Lorna Lawrie & Marlène Jöbstl / Cris échus

Aaron Cash & Roclan Gonzalez Chavez / Revolucion / Commercial de chez commercial

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                     Ph. G. Ohlenbostel                                                      Ph. B. Uhlig                                                           Ph. N. Boehme

Ballet Revolucion:

Commercial de chez commercial...

 

Ne vous attendez pas à voir de la danse classique, ni même de la danse contemporaine : bien que quasiment tous issus des plus prestigieuses écoles de Cuba, en particulier de l'Escuela Nacional de Arte ou de l'Escuela Nacional de Ballet, les 19 danseurs et 8 musiciens de cette célèbre troupe se retrouvent dans un show à grand spectacle digne de celui de Patrick Sébastien le samedi soir sur TF1, voire des prestigieuses retransmissions télévisées du Stade de France ou de Bercy. S'il n'y a ni le strass, ni les paillettes, il y a en revanche des éclairages psychédéliques à gogo qui zèbrent l'atmosphère, vous assénant au passage quelques flashes en pleine figure. Toutes les couleurs de l'arc en ciel y passent. Et tout cela sous une avalanche de décibels à en faire trembler les murs et les fauteuils de la salle. Le pire dans l'histoire, c'est que vous ne savez même pas ce que vous écoutez ni que vous voyez, le programme restant totalement muet sur la question. Les quelque 16 pages qui le composent ne contiennent que la biographie des danseurs, celle des musiciens, celle des concepteurs du spectacle et celle des producteurs. Pas le moindre encart ni sur les différents tableaux présentés, ni sur le nom des interprètes, pas la moindre feuille distribuée à l'entrée de la salle dans ce même but... Il vous faut aller sur le web pour apprendre que certains des "tubes" que vous entendez au travers des boules Quies que vous aurez pris le soin de sortir de vos poches ou de votre sac à main pour éviter une surdité inéluctable portent  le nom de Bruno Mars, Usher Rihanna, David Guetta, Beyoncé ou, encore, Prince... Quant aux danseurs, s'il leur arrive de se montrer sous leur meilleur jour, réalisant de véritables prouesses techniques, sauts étourdissants portés acrobatiques et grands jetés éblouissants avec un ensemble parfait, dévoilant leur parfaite maîtrise et leur technicité, ils se trouvent aussi la plupart du temps embringués dans une chorégraphie mièvre et dénuée de toute inventivité, trémoussant leur arrière train de la façon la plus vulgaire. Et pourtant, Aaron Cash, l'un des deux chorégraphes de ce show, fut, au début des années 90, l'un des partenaires de Twyla Tharp et, aussi, l'un des danseurs de la troupe de Mikhaïl Barychnikov. Il est vrai que danseur exceptionnel n'est pas synonyme de chorégraphe... Dommage !

S'il en résulte un spectacle aussi électrisant qu'explosif, mêlant quelques rares figures de danse classique aux ébats sensuels et sauvages d'afro-jazz, de folk et de hip-hop, enflammant les jeunes du fait du rythme et de l'entrain des danseurs et musiciens de cette compagnie, il faut quand même souligner qu'il n'était pas du goût de tous les spectateurs. Mais ne dit-on pas qu'il faut de tout pour faire un monde ?

J.M. Gourreau

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               Ph.G. Ohlenbostel                                                      Ph. N. Boehme                                                           Ph. B. Uhlig

Revolucion / Aaron Cash & Roclan Gonzalez Chavez, Casino de Paris, du 22 au 30 mars 2014.

Lorna Lawrie & Marlène Jöbstl / Cris échus, sottement / Butô or not butô ?

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Photos J.M. Gourreau

 

Lorna Lawrie,  Marlène Jöbstl & Michel Titin-Schnaider :

Butô or not butô ?

 

Né dans les années soixante au Japon, le butô, issu de profonds traumatismes laissés par des cataclysmes naturels, est une danse qui se vit d’abord à l’intérieur d’un corps en communication avec le cosmos avant d’être exhibée à l’extérieur. Dans cet art, le corps et l’esprit ne font qu’un, la danse n’étant que l’expression d’un for intérieur généralement inconscient que le danseur fait ressurgir à la surface, comme pour s’en libérer. Cet état ne peut que très difficilement être atteint par un danseur occidental dont l’esprit, l’obédience et la culture sont diamétralement opposés. Il arrive toutefois que certains d’entre eux parviennent exceptionnellement à pénétrer dans cet univers et à le faire rejaillir, comme on a pu le voir avec le spectacle Cris échus, sottement que vient de donner la compagnie « Seuil » au Regard du Cygne à Paris.

