Gyohei Zaitsu et Ippei Hosaka /

Gyohei Zaitsu et Ippei Hosaka / Une fleur sans nom / Butô à Bertin Poirée

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Photos J.M. Gourreau

 

 

 

I. Hosaka                                                                                                                                                                                                        G. Zaitsu

Gyohei Zaitsu et Ippei Hosaka : 

 

Butô à Bertin Poirée

 

Plus que tout autre, le butô est un art de l’improvisation pour lequel l’état d’esprit et la concentration dans lequel se trouvent l’interprète au moment de la représentation s’avèrent déterminants. Gyohei Zaitsu vient d’en apporter une nouvelle fois la preuve lors de la reprise de l’une de ses pièces fétiche, Une fleur sans nom. Née de sa rencontre avec l’accordéoniste Taca, cette œuvre a été créée à Montreuil en octobre 2002 avant de connaître plusieurs reprises, entre autres sur la scène de l’Espace Bertin Poirée, d’abord au mois de juin 2003 puis, tout dernièrement, en décembre 2011. Or, dix ans après sa création, cette pièce a totalement changé de visage, se modifiant profondément au cours du temps, acquérant toujours plus de force avec la maturité de ses interprètes. Bien qu’auréolée par l’ombre de la mort, le spectacle reflète toujours, lors de sa représentation sur scène, ce qui est présent dans l’âme de ses interprètes, bonheur, joie de vivre et espoir ou, au contraire, tristesse, haine et souffrance. Le tremblement inné d’un muscle, le frémissement de la peau dans la pénombre prennent alors autant d’importance qu’un geste, si intensément chargé d’émotion soit-il. C’est précisément l’intensité de cette lente mais fascinante métamorphose qui va permettre au spectateur de pénétrer dans l’univers du danseur, de trouver en lui ce miroir qui reflète son existence.

Le personnage que campe Gyohei Zaitsu au début du spectacle est une très vieille femme courbée par le poids de l’existence. Son visage ridé rayonne de bonté mais aussi d’impuissance et de résignation. Son allure fantomatique, son regard irrémédiablement tourné vers le sol, le frémissement à peine perceptible de ses mains décharnées, mais aussi sa robe de dentelle blanche jaunie et fripée et la fleur flétrie piquée dans ses cheveux de jais attirent la compassion. Et ce d’autant que, peu à peu, elle s’affale au sol, semblant ne jamais pouvoir se relever, comme si elle sentait venir le baiser de la mort. L’on ne peut alors s’empêcher de songer à l’ultime spectacle de Kazuo Ohno, incarné dans une Argentina* rayonnante, remerciant le Seigneur de la joie qu’il lui avait procuré durant toute sa vie.

Mais, alors que rien ne le laissait prévoir, la vieille femme, alias Gyohei, qui se dirigeait vers la mort en passant par la folie se redresse comme pour implorer la grâce d’un être salvateur pouvant la délivrer des êtres maléfiques qui la tourmentent, hantent son esprit et déchirent ses entrailles. C’est au travers de cette scène particulièrement poignante que l’on peut mesurer la maturité, la maîtrise artistique et l’étendue du chemin parcouru par un chorégraphe-interprète qui tend aujourd’hui à atteindre le sommet de son art.

Autre pièce de butô, celle de Ippei Hosaka, Je suis un oiseau jaune par choix divin, qui sans être aussi poignante, n’en était pas moins dénuée d’intérêt. C’est la rencontre d’une petite fille indienne en robe jaune fluo qui le fit réfléchir à ce qu’il adviendrait de lui s’il endossait une telle robe : ne pourrait-elle pas le métamorphoser en poussin, contredisant ainsi l’adage selon lequel l’habit ne fait pas le moine ? Et c’est précisément la justesse et la précision des attitudes aviaires mises en scène, autrement dit la transformation de l’interprète en poussin, qui ont fait toute l’originalité de cette œuvre.

J.M. Gourreau

 

Une fleur sans nom / Gyohei Zaisu et Je suis un oiseau jaune par choix divin / Ippei Hosaka, Espace Culturel Bertin Poirée, Paris Novembre – Décembre 2011.

* Kazuo Ohno a donné pour la dernière fois son Hommage à la Argentina à Paris au Théâtre de la Ville en Septembre 1986.