Emilio Calcagno / Peau d'âne / Théâtre National de Chaillot / Novembre 2012

Emilio Calcagno / Peau d'âne / L'inceste contrariée

 

 

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 Emilio Calcagno :

 

L’inceste contrariée

 

La relecture d’un conte et son adaptation chorégraphique demeurent toujours une entreprise périlleuse mais l’œuvre d’Emilio Calcagno, - un chorégraphe d’origine italienne que nous avons pu voir danser il n’y a pas si longtemps encore chez Angelin Preljocaj - quoique finalement un peu éloignée de la fable originale de Charles Perrault, n’en est pas moins intéressante à plus d’un titre. En premier lieu, si Peau d’âne a déjà fait l’objet d’adaptations tant théâtrales (notamment un opéra comique par Raoul Laparra en 1899 et une pièce de théâtre par Olivier Tchang-Tchong en 2010) que cinématographiques (Albert Capellani, 1908 ; Jacques Demy, 1970), il n’avait encore jamais été transposé en ballet. Peut-être tout simplement par le fait qu’il aborde un sujet tabou, celui de l’inceste, en l’occurrence des relations sexuelles et du mariage entre le père et sa fille. Le second intérêt de cette œuvre tient au fait d’avoir actualisé cet étrange conte pour évoquer le fait que, finalement, les mœurs n’ont guère évolué au fil des temps et que certaines des déviations comportementales actuelles demeurent les mêmes que celles que l’on pouvait observer à l’époque de Perrault.

Si l’histoire se déroule toujours dans un cadre romantique, à savoir la cour et les salons d’un château fastueux puis une forêt aussi profonde que mystérieuse et bien peu accueillante, Emilio Calcagno a fait appel en partie au cinéma, entre autres pour suggérer la mort de la reine non de maladie mais d’un banal accident de voiture. Pour le reste, le conte sera assez fidèlement repris, à l’exception de son épilogue qui verra le roi empreint d’un sentiment de jalousie et non de mansuétude à l’égard du prétendant rival. Mais ce qui est réellement étonnant, c’est le pouvoir de suggestion que le chorégraphe a insufflé à ses interprètes, la personnalité de chacun d’eux et leur tempérament étant particulièrement plausibles et parfaitement mis en valeur. On y croit d’autant plus que le ballet est servi par une fort belle partition orchestrale de Nathaniel Mechaly, elle aussi fort bien adaptée au propos : à mi-chemin entre le classique et le contemporain, elle se révèle d’une très grande force et haute en couleurs. La puissance des sentiments exprimés, leur sensualité sous-jacente semblent ainsi décuplées, et le spectateur ne peut que rentrer - parfois à reculons - dans l’histoire qui se déroule sous ses yeux. En effet, aussi bien le scénographe Philippe Meynard que le chorégraphe n’y sont parfois pas allés de main morte, tant et si bien que certaines scènes, entre autres celles de viol, peuvent sembler un peu crues. Mais elles ne donnent de ce fait que plus de force à une œuvre à plusieurs niveaux de lecture dont la seule morale sera la quête coûte que coûte de ce désir auquel nous aspirons tous, celui d’acquérir l’impérieux et nécessaire besoin d’indépendance et de liberté.   

J.M. Gourreau

 

Peau d’âne / Emilio Calcagno, Théâtre National de Chaillot, 8 au 10 novembre 2012