Paris / Janvier 2020

Atsushi Takenouchi / Méditerranée / Une mer aux multiples visages

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Photos J.M. Gourreau

 

Atsushi Takenouchi :

Une mer aux multiples visages

 

P1000887 copieVoilà un spectacle d’une profondeur et d’une émotion à vous couper le souffle. Comme les rares artistes qui ont eu l’heur de travailler avec Tatsumi Hijikata, Kazuo Ohno ou son fils, Atsushi Takenouchi*, fondateur du Jinen Butô, possède un tel  pouvoir de concentration qu’il parvient à se nourrir de l’énergie distillée par les spectateurs et à l’exacerber avant de la rayonner. Passionné par la nature et la vie dans l’univers, c’est tout naturellement qu’il se tourne de façon récurrente vers la mer dont il évoque les multiples facettes au travers de divers soli plus poignants les uns que les autres, en particulier Sea of memory, variante de Méditerranée, solo qu’il nous offre aujourd’hui, accompagné par une musicienne de grand talent, Hiroko Komiya et de fort belles lumières de Margot Olliveaux. "Toute forme de vie est née de la mer, notre mère", nous dit le chorégraphe. Et de poursuivre : "Nos corps actuels se sont constitués d'après les réminiscences d’évènements accumulés au travers de milliards d'années d'évolution. Que deviennent nos souvenirs une fois effacés de notre mémoire, où vont-ils"? C’est précisément à cette question que répond ce prodigieux spectacle truffé de multiples références à la vie sous toutes ses formes, sur et dans la mer, qu’il s’agisse de la beauté de la nature, de la paix qu’elle engendre, du bonheur qu’elle nous procure mais, aussi, de ses revers et infortunes - pour la plupart causés par l’Homme - et des catastrophes qu’ils génèrent.

 

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L’œuvre débute dans un calme olympien au sein d’un océan de pureté, auréolé de paix et de félicité, depuis, semble-t-il, la nuit des temps. Tout s’avère parfait dans le meilleur des mondes. Les poissons nagent paisiblement entre deux eaux, leur corps ondulant gracieusement ; les crabes errent sur le sable des profondeurs en quête d’un petit crustacé pour se nourrir, tandis qu’en surface, les navires évoluent sereinement au gré des vagues, s’accommodant tant bien que mal du roulis et du tangage qui les secouent inopinément. Une force génératrice de rouleaux et d’écume de mer, qui vont tour à tour mourir pour renaître l’instant suivant, avec une régularité inéluctable et avec une normalité qui ne surprend ni ne dérange, dans laquelle on a tendance à s’évader, voire à se blottir.

 

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Toutefois, tout n’est pas aussi idyllique que l’on voudrait bien le croire. Et, si le chorégraphe ne fait pas implicitement état de la gravissime nouvelle qui vient de nous être délivrée par la communauté scientifique, à savoir que la Méditerranée est la mer la plus polluée du monde par les plastiques, lesquels engendrent la mort à petit feu d’une bonne partie des milliards d’êtres qui y vivent, il fait bien allusion aux naufrages des bateaux chargés d’émigrés lesquels, du fait de leur faible robustesse, ne parviennent bien souvent pas à surmonter les titanesques tempêtes aux quelles ils doivent faire face, conduisant eux aussi à la mort - dans de terribles angoisses et d’effroyables souffrances - de centaines, voire de milliers d’êtres humains. Il en est bien évidemment très profondément affecté et exprime avec une puissance incommensurable les souvenirs et évènements qui résonnent dans son corps, ce par le truchement d’une émotion qu’il parvient à communiquer pleinement à son public grâce à la maîtrise parfaite de sa science et de son art. Sa gestuelle lente et pondérée, pleine de retenue, fortement chargée de sens, reflète parfaitement les tourments de son âme accumulés durant des décennies. Et c’est peut-être cette réflexion qu’il cherche aujourd’hui à transmettre par son art aux générations suivantes, afin qu’elles prennent conscience que, s’il a fallu quelques centaines de millions d’années pour construire notre corps et toute la vie qui l’auréole, il ne nous faudra sans doute que quelques milliers d’années pour l’anéantir totalement. Sa danse exprime le fait que nous ne devons pas perdre de vue que nous sommes tous issus de la terre qui embrasse l’univers et que, quelque part à l'intérieur de nous, nous aurions dû garder le souvenir de l’époque où nous étions fleurs, arbres, animaux, pierres, ou poussière d’étoiles… Et aussi que nous devrions sentir que toute la nature est notre corps, et que ce corps fait partie de l’univers. Et, enfin, que notre seul but désormais doit être de le protéger et de le préserver.

