Julien Lestel / Le Sacre du printemps / Opéra de Massy / Novembre 2016

Julien Lestel / Le Sacre du printemps / Un sacre tribal

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Le Sacre du printemps / J. Lestel

Photos Lucien Sanchez

 

 

Julien Lestel :

Un sacre tribal

 

Existe t-il un chorégraphe qui n'ait pas été un jour ou l’autre irrésistiblement attiré par la musique du Sacre du printemps d’Igor Stravinsky ? Si l'on répertorie plus d’une cinquantaine de pièces chorégraphiques sur cette partition, seules quelques unes resteront dans les annales de la danse. Celle de Julien Lestel est de celles-là. Créée à Nouméa en 2012, cette version du Sacre doit son intérêt et sa notoriété au fait qu’elle tire son origine non de la Russie païenne mais de la culture mélanésienne Kanak, tout en respectant l’atmosphère primitive de la création originelle de 1913. Comme elle, ce cérémonial comporte deux parties, la première étant une suite de scènes incantatoires et de jeux rituels pour aboutir, dans la seconde, à une danse sacrale à l’issue de laquelle l’élue sera livrée aux dieux.

Cette œuvre est en fait une commande du centre Tjibaou de Nouméa qui associe des danseurs de sa compagnie à des danseurs locaux Kanaks. En effet, Julien Lestel, grand admirateur de leur culture, a été conquis par le rapport que ces tribus entretiennent dans leurs danses traditionnelles avec le sol, "leur puissance, leur générosité et ce respect de la terre qui les caractérise". Et c'est avec beaucoup de bonheur qu'il s'est inspiré de leurs rites et de leurs traditions pour composer une danse tribale sauvage d'une très grande force et ce, non s'en s'être formé longuement au préalable auprès de ces danseurs calédoniens : "ce fut une expérience surprenante au départ, dit-il car, avant qu'ils ne m'acceptent, j'ai dû me familiariser avec leurs coutumes et réaliser un rituel d'initiation devant le chef de la tribu". Le résultat est fascinant et on y retrouve les préceptes chers à ce chorégraphe, "des mouvements fluides sans retenue, mais aussi des mouvements brisés où, dans les ruptures de rythme, se conjuguent force et douceur, aspérité et harmonie, laissant transparaître une sincérité et une intimité puisée au plus profond de soi. Là, l’interprète met son âme à nu en poussant ses limites toujours plus loin et la performance technique, toujours présente, trouve son véritable sens dans une virtuosité contrôlée". Dans la première partie de l'œuvre, 7 danseurs, accompagnés de vociférations et cris d'animaux, enchaînent des variations d'une force incommensurable dont l'écriture est directement issue des rythmes et de la gestuelle rituelle traditionnelle. Un grouillement d'êtres primitifs qui rampent comme des larves à la surface du sol nourricier en suivant leurs instincts et leurs pulsions dans une atmosphère feutrée. La seconde partie, plus rituelle, conduira au choix de l'élue et  à son sacrifice aux dieux. Un moment aussi sauvage qu'émouvant.

Fragments j lestel 01Fragments j lestel 02Les ames freres j lestel 1                               Fragments / J. Lestel                                                Les âmes frères / J. Lestel                                               Fragments / J. Lestel

Trois autres courtes pièces complétaient ce programme, Fragments, un ballet abstrait sur une musique de Max Richter (2012), un extrait des Âmes frères sur des partitions de Art Zoyd & Phil. Glass (2007), et Le Faune, une courte pièce de 2015. Si cette œuvre emprunte à Debussy la partition du Prélude à l'après-midi d'un faune, la chorégraphie en revanche n'a rien en commun avec celle de Nijinsky. Il s'agit en fait d'un duo tout en courbes et arabesques dont l'atmosphère reflète celle du poème de Stéphane Mallarmé mais qui évoque un faune sensuel, emporté et fougueux dont les sentiments, désir et passion, sont réveillés par une ardente nymphe, émule d'Eros.

C'est cependant le duo Les âmes frères qui m'a tout particulièrement séduit par l'émotion, la chaleur, la profondeur et la sincérité qui se dégagent de ce couple d'hommes unis par une amitié indéfectible. Première pièce de la compagnie, ce duo néoclassique fluide, dynamique et puissant tout à la fois, évoque la rencontre et l'amitié sans failles unissant Gilles Porte à son concepteur, Julien Lestel lui-même. Il révèle un chorégraphe d'une très grande générosité et d'une non moins grande sensibilité, qualités que l'on retrouvera d'ailleurs au travers de toute son œuvre.

J.M. Gourreau

Le Sacre du printemps, Fragments, Les âmes frères & Le Faune / Julien Lestel, Opéra de Massy, 30 novembre 2016.