Eloïse Deschemin / Se faire un non / L'Etoile du Nord / Octobre 2018

Eloïse Deschemin / Se faire un non / Un univers plein de fantaisie

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Photos J.M. Gourreau

Eloïse Deschemin :

Un univers plein de fantaisie

 

A l’heure où la danse contemporaine tend vers un dépouillement et une sobriété extrêmes, peut-être pour mieux en valoriser la substantifique moelle, Eloïse Deschemin pour sa part effectue le cheminement inverse, en réaction au manifeste iconoclaste d’Yvonne Rainer*. Cette jeune artiste ne conçoit en effet le spectacle chorégraphique que comme un ensemble d’éléments d’importance similaire, indissociables et complémentaires les uns des autres, qu’il s’agisse de la musique, du décor et des costumes, de la mise en scène, des éclairages ou, bien sûr, de la danse. Et pourtant, elle ne cherche pas à conter une histoire au sens strict du terme comme c’était la coutume au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe mais plutôt à créer une ambiance, un nouvel univers à partir d’éléments épars glanés çà et là qu’elle réarrange, recompose, distord, détourne de leur sens et de leur usage princeps avant de les replacer avec une grande intelligence dans un nouveau contexte qu’elle cherche à rendre le plus onirique possible. Pas de message donc mais une invitation à la rêverie par le truchement d’un jeu ou d’une féérie qui pourrait se rapprocher du monde de l’enfance. Il en résulte la création d’un univers plein de fantaisie, un puzzle d’une richesse surprenante, un patchwork au sein duquel chacun peut y trouver ce qu’il cherche.

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Se faire un non… Un titre pour le moins curieux pour un spectacle ! Mais qui révèle le tempérament un tantinet joueur, railleur, facétieux et pétillant de son auteur… Certes, quand on est jeune et plein d’entrain, on éprouve l’envie, le besoin même, de se faire connaître, de se faire une place dans le « milieu », de partager ses idées. Et pour ce faire, il faut trouver le bon créneau, celui qui n’est pas encore trop exploité, celui qui sonne juste. D’où ce regard tourné vers l’enfance, celle que tout un chacun regarde avec nostalgie. D’où ce regard vers la féérie et la fantaisie, créatrices d’univers fantastiques dans lesquels tout un chacun aimerait bien se ressourcer. D’où ce diorama, jeu de construction et de déconstruction mettant en scène quatre personnages féminins, le regard certes tourné vers leurs origines mais aussi vers le futur et ce, avec une naïveté étonnante. Une foultitude d’idées émaille son univers, plus ou moins distordues au cours de la représentation. Pas de fil conducteur, pas de narration, pas de morale sous-jacente mais plutôt un jeu qui met en avant la féminité de son auteur et son sens des humanités. Un patchwork chorégraphico-théâtral dévoilant ses goûts pour la nature, la fête, le théâtre antique, le carnaval, le cinéma (West Side Story de Robert Wise et Jérôme Robbins avec Natalie Wood, La princesse de Clèves, film muet de Fritz Lang avec Marina Vlady ou, encore, Barbarella de Roger Vadim avec Jane Fonda)… Une suite d’images, toujours profondément humaines, qui nous traversent, nous nourrissent, nous questionnent, nous font rêver.

J.M. Gourreau

Se faire un non / Eloïse Deschemin, L’Etoile du Nord, 1er et 2 octobre 2018. Dans le cadre du Festival Avis de turbulences #14.

* En 1964, la chorégraphe américaine Yvonne Rainer édicta un No Manifesto sur les conditions radicales de son approche théorique de la danse et de ses représentations. En voici la traduction: «  NON au spectacle, non à la virtuosité, non aux transformations et au merveilleux et au trompe-l'œil, non à la fascination et à la transcendance de l'image de la star, non à l'héroïque, non à l'anti-héroïque, non aux images de pacotille, non à l'engagement du performer ou du spectateur, non au style, non au maniéré, non à la séduction du spectateur par les artifices de l'interprète, non à l'excentricité, non à l'émouvant et à l'ému… »