Marinette Dozeville / Amazones / Carreau du Temple / Février 2022

  • Marinette Dozeville / Amazones / Corps en quête de liberté, un féminisme revendiqué

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    Marinette Dozeville :

    Corps en quête de liberté, un féminisme revendiqué

     

    Elles sont sept sur scène, dans le plus simple appareil ; elles n’ont rien à cacher et ne cachent rien ! Mais elles ont beaucoup à dire… Amazones peut en fait être considéré comme le développement et la démultiplication de la précédente pièce de Marinette Dozeville, Là, se délasse Lilith… manifestation d’un corps libertaire, que l’on avait pu voir notamment au Générateur à Gentilly en février 2018 ou, en juillet 2021, à « la Caserne », au festival Off d’Avignon. Dans ce solo, lui aussi inspiré du poème épique Les Guérillères de Monique Wittig, publié en 1969 et basé sur les concepts de supériorité et de libération des femmes qui gagnent la guerre pour instaurer un nouvel équilibre face au pouvoir des hommes, Marinette Dozeville affirmait ses revendications aussi féministes (entre autres sexistes) que politiques ou artistiques, autonomie inacceptable pour une société qui, basée sur un système de pensée et de fonctionnement ancestral détenu par les hommes, lui a d’ailleurs valu d’être tout autant vouée aux gémonies - et je ne fais aucune allusion aux talibans - qu’aux anges, comme le peuvent être encore aujourd’hui certaines interventions ou prises de position féministes contemporaines.

    Bien que l’on ne le retrouve plus dans les textes bibliques le nom de Lilith, dans la tradition hébraïque, celle-ci serait la première femme de la création, une anti-Ѐve moins soumise et bien plus libre qu’Ѐve, qui serait l’égale d’Adam. Elle aurait été façonnée dans de l’argile en même temps que lui et ne serait pas issue de l’une de ses côtes. Et c’est pour son statut censuré d’équivalente masculine qu’elle est devenue l’emblème de nombreux groupes féministes qui militent via la représentation du corps féminin : une personnalité libertaire non-conformiste qui symboliserait, sans en exclure la violence, l’opposé de l’étalon féminin entretenu et valorisé dans nos sociétés patriarcales. Etalon féminin également personnifié et magnifié par l’amazone, d’où le titre donné à l’œuvre. Dans la mythologie grecque en effet, les Amazones sont des femmes guerrières qui auraient vécu, pour d’aucuns, dans le nord de l’Asie mineure actuelle, pour d’autres, dans l’ouest de la Libye. Elles apparaissent cependant pour la toute première fois dans l’Iliade d’Homère en tant que personnages de fiction, probablement au VIIIè siècle av. J.-C., comme étant exclusivement des femmes. Selon Adrienne Mayor, historienne américaine des sciences et technologies de l’antiquité, les Amazones auraient un comportement similaire à celui des hommes libres chez les grecs. Dans l’art hellénistique d’ailleurs, certaines amazones ont été représentées totalement dénudées.

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    Photos Marie Maquaire

    Marinette Dozeville se serait donc inspirée de cette Lilith-amazone pour la démultiplier, décuplant ainsi sa force et sa puissance, mettant en valeur autant ses qualités de guerrière et sa rouerie que sa sensualité, passant de la provocation à la désinvolture, et ce sur une scène totalement dépouillée, vivement éclairée mais jonchée de morceaux de pomme, allusion sans doute à une Ѐve machiavélique tentant Adam aux fins de lui faire commettre l’irréparable : mordre dans le fruit défendu. C’est ainsi que l’on a pu voir cette horde d’amazones-guerrières se précipiter toutes ensemble sur ces goûteux fragments avant de les croquer avec un plaisir non dissimulé, affinités et sororités démultipliées.

    Sur le plan chorégraphique, l’œuvre est construite autour de la figure du cercle, symbole féminin par excellence. Que les interprètes soient en position debout, allongée ou accroupie, tout mouvement part du pubis, faisant émerger, par ses ondulations, une énergie pelvienne. « C’est une émanation d’une énergie sexuelle qui est motrice de mouvement, comme un feu que l’on attise tout le long de la pièce nous dit Marinette Dozeville ». Le tout sur un texte porté en voix off par la voix légère, limpide et pure de la comédienne Lucie Boscher d’un côté, contrastant avec celle grave de la rappeuse sud-africaine Dope Saint-Jude de l’autre. Peu à peu, cette horde va se désengager progressivement de toute contrainte et tout lien pour explorer les territoires encore vierges, à la conquête du plaisir, ce par le truchement d’une écriture engagée, sans ambages, empreinte tantôt d’une violence infinie, tantôt d’une sensualité et d’une lascivité toutes féminines, laissant par moments sourdre un incommensurable parfum de désir et de liberté.

    J.M. Gourreau

    Amazones / Marinette Dozeville, Le Carreau du Temple, Paris, 2 et 3 février 2022, dans le cadre du festival Faits d’hiver. Spectacle créé le 16 novembre 1921 au Manège de Reims.