Paris / Mars 2014

Lorna Lawrie & Marlène Jöbstl / Palimpseste#2 / Quand l'art du butô s'occidentalise...

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                                       Recto-verso                                                                                          Le Terrier                                                                                     Recto-verso

                                                                                                                                             Ph. J.M. Gourreau

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Lorna Lawrie & Marlène Jöbstl :

Quand l'art du butô s'occidentalise...

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A la question de savoir si le butô est et restera un art exclusivement japonais, il n'est pas certain aujourd'hui de répondre par l'affirmative. Cet art très intériorisé qui relie le corps à l'esprit exige en effet des facultés de concentration, d'introspection et, surtout, de compréhension de l'intime que bien peu d'occidentaux sont capables d'acquérir. Certains artistes toutefois, en quête de ce corps immatériel profondément enfoui, caché aux tréfonds de l'âme et qui ne leur appartient pas nécessairement, sont parfois aptes à en faire rejaillir quelques éclats à la surface, à l'instar de rêves profonds brutalement interrompus. Lorna Lawrie et, surtout, Marlène Jöbstl, sont de ceux là. Passionnées d'abord par le théâtre et l'expression corporelle, ces deux artistes ont découvert le butô à l’aube des années 2000. La fascination que cet art imprégné du bouddhisme et des croyances shintô exerça sur elles les enjoignit à se rendre à plusieurs reprises au Japon chez quelques uns des plus grands maîtres pour s'en imprégner. Et si elles n'ont pu totalement en assimiler les différentes facettes, force est de constater que leur expressivité, leur capacité à extérioriser les sentiments les plus profondément séquestrés au tréfonds de leur être s'en sont trouvées grandement améliorées.

La première des œuvres présentée, Recto-verso, est un duo très étrange au sein duquel une femme découvre, au détour de son chemin, son image dans l'eau d'un ruisseau. Mais s'agit-il bien de sa véritable image ? Sous cette apparence idyllique, ne se dessinerait-il pas petit à petit au fond de l'onde cette autre facette d'elle même, cet être qu'elle renie mais qui, à certains moments, s'impose pour prendre les rênes de son corps bien malgré elle ? Bien que sorti de ses entrailles, ne serait-ce pas un ennemi, voire même un démon ? Doit-elle le combattre, le rejeter ? Un corps à corps implacable s'engage bientôt, une sorte de lutte âpre pour la vie mais elle ne parviendra pas à prendre le dessus. Vaincue, elle se laisse aller : dans sa tête repasse tout ce qui, jusqu'à présent, a fait son bonheur, ses joies, ses peines, ses contradictions. C'est totalement épuisée qu'elle s'abandonnera dans sa solitude, offrant le fil de sa vie dans l'infini de l'univers... Recto-verso s'avère donc une pièce d’une grande profondeur qui met en avant la sensibilité mais aussi la force intérieure de ses interprètes, d'ailleurs doublement mises en valeur dans sa mise en scène par la réflexion de leurs images au sol, si bien que l'on avait parfois l'impression d'être face à une foultitude de leurs propres reflets... Cette œuvre était en outre merveilleusement bien servie par la musique électro-acoustique planante de Michel Titin Schnaider, en fait une composition tirée de l’album D’après Pangea réalisée pour le cinéaste Xavier Larroque, laquelle renforçait le climat d'immatérialité qui auréolait les personnages sur la scène.

Une atmosphère que l’on pouvait retrouver par la suite dans Le terrier, solo de Marlène Jöbstl, illustration de la dernière nouvelle éponyme de Franz Kafka dont il avait entamé l'écriture six mois avant sa mort. Ce texte inachevé évoque les démarches désespérées entreprises par un narrateur mi-animal mi-humain pour se construire un terrier lui permettant de se protéger d’invisibles ennemis. C’est cette existence dans son abri de survie, le dérisoire des mesures de protection contre une force inconnue, anodine au départ mais dont l’emprise devient de plus en plus inquiétante, cette peur de plus en plus prégnante qui l’étreint au fur et à mesure de son rapprochement qu’elle nous évoque de manière étonnante grâce à son expressivité fabuleuse et sa très grande présence, ce dans une économie extrême des moyens scéniques. Un danger symbolisé par la musique de Michel Titin-Schnaider, une composition multipiste de sons industriels, et les notes de plus en plus obsédantes du saxophoniste Romain Mosiniak qui vont l’entraîner peu à peu dans un état voisin de la folie.

Cette lecture n’est cependant pas la seule qui puisse être faite de cette œuvre, le butô étant par excellence un art offrant une grande diversité d’interprétations. Et pour ma part, j’y ai vu un être peu à peu assailli par une nuées de notes de plus en plus agressives s’abattant puis ruisselant sur son corps comme un essaim d’abeilles jusqu’à le pénétrer et le rendre fou…

J.M. Gourreau

Palimpseste#2 / Lorna Lawrie & Marlène Jöbstl, Le Point éphémère, Paris, 28 & 29 mars 2014.