Paris / Novembre 2019

  • Boris Eifman / Rodin / De bien tumultueuses amours

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                                           Ph. M. Khoury                                                                   Ph. M. Khoury                                                Rodin et son éternelle idole en 2013

    Rodin :

    De bien tumultueuses amours

     

    Boris eifmanNul ne l’ignore, la vie de Rodin a été intimement liée à celle de son élève, Camille Claudel. Et c’est peut-être davantage l’histoire des amours torrides de ce couple ou, plutôt, de l’instable et déchirant trio que Rodin formait avec Camille et Rose Beuret, son premier amour, que Boris Eifman nous narre avec beaucoup de bonheur dans ce fabuleux ballet. En effet, durant toute sa carrière, ce chorégraphe n’a eu de cesse de s’éloigner de l’académisme très en vogue dans son pays, la Russie, pour inventer une danse néo-classique plus contemporaine et axée sur l’expressionnisme, une danse narrative alambiquée d’une très grande expressivité mais, aussi, d’une grande liberté, proche de l’expressionnisme allemand ; ce chorégraphe considère en effet que la beauté formelle du geste n’est pas une fin en soi mais qu’elle doit être au service d’une réelle émotion ; d’où une danse inspirée par la comédie humaine, au sein de laquelle ses personnages, réels ou fictifs, sont souvent l’exact reflet d’une réalité gênante, dictée par des sentiments de peur, de honte, voire par la folie, une danse qui excelle à décrire non seulement les passions de l’âme, mais aussi les sentiments les plus sombres, désespoir, obsessions, souffrances et tortures, jalousie ou vengeance... Il n’est donc pas étonnant que Boris Eifman ait été inspiré par cette histoire d’amour, avec tout son lot de luttes intestines, de haine et de trahison, mais aussi par les échanges autant culturels qu’énergétiques entre Rodin et Claudel, et par leur passion commune  pour la sculpture, depuis leur première rencontre jusqu’à la descente aux enfers et l’internement de Camille. "Tous ces phénomènes de l'esprit humain sont brillamment exprimés par Rodin et Camille en bronze et marbre", relate Eifman. "Transformer un moment gravé dans la pierre en un flux de mouvements corporels riche et sans émotions est ce que je recherchais lors de la création de cette nouvelle performance de ballet".

    Rodin photo by yulia kudryashova 6Rodin photo by yulia kudryashovaRodin photo by souheil michael khoury 6   Ph. Y Kudryashova & M. Khoury

    Il faut dire cependant que ce n’est pas la première fois que la vie de ces deux sculpteurs subjugue un chorégraphe. Peter Quanz a, lui également, conçu et réalisé une chorégraphie et une mise en scène des relations agitées de ces deux artistes pour les Grands Ballets Canadiens, laquelle fut créée en octobre 2011 à Montréal dans les décors de Michael Gianfrancesco. La version que Boris Eifman nous offre aujourd’hui dans une chorégraphie aussi inventive qu’expressive et une scénographie épurée du plus bel effet, due à Zinovy Margolin, a été élaborée un mois plus tard, très exactement le 22 novembre 2011, au Théâtre Alexandrinsky de St Petersbourg : une œuvre que nous avons déjà pu voir à Paris au Théâtre des Champs-Elysées en mars 2013 sous le titre de Rodin et son éternelle idole, magistralement interprétée d’ailleurs dans ses rôles-titres par deux des mêmes danseurs qu’aujourd’hui, Liubov Andreyeva dans le rôle de Camille, et Oleg Gabyshev dans celui de Rodin ! Comme on le voit, la valeur n’attend point le nombre des années, ainsi que le laissait entendre Corneille…

