Gaël Depauw / Did Eve need make up ? / Théâtre de Vanves . Février 2012

Gaël Depauw / Did Eve need make up ? / La belle au bois dormant

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Photos Gilles Vidal

Gaël Depauw :

 

La Belle au bois dormant

 

Il y a une bonne vingtaine d’années déjà, dans Repas à la française, Alain Germain avait utilisé le corps d’une femme allongée sur une table en guise de plat ou d’assiette, les invités étant conviés à déguster les mets déposés sur les différentes parties de son corps. Plus récemment, en 2009, Kataline Patkaï, avec Performance culinaire, avait repris cette même idée. Mais, curieusement, aucune femme n’avait jusqu’alors, au moins à ma connaissance, osé offrir son corps nu à son public afin qu’il le maquille ou le décore à sa guise. C’est cependant l’idée qu’a eue Gaël Depauw dans une mise en scène aussi originale qu’étonnante, bien que pour le moins cauchemardesque. Dans un premier temps en effet, les spectateurs sont conviés à pénétrer religieusement dans une salle juste éclairée par quelques cierges. Au centre de celle-ci, un lit chamarré de pourpre et d’or sur lequel repose le corps nu d’une jeune femme. A ses côtés une table de maquillage. Une chambre mortuaire ? Que nenni ! La Belle n’est qu’endormie et, transposition du conte de fées, le maléfice ne sera rompu que lorsque les spectateurs auront, dans un second temps, apposé sur sa peau moult dessins ou tatoué leur griffe, voire oint son corps, qui de poudre grasse de couleur, qui de paillettes, qui de strass, le transformant en œuvre d’art baroque… Ce que réaliseront l’un après l’autre les visiteurs durant les heures qui suivront. Réveil grand-guignolesque et en grande pompe, inutile de le souligner, lorsque tout ce petit monde sera invité à se regrouper autour du lit pour le réveil de la Belle…

Une performance certes insolite, surprenante et spectaculaire qui, cependant, donne à réfléchir quant à la participation des spectateurs. Distiller quelques paillettes ou gouttes de parfum sur le corps nu d’une étrangère ne provoque généralement pas de fortes réticences, surtout lorsque l’on sait qu’il ne s’agit que d’un cérémonial apprêté. Mais l’effleurement de ce corps, son toucher, ne serait-ce qu’avec des crayons de maquillage, peut déranger et provoquer une certaine appréhension. La peau vivante et charnelle n’est en effet pas une toile, et la « tatouer » demande une certaine connivence entre le « patient » passif et le peintre, complicité qu’il est difficile d’accorder à un grand nombre de personnes en même temps, en particulier à des inconnus. Du côté de l’exécutant, c’est aussi pénétrer physiquement dans l’intimité du sujet que de toucher, voire palper son corps, même par objet interposé. D’autant que la réaction ne sera bien évidemment pas la même suivant les parties ou la zone corporelle concernées… Il est par ailleurs évident que l’approche sera tout aussi différente suivant le sexe, l’âge, la personnalité, la culture et l’éducation de l’officiant. Enfin, de par une mise en scène étonnamment réaliste, il est difficile de se défaire du côté morbide de l’œuvre, bien que l’on restât à tout moment parfaitement conscient de n’assister là qu’à un spectacle. Difficile en effet de ne pas songer à une cérémonie mortuaire, voire même à un embaumement ou, encore, aux pseudo-expérimentions scientifiques consistant à évaluer les réactions d’un corps soumis à des courants électriques d’intensités diverses... Plus prosaïquement ici, participation certes obligatoire du spectateur qui est à mettre en parallèle avec « l’agression » physique qu’il subit de la part des artistes lorsque ceux-ci envahissent les gradins au cours de certains spectacles et le prennent à parti…

J.M. Gourreau

Did Eve need make up ? / Gaël Depauw, Théâtre de Vanves, Salle Panopée, 23 Février 2012, dans le cadre du Festival Artdanthé.