureusement que désservir ce dernier, malgré l’osmose qui eut lieu entre les deux artistes lors de l’élaboration de l’œuvre, malgré toute la virtuosité de Tsirihaka Harrivel. Peut-être eut-il fallu séparer les deux versions par une courte pause ou, carrément, les mettre en parallèle avec la pièce originelle de Beckett ?

J.M. Gourreau

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Photos Baptiste Almodovar





Actes sans paroles 1 / Dominique Dupuy, Théâtre National de Chaillot, 1er au 9 février 2013.