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    Ph. M. Khoury

    Certes, il faut bien connaître la vie bouillonnante et chaotique de Rodin pour pouvoir suivre pleinement le déroulement de l’action et apprécier à leur juste valeur tous les méandres du ballet. Au début du spectacle, Eifman nous transporte au sein d’un asile psychiatrique dans lequel les patients errent comme des somnambules : celui de Montdevergues près de Montfavet dans le Vaucluse. Camille y restera internée pendant 30 ans, jusqu’à la fin de ses jours, en 1943, abandonnée et oubliée par tous ses proches. On lui annonce une visite : celle de Rodin, repentant, désespéré. Flash back. Camille se remémore sa vie à ses côtés et les épreuves traversées. Eifman nous ramène au début de la relation amoureuse des deux sculpteurs, en 1884, deux ans après leur rencontre. Camille travaille alors sans relâche dans son atelier à la sculpture d’un couple, à l’image de leur amour, Sakuntala, Rodin à ses côtés. La passion qu’ils manifestent l’un pour l’autre est incommensurable. Camille a juste 21 ans, alors que le maître en a 45. Les scènes suivantes évoquent divers évènements de la vie des deux amants, à l’ombre de Rose, son ancien modèle, omniprésente, rencontrée 20 ans auparavant, et que Rodin aimera jusqu’à sa mort. La scène suivante transporte le spectateur un peu plus tard devant l’imposant groupe statuaire des Bourgeois de Calais : devant son talent, Rodin charge Camille de sculpter les mains des personnages qu’il a mis en scène. Plusieurs œuvres résulteront ultérieurement d’un tel travail en commun, entre autres, La porte de l’enfer ou l’Eternelle idole. A côté de ces scènes très réalistes, magistralement reconstituées, il faut le souligner, Eifman agrémente son œuvre d’instants imaginaires pittoresques plus légers, telle cette fête des vendanges évoquant Giselle ou, encore, ce French cancan aussi énergique qu’émoustillant, cliché symbolique des plaisirs de la vie parisienne de l’époque…

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    Ph. E Matveev & Y. Kudryashova

    Les deux amants se sépareront en 1892, après plus de 10 ans d’une vie commune, aussi tumultueuse que passionnée, Camille ne supportant plus la présence de Rose auprès de Rodin, le soupçonnant même d’avoir d’autres liaisons et se sentant trahie par lui. Sentiments encore exacerbés jusqu’à en devenir pathologiques par le fait que les critiques ne reconnaitront pas à sa juste valeur son talent et son génie, l’attribuant à tort à Rodin. Désespérée, cette artiste détruira la plupart de ses œuvres, entre autres sa Clotho*, avant de plonger petit à petit dans les ténèbres de la paranoïa et de la folie. Elle se réfugiera alors, recluse, dans son atelier du Quai de Bourbon jusqu’en juillet 1913, date à laquelle sa mère la fera interner à l’asile de Ville-Evrard en Seine-St-Denis, avant qu’elle ne soit transférée un an plus tard dans celui de Montdevergues, là où précisément nous nous retrouverons à nouveau à la fin du ballet.

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                      Clotho / C. Claudel                                                            Les Bourgeois de Calais / Rodin                                                        L'éternelle idole / Rodin

    Toutes ces péripéties sont magistralement décrites chorégraphiquement en deux actes par le truchement d’un langage alambiqué mais imagé et toujours signifiant. Je pense notamment au pétrissage d’un bras, d’une jambe, au modelage d’un corps ou d’une tête qui, peu à peu, prennent vie, reconstitution vivante des œuvres que nous ont laissées les deux sculpteurs. La gestuelle utilisée par Boris Eifman est toujours chargée d’une émotion indicible, illustration parfaite de ses propos. Certains effets visuels sont en outre particulièrement réussis, telle la selle tournante du chevalet de sculpteur qui met en valeur les statues lors de leur élaboration. Voilà donc à nouveau une œuvre d’un romantisme exacerbé, dans la lignée de ses autres ballets inspirés de la littérature ou de l’histoire, tels l’Idiot, Eugène Oneguine, Les frères Karamazov ou Anna Karénine.

