Jan Fabre / The Generosity of Dorcas / Velizy-Villacoublay / Novembre 2021

  • Jan Fabre / The Generosity of Dorcas / Une humanité qui tient du sacrifice

     

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    Jan Fabre :

    Une humanité qui tient du sacrifice

     

    Jan fabre 1Les œuvres de Jan Fabre, qu’elles soient plastiques, théâtrales ou chorégraphiques, attirent toujours les foules. Peut être en raison de leur radicalité et de leur démesure. Né en 1958, ce maître incontesté du mysticisme et de l’ésotérisme est célèbre pour ses excès, ses performances subversives et ses scandales. En 2012, n’a t’il pas procédé à un lancer de… chats sur le parvis de la mairie d’Anvers ? Au Musée de l’Ermitage à Saint Petersburg, n’a-t-il pas soulevé une vague d’indignation en accrochant des cadavres de chiens à des crocs de boucher ? N’a-t-il pas aussi tapissé, à l’invitation de la reine Paola, le plafond de la Galerie des glaces du Palais Royal de Bruxelles de quelque 1,4 million de carapaces de scarabées rutilants réverbérant la lumière ? Ne lui doit-on pas encore des spectacles hors normes, tel son Mount Olympus  to glorify the cult of tragedy d’une durée de 24 heures sans interruption, lequel avait frappé le public par ses scènes de masturbation collective ? Frasques parfois accompagnées de moments de violence, d’humiliations, de chantage, voire de harcèlements… lesquels, bien sûr, ne sont pas du goût de tout le monde, entre autres de certains de ses interprètes…

    Rien de tout cela pourtant dans The Generosity of Dorcas qui, à l’origine, devait s’appelert The Generosity of Thabita car ce solo devait être interprété par une artiste de sa compagnie, Thabita Cholet.  Mais, en septembre 2018, celle-ci, ainsi qu’une vingtaine de danseurs de la troupe, signèrent une lettre ouverte dénonçant les exactions de leur directeur, ce qui, bien évidemment, se traduisit par le départ de l’élue et de cinq autres danseurs. Jan Fabre dut alors réadapter ce solo pour un autre de ses "guerriers de la beauté", Matteo Sedda, un italien qui lui était resté fidèle et qui s’était révélé particulièrement brillant dans l’interprétation du fameux Mount Olympus. Le point de départ de The Generosity of Dorcas se trouve dans un passage des Actes des Apôtres (Nouveau testament) qui mentionne l’existence, dans la ville biblique de Joppé connue aujourd’hui sous le nom de Japho (Jeffa), d’une femme du nom de Tabitha, en grec Dorcas. Celle-ci aurait distribué aux pauvres, notamment aux veuves et aux orphelins, des vêtements qu’elle avait confectionnés avec grand soin, entre autres ses propres habits, allant même jusqu’à se dévêtir totalement, incarnant de ce fait la charité chrétienne. A sa mort, elle fut, selon les textes, ressuscitée par l’apôtre Saint-Pierre, devenant ainsi le premier disciple féminin de Jésus. The Generosity of Dorcas magnifie par la transe son exaltation.

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    Photos J.M. Gourreau

    Le rideau s’ouvre sur une sorte de voûte céleste en arc de cercle évoquant le plafond d’une caverne ou d’une cathédrale, voûte de laquelle pendent, comme des stalactites, quelque 200 fils de couleur, reliés chacun à une longue alène  dont certaines vont être "cueillies" une à une par le danseur tout au long de sa transe puis fichées dans son corps ou ses habits. Une sorte de rituel extatique au cours duquel celui-ci, qui a revêtu plusieurs couches de vêtements, cherche à se transpercer le corps aux fins d’expier ses péchés. Au fil du temps, illuminé par une foi intérieure de plus en plus prégnante, le danseur va subir une pléiade de transformations au travers d’une danse sensuelle d’une virtuosité extrême, plus ou moins répétitive, tourbillonnante, envoûtante, confinant à l’extase, portée par la musique de Dag Taeldeman dont les rythmes percussifs obsessionnels s’amplifieront progressivement jusqu’à leur paroxysme. Plus le danseur se dépouille jusqu'aux confins de la nudité, abandonnant au sol ses vêtements, plus il entre en transe et plus il atteint, dans une nudité totale, cet état d’être supérieur, de corps céleste détaché des vicissitudes de notre monde.

    Voilà un spectacle empreint de spiritualisme, de mysticisme et d’exorcisme qui n’a pris aucune ride depuis sa création et qui se révèle plus actuel que jamais. Comme la quasi-totalité des œuvres de Jan Fabre d’ailleurs, il surprend, étonne mais ne laisse jamais indifférent.

    J.M. Gourreau

    The Generosity of Dorcas / Jan Fabre, Théâtre de l’Onde, Vélizy-Villacoublay, 27 novembre 2021, spectacle donné dans le cadre de "Immersion danse".

    Présenté pour la 1ère fois à Paris au Théâtre de la Bastille du 16 au 31 janvier 2019, dans le cadre d’une coproduction avec le festival "Faits d’hiver".