J.M. Gourreau

 

Méditerranée / Atsushi Takenouchi, Espace culturel Bertin Poirée, Paris, 30 & 31 janvier 2020.

 

*Atsushi Takenouchi est un danseur et chorégraphe japonais, fondateur du Jinen Butô et, en 2014, de son école à Pontedera (Italie). Il se produit aujourd’hui régulièrement en solo dans toute l’Europe, tout particulièrement en France, notamment à Paris et en Avignon, ainsi qu’en Italie, en Espagne  et en Suisse. Les bases de son art lui ont été communiquées par le fils de Kazuo Ohno, Yoshito, très récemment décédé. Mais il a eu aussi l’heur de travailler à ses débuts avec Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno lui même. En 1980, il rejoint la compagnie de danse butoh "Hoppo-Butoh-ha" à Hokkaido. Ses premiers solos "Itteki" et "Ginkan", sont des œuvres d’expression universelle ayant trait à la nature, la terre, les temps anciens, l’environnement... De 1996 à 1999, il effectue, avec « Jinen », une tournée de trois ans à travers le Japon au cours de laquelle il donnera quelque  600 improvisations inspirées par l'univers de Kazuo et de Yoshito Ohno. Depuis 2002, il est principalement basé en Europe, et présente essentiellement ses solos dans des festivals.


 

Yumi Fujitani / Aka-Oni / Hommage à Usume, divinité de la gaieté nippone


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Photos J.M. Gourreau

 

 

Yumi Fujitani :

Hommage à Uzume, divinité de la gaieté nippone

 

Les premiers pas dans notre capitale de Yumi Fujitani, danseuse et chorégraphe de butô(1), remontent à l’année 1985, date à laquelle on la rencontre dans la compagnie Ariadone de Carlotta Ikeda et de Kô Murobushi chez lesquels elle fit ses débuts en 1982. Elle restera avec eux comme première danseuse durant une dizaine d’années, les quittant pour explorer, le plus souvent en solo, des formes d’expression plus diversifiées par l’entremise d’autres arts que la danse, comme ceux du théâtre, du clown, du mime, de la marionnette, de la voix, des arts plastiques et de la vidéo. C’est la raison pour laquelle on ne s’étonnera pas de la voir coloniser des lieux insolites comme "Le Socle", cette toute petite placette de découverte et de rencontres artistiques d’une trentaine de mètres carrés, sise à deux pas de Beaubourg, à l’angle de la rue St Martin et de la rue du Cloître, et ce, dans une performance en plein air pour le moins étonnante.

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Qui donc, en effet, est ce personnage émergeant d’un velum rouge-sang, en partie enrubanné de bandelettes de même couleur, lesquelles, certes, évoquent un cordon ombilical mais qu’il va dérouler comme un fil d’Ariane au cours de la représentation ? Ce fil ne pourrait-il pas symboliser les liens qui la rattachent à ses maîtres Carlotta Ikeda et Kô Murobushi ? Qui donc encore est cette jeune femme enfantine, pleine de gaieté et de bonne humeur qui va se découvrir dans un striptease inattendu après avoir grimpé sur le Socle ?  Va-t-on assister à une cérémonie d’exorcisation ? En fait, Aka Oni(2) est une création dans laquelle Yumi explore, sous les accents éthérés des musiciens Jean-Brice Godet ou Simon Drappier, l’archétype de la femme sous diverses facettes, dans la mythologie japonaise comme dans la réalité, en quête de sa véritable identité, et il n’est pas surprenant qu’elle se réfère dans ses pièces à la mythologie ou à de vieilles légendes nipponnes encore ancrées dans les mémoires aujourd’hui, en particulier au shintoïsme. Cet ensemble de croyances, parfois reconnues comme religion(3), est un mélange d’éléments polythéistes et animistes dont l’une des principales héroïnes en est la déesse shinto du soleil, Amaterasu, le Dharma(4) du rouge, figuré sous l’apparence du disque solaire sur le drapeau japonais. Selon cette religion, celle-ci serait l’ancêtre de tous les empereurs japonais. C’est également cette divinité qui aurait introduit la riziculture et apporté la culture du blé au Japon. Dans cette création, Yumi incarne Uzume, aussi appelée Okame, divinité de la gaieté et de la bonne humeur, connue pour avoir, par le truchement d’une danse érotique, aidé les dieux à ramener la lumière sur terre en faisant sortir la déesse du soleil, Amaterasu, hors de la caverne d’Iwayado où elle s’était réfugiée à l’issue d’une querelle avec son frère Susanoo. Par ailleurs, cette couleur rouge, comme évoqué dans le programme, est aussi la couleur du hakama écarlate, costume traditionnel des Miko, ces jeunes femmes chargées depuis les temps très anciens d’assister dans leur mission les prêtres des sanctuaires shintoïstes ; elles rapportaient la parole des dieux ainsi que des prophéties, à la manière de la pythie de Delphes à la période de la Grèce antique. Traditionnellement, elles étaient vierges et quittaient le sanctuaire lorsqu’elles se mariaient.