    J.M. Gourreau

    Rodin / Boris Eifman, Palais des Congrès, Paris, 30 novembre 2019.

    *Clotho était la plus jeune des trois Parques, celle qui tient le fil de la destinée humaine. Présentée sous les traits d’une très vieille femme, la sculpture s’inscrit dans un dialogue artistique entre Rodin et Camille Claudel autour de la représentation de la vieillesse. Exposée, dans sa version en plâtre, en 1893 à la Société nationale des Beaux-arts, l'œuvre s'inspire de la mythologie gréco-romaine.

     

  • Ana Rita Teodoro / Fofo / Provoc ou "foutage" de gueule ?

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    Photos Marc Domage

    Ana Rita Teodoro :

    Provoc ou "foutage" de gueule ?

     

    Anaritateodoro 1500x1004Les  mauvais spectacles, traduisez, ceux qui ne nous apportent rien ou très peu de choses, sont légion. Le critique a pour coutume de les ignorer et de ne leur faire aucune publicité. Il y en a cependant qui vont plus loin. Ceux qui mettent mal à l’aise par exemple. Et, aussi, ceux qui provoquent et scandalisent car contraires à la morale ou aux idées reçues. Il en existe encore une troisième catégorie : ceux qui vous laissent passifs au début de la représentation mais qui vous font "sortir de vos gonds" au fur et à mesure de leur déroulement. Non qu’ils soient agressifs, tant s’en faut, mais leur puérilité, l’absurdité ou l’ineptie de leur propos provoque au fond de votre être une montée d’adrénaline qui vous rend nerveux, vous fait bouillir. Fofo, de la portugaise Ana Rita Teodoro, est de ceux-là. Pourtant, à votre entrée dans la salle, tout semble d’excellent augure. Deux crédences dont les trois faces visibles sont parées de fort belles fleurs semblent là pour vous accueillir. Leur tablette, très étroite, est toutefois encombrée de différents ustensiles de cuisine, réchaud compris. En outre, plusieurs coussins gonflables en plastique transparent dont on va vite comprendre l’usage, à savoir celui de canapé, voire de fauteuil, jonchent çà et là le plateau. Vous vous demandez bien ce qui va se passer. Rapidement, l’un des quatre protagonistes qui viennent de faire leur entrée, s’installe derrière l’une de ces consoles et se met bientôt en devoir, aussi lentement que méticuleusement, de casser un œuf dans un plat - l'histoire ne nous précise pas s'il était bio ou non - et de se le faire cuire, non sans y avoir ajouté tous les ingrédients qu’il convient pour le déguster. Bien évidemment, l’odeur de la cuisson se distilla peu à peu dans la salle, se substituant à celle, printanière et délicate, des fleurs qui diffusait dans l’atmosphère à l’entrée du public. Agréable sans doute pour celui qui n’avait pas encore eu l’heur de souper, beaucoup moins assurément pour les autres… La lenteur de la gestuelle minimaliste du "cuisinier", l’économie de ses mouvements, le ralenti de leur exécution n’étaient pas conçus pour aguicher le spectateur ni pour le faire saliver, mais ils faisaient allusion à l’esprit du butô, dont la finalité, selon la scénographe, était de conforter la relation entre existence et essence*. Présentement, cela s’avérait une hérésie quand on considère le caractère superficiel de la motivation de cette gestuelle, au regard de celle, profondément philosophique, du butô et à la gravité de sa finalité...

    Rebelote au bout de ces 45 premières minutes pour un même laps de temps, l’une des autres interprètes se proposant cette fois de mitonner du… pop-corn dont, bien sûr, le public ne verra pas la couleur mais dont ses narines se délecteront de l’odeur bien caractéristique... Instant peut-être un peu plus ludique, ces céréales de maïs soufflé éclatant et sautant comme il se doit hors de la casserole lors de leur confection pour se répandre largement aux pieds de la cuisinière, laquelle s’affaira avec empressement à leur faire réintégrer au plus vite leur récipient !

