Jan Fabre / Belgian Rules

Jan Fabre / Belgian Rules, Belgium rules / Une Belgique d'apocalypse

 

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Jan Fabre :

Une Belgique d’apocalypse

 

Jan fabreIconoclaste et moralisateur il est, iconoclaste, et moralisateur, il reste… Cette fois, c’est son pays, la Belgique, "celui des frites et du Saint-Pipi", qu’il évoque. De ses bons et mauvais côtés, de ses atouts, des règles qui le régissent (d’où son titre), de son histoire, de ses traditions culturelles, religieuses et sportives, des gens et animaux qui y font sa renommée, de ses paysages, de sa nature… Et j’en passe ! Mais toujours avec un petit côté ironique, satirique même, pour ne pas dire sacrilège ou sarcastique, la danse illustrant et confortant les textes de son complice Johan de Boose… Il pourrait en parler des heures et des heures, comme il l’a fait pour Mount Olympus, une performance présentée l’année dernière dans cette même salle et qui durait la bagatelle de 24 heures… Jan Fabre s’est limité cette fois à quasiment 4 heures (sans entracte) qui, ma foi, passent comme une lettre à la poste. Et, paradoxalement, on ne s’ennuie pas une seconde. Il y a bien par ci par là quelques petites longueurs mais ces redites sont là pour enfoncer le clou, pour bien faire comprendre au spectateur que ses allégations ne sont pas des paroles en l’air mais qu’elles sont mûrement réfléchies, même si elles sont parfois évoquées sur le ton badin de la plaisanterie.

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Photos Wonge Bergmann

Sa vision des choses qu’il évoque en 14 chapitres, très réaliste, à mi-chemin entre danse et théâtre, n’est pas dénuée d’intérêt. Tout y passe : les frites, bien sûr, les Noirauds et les Gilles du carnaval de Binche, les Blancs Moussis de Stavelot, les colombophiles, les majorettes et la fête, le chocolat, les amours contre nature (les partouzes des Ballets Roses) et autres excès, et l’anticonformisme surtout… Pas tendre avec sa terre natale, le bougre ! La bière - il n’y en a pas moins de 1200 sortes dans ce pays - y coule à flots, et pas seulement dans les gosiers : ses relents envahissent d’ailleurs la salle, et des guirlandes de bouteilles ceignent la taille et le cou des consommatrices...

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La Belgique, pour Fabre ? Un petit pays certes mais "bordélique", peuplé "d’anarchistes pacifiques, qui abrite une race de fumistes, de misérables fraudeurs qui tordent et contournent la loi, et de bouffeurs invétérés de patates" dit-il. "Un pays où il est interdit à un curé de rester plus de 3 minutes avec un gosse, (…) où il est obligatoire d’embrasser le cul de la reine au moins une fois par an" assène t’il encore… Mais c’est aussi un monde lourdement chargé d’histoire et où il se passe tout de même de grandes choses, sur le plan artistique tout au moins. C’est en effet le pays de la bande dessinée mais aussi celui de grands peintres, des primitifs flamands, de Van Eyck (Les époux Arnolfini) à Bosch et Rubens, de Bruegel l’Ancien, ainsi que celui des surréalistes, tels Magritte et Delvaux, et de Félicien Rops qui ont été tout particulièrement mis à l’honneur dans ce spectacle. De Paul Delvaux, il met entre autres en scène avec un réalisme étonnant ses énigmatiques jeunes filles aux seins nus, - je pense à La petite mariée, au Sabbat ou à Pompéi, - ses femmes au chapeau fleuri ou, encore, ses Squelettes (ainsi d’ailleurs que ceux de James Ensor)De même, il emprunte à Magritte ou à Labisse ses pigeons et ses femmes au buste bicolore (La magie noire), son personnage affublé d’un costume sombre, d’une cravate rouge et d’un chapeau melon (L’homme au chapeau melon, Golconde, La boîte à Pandore, Les mystères de l’horizon) - dans le meilleur style des Dupond et Dupont de Hergé d’ailleurs… Normal pour un artiste, me direz-vous. Mais ce qui l’est moins, c’est que sa culture universelle lui permet d’aborder avec le même bonheur une foultitude de sujets avec un grand éclectisme, à sa manière bien évidemment, laquelle n’est pas toujours en conformité avec les convenances. Ce qui n’est pas du goût de tout le monde, à commencer par ses danseurs - tous remarquables, il faut le souligner - qu’il a peut-être trop tendance à considérer comme des esclaves, d’après leurs dires tout au moins… Mais le résultat est là, et ce qu’il veut évoquer, il le dit sans ambages, crûment, vertement. Or, la vérité n’est pas toujours bonne ni à dire ni à entendre…

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            La Magie noire / Magritte                                                    Les époux Arnolfini / Van Eyck                                                La petite mariée / Paul Delvaux

Il peut toutefois se révéler sous un autre jour, laissant au vestiaire son impertinence, pour évoquer, non sans amertume, la misère humaine et implorer les colombes de la paix mais aussi mettre l'accent sur les dégradations de la nature, conscient du fait qu’elles vont conduire l’Homme à sa perte s’il ne réagit pas rapidement… Une fresque aussi réaliste qu’irrévérencieuse, un tantinet outrancière qui, finalement, aboutit à la conclusion qu’il est tout de même possible d’être belge !

J.M. Gourreau


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Squelette arrêtant masques / James Ensor

Belgian Rules Belgium Rules / Jan Fabre, La Villette, Paris, du 22 au 24 mars 2019.