Olivier Dubois / Élégie / Bobigny / Mai 2014

Olivier Dubois / Élégie / Une traversée élégiaque de la vie

Dubois elegie3 1Dubois elegie2 barack e1399457734600

.

.

.

                        Ph. Stemmer                                                                                                                                              Ph. Barack

Olivier Dubois :

Une traversée élégiaque de la vie

 

C'est avec une œuvre aussi fascinante que mystérieuse que s'ouvrent les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis 2014: en y conviant Olivier Dubois et le Ballet National de Marseille, Anita Mathieu était sûre de ne pas décevoir son public. Elégie nous convoque dans un monde de ténèbres, dans la nuit des temps, dans le magma grouillant des origines de la vie... ou de la mort. Dans le lointain résonne le grondement sourd et inquiétant d'un orage qui se rapproche rapidement, la composition originale de François Caffenne auréolée de coups de tonnerre devenant de plus en plus terrifiante. De la pénombre sourd un corps à demi nu reposant sur une masse grouillante d'êtres noyés dont on ne devine que les silhouettes: s'agit-il de l'ange narcissique de Rainer Maria Rilke issu de la première élégie de laquelle Olivier Dubois à tiré son argument? Ne serait-ce pas plutôt l'image du chorégraphe lui-même qui nous chuchote: "Je suis l’Ange engendré, déversé puis renversé, englouti par cette nuit qui étend sur toutes choses ses ténèbres"? Or ce corps, qui semble d'une vulnérabilité extrême, tente de s'extirper bien difficultueusement d'une foultitude de créatures tentaculaires, que l'on pourrait croire tout droit sorties de l'enfer. Il s'agite, se tord, chancelle, chute au sein cette horde démoniaque, s'y ensevelit, parvient finalement à en ressortir. Sa révolte néanmoins semble bien vaine, la cohorte semblant toujours reprendre le dessus. Ses efforts démesurés vont cependant lui permettre petit à petit d'émerger et, en déchirant les ténèbres, de se hisser hors du gouffre infernal vers la lumière blafarde de la lune.

C'est d'une façon on ne peut plus magistrale que le chorégraphe nous présente sa vision de la lutte de l'homme contre les éléments déchaînés pour survivre. Une vision romantique certes dantesque et apocalyptique, voire cauchemardesque mais, pour certains d'entre nous, ô combien réelle... Les images qui nous sont présentées ne sont pas sans évoquer L'élévation de la croix de Rubens, Le radeau de la méduse de Géricault, La mort de Sardanapale de Delacroix ou, encore, certaines toiles de la période sombre de Goya. Leur force réside dans la représentation de la souffrance, de l'impuissance de l'Homme face à la violence de ses semblables, face aux éléments déchaînés de la nature qu'il a lui même provoqués.

L'intérêt de cette pièce réside également et surtout dans sa construction en V renversé : en effet, si la première partie est consacrée à l'émergence de l'homme des profondeurs de la terre et à son ascension hors des ténèbres, la seconde, construite en miroir, évoque quant à elle la descente de la femme aux enfers et sa déchéance. Les images que le chorégraphe nous donne à voir dans cette seconde partie, bien que partiellement répétitives par rapport à la précédente, ont cependant une force plus grande par leur côté charnel et pictural d'une part, par leur profond symbolisme d'autre part. L'œuvre se termine comme il se doit sur les accents de L'élégie en la bémol de Richard Wagner. Aussi n'est-il pas étonnant qu'elle reçut, malgré son atmosphère d'une noirceur effrayante, un accueil enthousiaste de la part du public...

J.M. Gourreau

Élégie / Olivier Dubois et le Ballet National de Marseille, MC93 de Bobigny, 6 et 7 mai 2014, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.