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    Rien d’autre ne se passera durant tout ce spectacle. Temps morts meublés par des jeux ponctués de bagarres, de crêpage de chignons, de vociférations, de miaulements déchirants, de hurlements à la mort… Et, aussi, de siestes sur et au sein des "coussins" éparpillés ça et là sur le plateau. La puérilité du propos, navrante, ne va bien sûr pas conquérir les spectateurs qui ne peuvent réfréner la moutarde qui leur monte au nez et l’impérieux besoin de quitter la salle, se demandant bien ce qu’ils sont venus faire dans cette galère ! En fait, au-delà de ces démonstrations culinaires bassement matérialistes que l’on pouvait admirer et sentir mais non goûter, quelles étaient les intentions réelles de son auteure ? Or, si l’on se réfère au programme, « Fofo décortique avec dérision le curieux phénomène du Kawaï (mot japonais qui signifie mignon ou mimi en français), cet univers régressif peuplé de créatures à poil doux et aux grands yeux humides, dans lequel se réfugie le corps adolescent pour mieux faire barrage à la cruauté du monde adulte ». Propos certes louables, mais dont la traduction sur scène était vraiment loin d’être perceptible, bien loin en tout cas de l’art du maître de butô Kazuo Ôno auquel Ana Rita Teodoro se réfèrait… Certes, celle-ci a peut-être décrit avec plus ou moins de bonheur "ce monde enfantin, rempli de couleurs, de personnages souriants et de formes rondes et rassurantes" que nous avons tous traversé un jour ou l’autre, mais l’on regrette que la vision de son univers soit aussi limitée et, qu’en outre, elle n’ait pas introduit une once de danse en son sein - l'involontaire danse du pop-corn mise à part - alors que cette artiste a fait ses armes au CNDC d’Angers...

    Désolé, ami lecteur,  pour ces propos amers et peu seyants mais je me devais de vous en avertir… Un coup de gueule de temps à autre, ça fait du bien !

    J.M. Gourreau

    Fofo / Ana Rita Teodoro, Théâtre de la Cité internationale, les 28 & 29 novembre 2019, dans le cadre de New settings, un programme de la Fondation d’entreprise Hermès.

    *cf. l’article de Leonard Adrien dans le tiré-à-part « New settings » de la revue Art Press N° 470, octobre 2019.

  • Hervé Robbe / Grand Remix de la Messe pour le temps présent / Un jerk remixé

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    Hervé Robbe :

    Un jerk remixé

     

    Herve robbeS’il est une œuvre de Maurice Béjart qui a fortement marqué les esprits lors de sa création, c’est bien sa Messe pour le temps présent sur une composition électro-acoustique de Pierre Henry et de Michel Colombier. Ce "spectacle total", conçu pour le festival d’Avignon en août 1967 et interprété par le Ballet du XXème siècle, bousculait en effet les traditions du fait, d’une part, de sa partition musicale "concrète", mais, surtout, de sa chorégraphie, notamment de sa fameuse séquence des jerks sur le désormais célèbre Psyché rock du compositeur. On n’avait jusqu’alors encore jamais vu de danseurs en jeans, baskets blanches et tea-shirts dans la Cour du Palais des papes, pas plus d’ailleurs qu'une telle gestuelle saccadée, très géométrique, caractéristique de l’œuvre…