Amaterasu sortant de sa caverne

Amaterasu sortant de la grotte céleste d'Iwayado sous l'égide du dieu de la force, Ame-no-Tajikarao, par Shunsai Toshimasa, 1887

Comme on peut en juger, ce trop court spectacle - mais peut-on en demander davantage à une artiste contrainte à se dévêtir le soir en plein hiver dans la rue pour faire passer son propos - renferme une foultitude de messages plus prégnants les uns que les autres qui nous révèlent nombre d’éléments sur l’histoire, la culture et les religions d’un peuple avec lequel nous ne sommes encore que très mal familiarisés.

J.M. Gourreau

Aka-Oni / Yumi Fujitani, Le Socle, Paris, 30 & 31 janvier 2020, dans le cadre du Festival « Faits d’hiver ».
 

(1)Le butô est une danse contestataire imprégnée de bouddhisme et de croyances shintô, plus proche de la performance que de la danse occidentale. Cet art, qui avait éclos une douzaine d’années plus tôt sous l'égide de Tatsumi Hijikata et de Kazuo Ohno dans les remous socio-politiques des années soixante, mêlait érotisme, homosexualité et androgynie. Au moment de sa naissance en 1959, il était catalogué comme scandaleux et n’était présenté qu’en cachette, dans des espaces réduits, des arrière-salles de café ou sur de toutes petites scènes, se développant à bas bruit. Vingt ans plus tard cependant, ce mouvement sort de ses frontières et de sa marginalité, se développe en intégrant d’autres cultures, se diversifie, donnant naissance à plusieurs sous-lignées parmi lesquelles le Dairakuda-kan d’Akaji Maro, le Sankai Juku d’Ushio Amagatsu, le butô blanc de Masaki Iwana, le Sebi de Kô Murobushi et Ariadone de Carlotta Ikeda.

(2) Aka en japonais signifie rouge. Quant aux Oni, ce sont des créatures du folklore japonais populaire présentes dans les arts, notamment dans la littérature et le théâtre. Leur apparence diverge selon les sources mais ils ont habituellement une forme humanoïde, une taille gigantesque, un aspect hideux, des poils ébouriffés, des griffes acérées et deux protubérances en forme de corne sur le front. Ce sont des démons qui peuvent s’apparenter, dans la littérature occidentale, aux trolls ou aux ogres.

(3) Ses pratiquants seraient aujourd’hui plus de 90 millions au Japon.

(4) Le dharma est l'un des trois Trésors ou trois Joyaux du bouddhisme : le bouddha (l'Éveillé), le dharma (l'enseignement) et le sangha (la communauté). Selon Wikipedia, le dharma désigne, dans son contexte primitif indien, tout à la fois la loi, l'ordre, la condition mais également le devoir et la bonne conduite. Dans une perspective bouddhiste, la signification de ce terme s'infléchit dans une double direction : tout d'abord, il désigne la condition de l'existence au sens le plus large. On parle des dharmâ (au pluriel), autrement dit, des différents phénomènes physiques ou mentaux expérimentés. La liste la plus connue répertorie cent dharmâ qui couvrent l'intégralité de ces phénomènes. Toutefois, notre existence est loin de l'abstraction que l’on relève dans les listes de ces répertoires, et l'on pourrait simplement traduire le dharma par "la vie". L'enseignement du bouddhisme puise dans la vie pour y revenir sans cesse, l'élargir et l'éveiller. En fait, le bouddhisme réunit la vie à son enseignement.

Lucinda Childs / The day / Commémoration

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Lucinda Childs :

Commémoration

 

