Olivia Grandville / A l'Ouest / Thèâtre de la Bastille / Février 2020

Olivia Grandville / A l'Ouest / Sur les traces des Amérindiens

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Olivia Grandville :

Sur les traces des Améridiens

 

En 1921, alors qu’il n’avait encore que cinq ans, Louis-Thomas Hardin, alias Moondog, visite avec son père la réserve indienne Arapaho et assiste à une danse du soleil. Au cours de ce spectacle, il aura également  la chance de s’initier au tom-tom, instrument de musique à percussion proche des tambours, et d’assister à des pow-wow, rassemblements militants sociaux, religieux et festifs de Nord-Amérindiens célébrant les exploits de leurs guerriers et rythmés par les pulsions de ces tambours. Ce moment privilégié, au cours duquel  les Amérindiens ont l’occasion de se rapprocher de leur ancêtres et de faire revivre leurs coutumes, marquera fortement les débuts de ce musicien de jazz atypique qui incorporera quelques accents rythmiques de musique amérindienne aux rythmes afro-américains, lesquels sont le corps traditionnel du jazz. A la base de son travail, ceux-ci resteront d’ailleurs présents dans nombre de ses compositions ultérieures.

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C’est peut-être davantage pour aller à la rencontre de la culture amérindienne sur les traces de Moondog et d’y étudier la place de la danse ainsi que son intégration  dans la vie sociale et religieuse, voire pour réaliser un fantasme d’enfant resté vivace à l’âge adulte, qu’Olivia Grandville effectue, en 2017, un voyage de plusieurs mois, du Québec au Nouveau Mexique, au cœur des réserves autochtones du Canada et d’Amérique du Nord. A la fin du 19è siècle, ces danses, mal perçues par les populations non autochtones qui y voyaient des danses de guerre, furent une cible de répression, tant par les gouvernements américain que canadien, durant plusieurs décennies. La "Loi sur les Indiens", amendée en 1880, interdisait en effet aux Amérindiens d'organiser, de participer ou même d'assister à certaines cérémonies traditionnelles comme le Potlatch ou à des danses comme le Tamanawas, sous peine d'incarcération… En 1914, cette loi fut encore renforcée, interdisant cette fois les danses ou le port des vêtements de danse traditionnels en dehors des réserves, sous peine de sanctions draconiennes. Finalement, lors de l'amendement de 1925, le gouvernement canadien a interdit les pow-wow, la Danse du soleil et la cérémonie de la "tente à sudation"*. En 1951 toutefois, une nouvelle loi permit en toute légalité aux autochtones de tenir à nouveau des pow-wow et des cérémonies au Canada.

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C’est donc un des pans de ce pèlerinage qu’Olivia Grandville évoque au travers de cette pièce, intitulée À l’ouest, ouvrant son cœur par le truchement de l’image et de la danse sur les fabuleux moments  qu’elle avait vécus parmi les peuplades amérindiennes, nous faisant partager, dans ce carnet de voyage, le désarroi de ces êtres qui, depuis plus d’un siècle maintenant, luttent sans relâche pour leur liberté et la conservation de leurs terres. Un spectacle proche de la transe qui, fort curieusement, se déroule sur une banquise du grand nord canadien devant une tente-igloo, laquelle pourrait fort bien rappeler cette "tente à sudation" dont je faisais état plus haut mais au sein de laquelle, aujourd’hui, on se rassemble non pour se soigner mais pour se nourrir d’images de la vie traditionnelle ancestrale ou des actualités du monde moderne diffusées jusque dans les contrées les plus reculées par la télévision… Il n’en reste pas moins que la chorégraphie, rythmée par les envoûtantes et impulsives percussions de Moondog et d’Alexis Degrenier, amalgame des danses de pow-wow au propre langage contemporain d'Olivia Grandville. Ainsi, cinq danseuses vêtues de tuniques noires à franges, la tête couverte de cagoules de même couleur, vont-elles tambouriner, pilonner, marteler le sol au travers d’une danse circulaire, saltatoire, incantatoire, répétitive, évocatrice d’un sabbat, comme pour convoquer les esprits et les réveiller. Une danse rituelle puissante, impulsive, entrecoupée de soli libres sophistiqués, plus ou moins déstructurés pour chacune des interprètes, révélant la détermination farouche et sans faille d’un peuple bien décidé à se battre pour assurer son droit à l’existence et sa survie.

J.M. Gourreau

À l’ouest / Olivia Grandville, Théâtre de la Bastille, Paris, du 24 au 29 février 2020.

 

*La cérémonie de la tente à sudation était une manifestation traditionnelle héritée des croyances animistes des premiers autochtones. Elle se déroulait notamment lors de pow-wow au sein d’une hutte et faisait appel à la sudation. Il s'agissait d'un remède que les autochtones utilisaient, en chantant et priant ensemble pour se purifier, préserver leur santé et se prévenir des maladies.