Pietragalla-Derouault / Lorenzaccio / Salle Pleyel / Paris / Février 2019

Pietragalla-Derouault / Lorenzaccio / Un drame poignant

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Pietragalla - Derouault :

Un drame poignant

 

Dès la naissance de la compagnie en 2004, le Théâtre du Corps, fondé par Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault, avait affirmé son désir et sa volonté de développer un art qui conjugue à la fois théâtre, musique, littérature et danse, en imbriquant ces disciplines les unes avec les autres, à l’image des comédies-ballets qui ont fleuri au 17ème siècle, sous le règne de Lully, de Molière et du "Roi Soleil". L’idée de leurs concepteurs était "d’aboutir à une danse où l’interprète puisse exprimer toute son humanité, une danse où l’humanitaire de l’artiste prendrait le pas sur des considérations académiques et formelles", ce qui, pour eux, était le moyen de faire évoluer la danse, de la conduire sur de nouvelles voies, développant également ainsi un univers plus proche de leur imaginaire artistique.

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Photos Pascal Elliott

 

Chemin faisant, ces deux artistes chorégraphes et danseurs ont créé des œuvres centrées sur l’histoire de l’humanité mais aussi sur l’onirisme et le rêve, au sein desquels la danse occupait une place prépondérante. Ainsi se sont succédés Souviens-toi (2005), Conditions humaines (2006), Sade ou le Théâtre des fous (2007), Marco-Polo (2008), La Tentation d’Ève (2009), La Nuit des poètes (2011), Les Chaises (2012), M. & Mme. Rêve (2013), Être ou paraître (2014). Au fur et à mesure de leur avancée dans le temps, les créations présentées par ces deux artistes gagnaient une identité plus théâtrale que chorégraphique, à l’inverse de celles de leur début : tel est aussi le cas de Lorenzaccio, d’après l’œuvre d’Alfred de Musset, créée aux Fêtes Nocturnes de Grignan (Drôme) en juin 2017 et présentée dernièrement à Paris.

Nous sommes à Florence en 1537. La ville, gangrenée par la corruption, est gouvernée par un usurpateur-tyran, le duc Alexandre de Médicis, et des complots s’ourdissent pour l’en débarrasser. Le jeune cousin du duc, Lorenzo, médite en secret son assassinat en s’immisçant dans la vie du tyran pour tenter d’en libérer sa patrie et instaurer un pouvoir républicain. Mais personne ne l’en croit capable. Il affronte alors seul son ennemi et parvient malgré tout à le tuer. Cependant, il sera dénoncé et sa tête mise à prix : il périra à son tour, victime de son inconscience, peu de temps après le dictateur.

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Au travers de ce monde austère magnifiquement reconstitué avec des décors virtuels en 3D de Gaël Perrin dans une dramaturgie de Daniel Mesguish, Musset nous adresse un avertissement en nous faisant toucher du doigt que l’histoire est un éternel recommencement, le passé fumant sous ses décombres alors que l’avenir reste et restera toujours incertain. Simplifié et réduit dans sa durée, ce drame romantique est magnifiquement interprété par des comédiens-danseurs de grand talent, en particulier Derouault lui-même en Lorenzo. On y retrouve le soulèvement de la jeunesse qui a bien du mal à trouver sa place au sein d’une société pourrie, tous les travers dus à la débauche et à l’indépendantisme et, aussi, la lâcheté humaine ainsi que la jalousie qui en sont l’apanage. Une prodigieuse reconstitution qui évoque de façon très réaliste la France de l’époque telle que Musset a pu la vivre ou, tout au moins, la ressentir, après l’échec des Journées révolutionnaires de juillet 1830. Malheureusement, les aficionados de l’art chorégraphique resteront un peu sur leur faim, le théâtre étant trop prégnant par rapport à la danse qui ne fait qu’illustrer - et non parfaire ou compléter - les propos du dramaturge. Mais leurs auteurs pouvaient-ils faire autrement ?

J.M. Gourreau

Lorenzaccio / Marie-Claude Pietragalla & Julien Derouault, Salle Pleyel, Paris, du 1er au 10 février 2019.