Lucinda childsLa tragédie du 11 septembre 2001 est restée dans toutes les mémoires. Ce matin là, deux avions détournés par les membres du réseau Al-Qaïda sont projetés sur les deux tours jumelles du World Trade Center de Manhattan à New York, causant la mort de 2977 personnes. A quelque distance  de là, le compositeur de musique minimaliste David Lang et la violoncelliste Maya Beiser sont en train de travailler sur le Concerto pour violoncelle solo et violoncelles préenregistrés, World to come (1). Pour rendre hommage aux victimes de cet attentat, Maya Beiser suggère au compositeur d’adjoindre à leur œuvre une pièce commémorative au sein de laquelle des voix seront superposées à la partition musicale. Celles-ci reprennent de courts textes rassemblés ou composés par David Lang à partir de quelque 300 réflexions recueillies sur le net après avoir posé sur Google la question : "I remember the day that I…" (Je me souviens du jour où j’ai…). Ces phrases, qu’elles soient  insolites, cocasses, émouvantes ou tragiques, sont insérées au rythme d’une toutes les six minutes dans la partition musicale de la première partie de The day, œuvre qu'il nous est donnée de voir en création européenne aujourd’hui. Celles-ci ne sont que le reflet de notre quotidien et viennent rétrospectivement en écho à la seconde partie de cette pièce, World to come. Ce duo, chorégraphié par Lucinda Childs pour Wendy Whelan et interprété sur scène par la musicienne Maya Beiser, questionne, comme le précise cette dernière, "la notion de vie, de disparition et d’anéantissement soudain". C’est à Wendy Whelan que revint l’idée de proposer à Lucinda Childs, par le biais de Maya Beiser, la composition d’une chorégraphie sur ce poème musical à deux facettes, lesquelles, bien que se rejoignant, se révèlent finalement diamétralement opposées. "Lucinda était très à l’écoute ; elle suggérait des idées et je restituais ses envies", nous rapporte Wendy... Pourtant, tout ne fut pas aussi simple pour cette artiste. Celle-ci fit en effet une grande partie de sa carrière - une bonne trentaine d’années - d’abord comme danseuse puis comme étoile auprès de Balanchine au New York City Ballet, avant de prendre la codirection artistique de cette illustre compagnie. Or, pour une danseuse d’essence exclusivement classique, se convertir à l’art de Lucinda n’était pas une sinécure ! Fort heureusement pour elle, elle eut l’heur de travailler avec Jérôme Robbins qui l’initia à une forme de danse toute différente, pour ne pas dire diamétralement opposée, ce qui lui permit d’aborder sans trop de difficultés le style de la chorégraphe, qu’elle admirait énormément, et qui le lui rendait bien d’ailleurs…

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Photos Nils Schlebusch

Le résultat fut aussi étonnant que captivant, et ce, à divers titres. En premier lieu, et pour paraphraser ces quelques mots qu’Yvonne Rainer adressait le 4 avril 2002 à Lucinda Childs (2)  à propos de son solo Description, créé en 2000 (3) : "Superbement élégant, comme je m’y attendais... Mais c’était la première fois que je t’entendais parler sur scène. C’était fascinant - un tour de force de contrôle d’économie mais, aussi, délicat et expressif. Tu continues à être une présence unique." Termes particulièrement élogieux qui peuvent fort judicieusement être adressés à Wendy Whelan, interprète chorégraphique de cette œuvre très "puissante" qu’elle maîtrisa avec une remarquable fluidité et une très grande musicalité, en dépit des difficultés dont la chorégraphie était truffée. Et ce, malgré la déclamation des textes dans la première partie de l’œuvre dont la présence, certes importante si ce n’est judicieuse, était loin d’être musicale, ce qui altérait la fluidité de la danse.   

En second lieu, cette pièce bénéficia d’une scénographie géométrique futuriste fort seyante et d’une très grande originalité, signée Sara Brown, laquelle mettait remarquablement bien en valeur tant les deux interprètes que son sujet. Un praticable incliné en forme de deux trapèzes accolés auréolé d’une lumière d’un bleu électrique et situé côté jardin, séparait le plateau en deux unités, alternativement utilisées par les deux artistes dans les deux parties de l'oeuvre, la violoncelliste dans la première, la danseuse dans la seconde. Une disposition qui rehaussait la complémentarité des deux interprètes, tout en mettant en valeur et en accentuant la subdivision de la pièce, souhaitée et recherchée par leurs auteurs.

J.M. Gourreau

The day / Lucinda Childs, Théâtre de la ville - Espace Cardin, du 24 janvier au 6 février 2020.

 

(1) World  to come sera créé deux ans plus tard, très exactement le 30 octobre 2003, par Maya Beiser au Zankel Hall de New York. Elle inspirera Steve Reich dans sa composition WTC 9/11 en 2010.

(2) Traduction d’un texte écrit sur une carte postale qu’Yvonne Rainer adressa à Lucinda Childs à New York, le 4 avril 2002. Document faisant partie de l’exposition « Archives de spectateurs » présentée au CND à Pantin du 22.01.20 au 22.02.20.

(3) Solo conçu sur un texte de Susan Sontag qui a été donné à CND à Pantin le 30 septembre 2016 dans le cadre du Festival d’automne.