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    Photos Cédric Alet

    A l’époque, Hervé Robbe n’avait que six ans. Ce n’est que bien plus tard qu’il entend à la radio cette messe et découvre un disque dont la pochette représentait une photo des danseurs du Ballet du XXème siècle en jeans et tee-shirts dans l’interprétation de cette œuvre. Il se dit alors qu’il aimerait bien, lui aussi, participer à "cette incantation des corps, cette utopie collective", frappé par la pulsation frénétique de la musique de ce ballet qui lui évoque une "rave-party"… Désir bien légitime quand on sait que ce chorégraphe fit ses premières armes à Bruxelles au début des années 80 à l’Ecole Mudra de Béjart qu’il admire avec ferveur. Son souhait se concrétise en 2015, 49 ans après la création de cette pièce. A l’époque, ce jerk – une danse de société qui avait fait son apparition dans les années 60 aux Etats-Unis et qui avait progressivement gagné toute l’Europe – était alors encore en vogue du fait de la liberté de sa gestuelle, laquelle mettait en avant des ondulations du corps, des rotations des hanches, des mouvements géométriques et saccadés des membres, les danseurs se faisant face tout en élaborant des figures plus ou moins sinueuses et alambiquées. A l’issue d’une rencontre entre Robbe et Pierre Henry dans son studio de travail, ce dernier propose au chorégraphe de "remixer" les jerks de la version initiale de la Messe avec diverses couches sonores, quitte à Robe à adapter à ce "remix" une chorégraphie nouvelle, rajeunie, qui resterait toutefois dans le goût et le style de celle de Béjart. Réécriture, découpages, collages, remaniements, démultiplications de mouvements et d’effets sont alors le lot du chorégraphe qui parvient à une version fort dynamique, certes similaire à l’originelle mais plus contemporaine, plus adaptée à notre temps. L’interprétation de ce Grand Remix de la Messe pour le temps présent est alors confiée aux étudiants de l’Ecole supérieure de danse contemporaine d’Angers, et la Première est donnée dans cette même salle de la Philharmonie de Paris le 8 janvier 2016, avec le succès qu’on lui connait. Hervé Robbe en évoque le souvenir : "L'homme (Pierre Henry) est accueilli en star, très applaudi par la salle, avant de prendre place à sa table de mixage, face à la scène. Installé avec ses machines électroniques, en hauteur, sa silhouette est repérable de loin, et sa tignasse blanche surgit par moments, effleurée par la lumière des projecteurs. La musique de Pierre Henry part de là, de sa table sans partition, sans interprètes ni instruments, manipulée par lui et livrée par d'immenses enceintes placées sur la scène. Elles sont une trentaine en tout, de tailles et de couleurs différentes, érigées comme des statues".

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    C’est cette même œuvre qui nous est reproposée aujourd’hui avec le même bonheur et le même succès, précédée bien évidemment de la Messe pour le temps présent dans sa version originale, sous la direction sonore de Thierry Balasse.

    J.M. Gourreau

    Messe pour le temps présent / Maurice Béjart & Grand Remix de la Messe pour le temps présent / Hervé Robbe, Cité de la musique, Paris, 20 novembre 2019.

    *Extrait d’une interview donnée par Hervé Robbe en 2015.

     

  • Mourad Merzouki / Folia / Une bien douce folie

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                                       Photo Julie Cherki                                                                                                            Photo Max Resdefault

    Mourad Merzouki :

    Une bien douce folie

     

    Mourad merzouki 5 bojan stoilkovskiComment diantre fait-il pour réussir d’une aussi éclatante manière tout ce qu’il entreprend ? Et ce, dans tous les domaines de l’art, aussi éloignés fussent-ils ? Il n’est jamais là où on l’attend, se renouvelant sans cesse, s’engageant dans les voies les plus risquées, nous étonnant chaque fois davantage. Cette fois, le pari était des plus osés. Car faire danser des hip-hoppeurs sur de la musique baroque, cela peut sembler totalement farfelu, voire même incongru ! Bien évidemment, on l’attendait au tournant car c’était aussi la première fois que Mourad Merzouki se servait de musique classique comme support d’une pièce. Or, il nous a carrément bluffé, et de la plus belle manière qui soit ! Il faut dire que ce chorégraphe possède d’une part un sens inné de l’esthétique et de la mise en scène et, d’autre part, qu’il sait dénicher et s’acoquiner avec des artistes de grand talent. Ses dernières pièces, qu’il s’agisse de Vertikal, de Yo Gee Ti ou surtout de Pixel, en sont des exemples frappants.