Si les deux danseuses de cette compagnie, Lorna Lawrie et Marlène Jöbstl, semblent avoir parfaitement saisi les attitudes, la gestuelle, l’essence même de la danse butô, et si elles s’y réfèrent constamment, ce n’est pas pour autant qu’elles assimilent leur danse au butô. Et pour cause, car le travail de la compagnie, née en 2009 de la rencontre entre le musicien-compositeur Michel Titin-Schnaider et la danseuse argentine Lorna Lawrie, a pour ossature un « flux sonore donné par la musique ». Ce sont donc les émotions et sentiments que font naître les musiques acousmatiques* souvent planantes, ponctuées par les accents pour le moins diaboliques de l’accordéon de Claude Parle, qui sont à la base des œuvres dansées, et non les blessures plus ou moins profondes d’une âme meurtrie, traumatismes qui génèrent inconsciemment cette « gestuelle des ténèbres » aux confins de l’horreur, empreinte d’érotisme, d’homosexualité et d’androgynie, apanage du style d’Hijikata... En occidentalisant cette danse et en y apportant leur propre sensibilité, les deux artistes l’ont détournée de son sens originel, ne gardant d’elle que son enveloppe, son côté spectaculaire et théâtral qui, certes, nous impressionne profondément mais ne nous émeut pas réellement.

A écouter les poignantes musiques de Michel Titin-Schnaider qui semblent venir du fond des âges ou des tréfonds de la terre, il est difficile de réaliser qu’elles puissent contenir des relents cataclysmiques, tant elles sont enveloppantes et éthérées. Et, pourtant, ce sont elles qui régissent le temps et créent le mouvement, jouant de la continuité et de la rupture, de la fluidité et du heurt. Leur primitivisme sied d’ailleurs particulièrement bien à un retour aux sources dans lequel, finalement, les danseuses vont puiser. Il est évident  que l’écoute de cette musique ne procure pas les mêmes émotions à tous les auditeurs, et que certaines des affres sous-jacentes qui y sont contenues, en particulier celles qui relèvent du mal-être ou du démoniaque, ne sont perceptibles que par un petit nombre d’entre nous. D’où cette envie, voire ce besoin de les rendre tangibles par la danse voire le théâtre, ce qui aboutit à cette gestuelle saccadée, impulsive et sauvage d’un côté, cette fragilité et cette vulnérabilité de l’autre. La violence intérieure qui anime les interprètes est particulièrement poignante dans la troisième et dernière pièce, Le Terrier, une création illustrant la nouvelle éponyme de Kafka, magistralement interprétée par Marlène Jöbstl, torturée et paniquée par l’approche insidieuse et sournoise mais bien réelle de l’ennemi. Sans nul doute, Diderot n’aurait pas renié ce solo, lui qui écrivait dans Le paradoxe du comédien : « Tout son talent consiste non pas à sentir comme vous le supposez mais à rendre si scrupuleusement les signes extérieurs du sentiment, que vous vous y trompiez »…

Un spectacle par conséquent original et fascinant, d’une très grande force, qui confine au butô, sans en être réellement.

J.M. Gourreau

 Cris échus, sottement (Moctezuma, le chant des cendres ; Recto-verso ; Le Terrier) / Lorna Lawrie et Marlène Jöbstl, Musique de Michel Titin-Schnaider et Claude Parle, Le Regard du cygne, Paris, 15 mars 2013.

 

* encore appelées électro-acoustiques ou concrètes, conçues par ordinateur

Mort à Venise / John Neumeier, Théâtre du Châtelet, Avril 2008.

Ballet de Hambourg :

 

Drame wagnérien

 

Sa réputation n’est plus à faire. Le Ballet de Hambourg que dirige John Neumeier depuis 1973 est l’une des troupes les plus célèbres d’Europe. Nombre d’œuvres de ce chorégraphe sont au répertoire des plus grandes compagnies du monde. Si Mort à Venise, librement inspirée de la nouvelle de Thomas Mann, n’est pas un de ses ballets des plus connus, il reste tout de même un modèle du genre. Mieux que quiconque, John Neumeier sait en effet raconter une histoire : ses chorégraphies - et celle-ci en particulier - sont parfaitement lisibles, réalistes, et sans détails superflus. Il sait en outre s’entourer d’artistes – scénographes,  décorateurs, costumiers – qui ont le don de créer l’atmosphère juste, celle qui « colle » le plus étroitement possible à l’œuvre. Et l’un des mérites – et non des moindres – de Neumeier est d’avoir su construire un ballet dont la charge émotive ira crescendo au fur et à mesure du déroulement de l’œuvre, et d’avoir su garder le suspense tout au long de ce spectacle, exécuté par de fabuleux danseurs.

Mort à Venise est l’histoire d’un grand chorégraphe - lui même peut-être ? - passé maître dans l’art d’utiliser les bases classiques dans le ballet contemporain. Mais, comme tous les artistes, il doute, a peur d’échouer, et son travail s’en ressent. Frustré et épuisé, il part, suite à un mouvement d’humeur, pour Venise et y rencontre un jeune homme d’une beauté saisissante. En naît un amour platonique et une suite de pas de deux plus fascinants les uns que les autres, alors qu’une épidémie de choléra décime la ville. Le dernier adage qui verra la mort du chorégraphe sera, bien sûr, le plus poignant, d’autant  qu’il a été élaboré sur la transcription pour piano de La mort d’Isolde de Richard Wagner, exécutée de main de maître par la divine concertiste Elizabeth Cooper dont le jeu passionnel et passionné ajoutait sa note au réalisme dramatique de l’œuvre. Un grand moment d’anthologie.

 

                                                                                                                                                                 J.M. Gourreau

 

Mort à Venise / John Neumeier, Théâtre du Châtelet, Avril 2008.