Marcelo Evelin / Matadouro /Théâtre de la Cité internationale

Marcelo Evelin / Matadouro / Tournicotons, tournicotons

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Photos Sergio Caddah



Marcelo Evelin :

Tournicotons, tournicotons…


Il est nu, un masque sur la tête, un tambour en bandoulière qui lui tombe sur les reins. Et il tourne en cercle sur la scène en agitant frénétiquement ses baguettes, tandis qu’un chien aboie dans le lointain. Il tourne ainsi longtemps, très longtemps. Un noir aussi brutal qu’inattendu n’interrompra pas sa course. Ni les battements de son tambour, d’ailleurs. Un lumignon, porté par un congénère qui lui emboîte le pas, perce soudain l’obscurité, stoppant net le vacarme. Sept danseurs - six hommes et une femme - entrent alors les uns à la suite des autres, s’alignent contre le mur du fond, dos au public et se dévêtissent entièrement, tandis que le quintette à cordes en do majeur de Schubert fait entendre ses premières notes, bientôt ponctuées de roulements de tambour et de bruits divers – grincements de scie, coups de sifflet, vrombissement de moteurs, paroles hachées inintelligibles, aboiements de chien... Nul doute que Schubert s’en sera retourné dans sa tombe…  

Ce n’est qu’au bout de longues minutes que le vacarme cesse, alors que les danseurs, dont le corps nu était flanqué de machettes scotchées dans le dos, sur une cuisse, voire sur l'épaule ou la poitrine, revêtent des masques plus ou moins hétéroclites et se mettent à courir en cercle en gardant soigneusement leurs distances. Ils tourneront ainsi en conservant presque toujours le même rythme durant les trois mouvements du quintette, sans jamais s’arrêter. Il y aura bien quelques frasques et écarts, une main qui se lève, des hochements de tête, des grimaces qui déforment un visage, un saut inopiné… peut-être pour rompre la monotonie. La course reprend de plus belle lorsque le rythme de la musique se fait plus nerveux, et devient sautillant quand celui-ci se fait plus léger. Zizis et seins virevoltent, montent et descendent, battant la mesure. Il faut une sacrée endurance pour tourner ainsi près d’une heure ! Le public quant à lui pourrait se croire dans les tribunes d’un manège de chevaux... L’œuvre se terminera sur les dernières notes du quintette, les danseurs - pardon, les coureurs - se regroupant au centre du plateau en se plaçant cette fois en ligne, face au public, dévisageant  interrogativement, voire effrontément les spectateurs, non s'en s'être débarassés de leurs masques...

Bien que vaincus par la monotonie, moult questions nous viennent à l’esprit, en premier lieu la signification de l’œuvre. La réponse se trouve en partie dans le programme : cette course sans fin symbolise la lutte effrénée de tous « ceux qui cherchent à s’affranchir du joug qu’on leur impose – contre l’esclavage, contre le clergé, contre les soldats ». Leur nudité, symbole de leur fragilité, les machettes "scotchées" sur leur corps et leur visage volontairement masqué du fait de leur vulnérabilité, leur permettent de porter en avant leur volonté d’afficher cette liberté qui leur est refusée. Le titre de l’œuvre, Matadouro, qui signifie en espagnol, abattoir, se réfère à un ouvrage d’un auteur brésilien, Euclides Da Cunha, qui évoque, au travers du roman Hautes terres, la révolte, au 16ème siècle, d’une communauté séparatiste du Sertao, région très pauvre du Nordeste brésilien, en quête de justice sociale. Dès lors, on comprend mieux la farouche détermination et le "jusqu’au boutisme" de ces danseurs qui, aujourd’hui encore, luttent pour une liberté qu’ils n’ont finalement jamais totalement retrouvée.

Mais alors, pourquoi avoir choisi puis délibérément "massacré" la partition de Schubert en lui superposant un bruitage assourdissant jusqu'à la rendre par moments totalement inaudible ?  Là encore, il faut se reporter au programme pour comprendre. Pour Marcelo Evelin, le choix de ce quintette s'imposait car cette musique que Schubert avait composé juste avant de mourir est "une musique de mort, une mort assez belle, une mort d'amour". De plus, Schubert était autrichien. Et c'était une façon "un peu en biais de convoquer la figure d'Hitler" car Madouro procède en partie de la réflexion d'Agamben sur Auschwitz. Et les accrocs et substitutions de bruitages, plus ou moins désagréables aux accents suaves de la partition schubertienne, relèvent également de cette même volonté de montrer que divers accidents viennent souvent gravement entacher le parcours de la Vie qui aurait pu, en d'autres circonstances, être calme et pleine de bonheur.

Si l'intention du chorégraphe est donc louable, sa mise en œuvre s'avère en revanche  plus discutable, la pièce étant peu explicite pour celui qui n'en possède pas toutes les clés. Il faut avoir lu et intégré toutes les subtilités du programme pour pouvoir pleinement la goûter. Il n’en reste pas moins par ailleurs que l’œuvre de Schubert est et doit rester intouchable et inaltérable. Mieux eut-il valu faire appel à un musicien contemporain qui aurait pu intercaler sa propre musique au sein des passages chorégraphiques qui le nécessitaient.

J.M. Gourreau

Matadouro / Marcelo Evelin, Théâtre de la Cité Internationale, du 14 au 19 octobre 2013. Dans le cadre du Festival d’automne à Paris.