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    Photos Julie Cherki

    Qui eut cru qu’il puisse être fasciné par la musique baroque de Vivaldi au point de créer quasiment entièrement un ballet qui s’appuie sur elle ? Son titre, Folia (Follia en italien), est d’ailleurs celui d’une danse populaire hypnotique débridée comme la folie, vraisemblablement née au 15è siècle au Portugal et qui arrive en Italie au début du 17è, en même temps que la guitare espagnole et les danses qu’elle accompagne, passacaille, sarabande ou chaconne. Son thème sera repris au cours des décennies suivantes par de nombreux musiciens parmi lesquels Antonio Vivaldi, d’une part en 1705 dans sa Sonata da camera N° 12 op.1 pour deux violons et basse continue intitulée La Follia, d’autre part, en 1727 dans  son opéra Orlando furioso. Si le chorégraphe-metteur en scène, s’est servi de la première de ces partitions dans son œuvre, il a aussi utilisé d’autres pièces tout aussi connues de ce compositeur, tels des extraits de l’adagio du concerto "L’estro harmonico" en sol mineur pour deux violons, violoncelle et cordes ou, encore, de la Juditha triumphans, partitions introduites par des compositions d’autres musiciens baroques moins populaires, tels Santiago de Murcia, guitariste, compositeur et professeur particulier de la Reine d’Espagne, Marie Louise Gabrielle de Savoie, ou, encore, Henry le Bailly. L’un des buts du choréauteur, comme l’aurait dénommé Serge Lifar, était de faire goûter à son public la beauté de ces œuvres musicales ; mais il cherchait aussi et surtout à faire "fusionner" sur scène danse et musique en entremêlant étroitement les danseurs aux musiciens, les intégrant à la chorégraphie, ce dans une mise en scène (signée Benjamin Lebreton) d’une beauté à vous couper le souffle !

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     Photos Julie Cherki

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    Si les interprètes de l’Ensemble de l’Hostel Dieu dirigé par Frank-Emmanuel Comte - auquel on doit d’ailleurs la conception musicale de ce ballet, savamment mâtinée de musique électro de Grégoire Durrande - étaient placés au fond de la scène, les solistes quant à eux, drapés de majestueux costumes chamarrés de pourpre et d’or, évoluaient au beau milieu des danseurs ou au cœur de deux volumineuses sphères, évoquant sans doute différentes facettes du globe terrestre et de sa population en expansion exponentielle ; à moins que ce ne fusse une allusion à toutes les calamités, cataclysmes et transformations désastreuses qui s’abattent de plus en plus fréquemment et plus profondément à l’heure actuelle sur notre univers, le détruisant certes à petit feu mais inexorablement, sans coup férir… Parmi ces interprètes, la prodigieuse soprano au timbre d’argent, Heather Newhouse, qui, l’espace de quelques instants, avait l’heur d’être la partenaire privilégiée et le jouet favori de certains danseurs… Et quels danseurs ! Jusqu’à un derviche tourneur qui, de par les variations dans sa rotation, imprimait le mouvement qui donnait le ton à ses partenaires, qu’ils fussent d’obédience classique (sur pointe s’il vous plait !), contemporaine ou, bien sûr, hip hop. A ce titre, il me faut tout spécialement mentionner les noms de Nedeleg Bardouil, Joël Luzolo et de Habid Bardou, danseurs-acrobates qui ont stupéfié les spectateurs par leurs ahurissantes prestations. Un spectacle magique, d’une énergie incommensurable, qui une fois encore, révèle la générosité et l’empathie de son auteur. A ne rater sous aucun prétexte !

    J.M. Gourreau

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    Folia / Mourad Merzouki, Théâtre Le 13ème Art, Paris, du 3 novembre au 31 décembre 2019. Spectacle créé en ouverture des "Nuits de Fourvière" à Lyon, le 1er juin 2018.

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     Photos Julie Cherki