Robin Orlin / Albert Ibokwe Khoza /And so you see... / Théâtre de la Bastille / Octobre 2016

Robin Orlin / Albert Ibokwe Khoza /And so you see... / Requiem pour l'humanité

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Photos Jérôme Seron

 

Robin Orlin:

Requiem pour l'humanité

 

Avec Robin Orlin, on est constamment à la merci d’une surprise de taille. La plupart de ses spectacles s'avèrent de prime abord énigmatiques, si bien qu'à leur issue, on se demande toujours sur quel bateau elle nous a embarqué. Très vite cependant, les brumes se dissipent et les contours de son message - récurrent, voire même obsessionnel, à savoir la lutte contre l'apartheid - se dessinent petit à petit. And so you see... Our honourable blue sky and ever enduring sun... Can only be consumed slice by slice... ne déroge pas à la règle: c'est un étonnant solo pour un non moins surprenant danseur et chorégraphe sud-africain tout comme elle, Albert Ibokwe Khoza, qui vient de Soweto. Leur collaboration n'a rien de surprenant: lui aussi se bat pour reconquérir sa liberté et ses droits à la différence ; lui aussi prône l'égalité des peuples et des sexes ; lui aussi cherche par tous les moyens à aller de l'avant et fuir un conservatisme désuet.

Au travers de cette  œuvre, ce leitmotiv va être traduit par le quotidien d'un homme dissident, lequel utilise l'ironie comme arme, "renvoyant une image plus risquée, improbable et, au final, défiante, à travers le miroir que nous tendons à nous-mêmes". Images improbables certes, j'irai même jusqu'à dire surréalistes, voire kafkaïennes, comme le dit fort justement Robin Orlin qui, cette fois, s'est servie du thème des 7 péchés capitaux pour faire passer son message. Dès son entrée dans la salle, le spectateur découvre sur la scène un immense et luxueux fauteuil qui, curieusement, tourne le dos au public : il en émerge une masse ronde emmaillotée dans un film plastique transparent, laquelle se révèle être une tête sur de fort larges épaules. Au fond du plateau, une petite estrade sur laquelle repose une caméra dont les images, filmées sur le plateau, vont être retranscrites en direct sur le mur, face aux spectateurs.

Au début du spectacle, alors que des clichés de zébus défilent en fond de scène, attestant que nous sommes bien en Afrique, le caméraman s'avance vers le fauteuil, un long couteau à la main : il se met alors en devoir de découper l'enveloppe de plastique enrubannant la tête qui émerge du fauteuil: vous vous en serez douté, ce n'est pas un chatoyant papillon qui va sortir de cette curieuse chrysalide mais un individu plantureux, alias Albert Silindokuhle Ibokwe Khoza* : celui-ci va poursuivre lui-même ce démaillotage non sans une once de colère, nous faisant ainsi part de son dépit, voire de son courroux d'avoir été ainsi ligoté et réduit au silence. Privation de liberté qui, bien évidemment, va le conduire à commettre deux nouveaux péchés capitaux, l'envie et la gourmandise, lesquels vont se manifester à la vue d'un plateau d'oranges qu’il va aussitôt dévorer littéralement comme un goret, sous les accents lénifiants d'une musique de Mozart… Et tout à l'avenant, le moment le plus étonnant étant peut-être celui où il invite – ou plutôt, enjoint – avec beaucoup d'humour deux spectateurs, choisis au hasard dans la salle sur leur bonne mine, de descendre sur scène pour... faire sa toilette, ce avant de se farder comme une mijaurée en embrassant son miroir devant la caméra, puis de se peinturlurer entièrement le corps d'un éclatant bleu-schtroumpf !

Des actions farfelues, me direz-vous, mais pas si absurdes que cela et, a contrario, tout aussi pathétiques que poignantes lorsque l'on prend conscience que la prestation de cet être, planté là, devant nous, est en fait un cri qu'il s'efforce de nous faire entendre, un rugissement qu’il émet non pour son propre bénéfice mais pour celui des générations futures, ces jeunes qu'il cherche à émanciper pour qu’ils ne tombent pas comme ses pairs dans la médiocrité. Voilà une belle leçon d'humanité que l’on n’est pas prêt d’oublier. Gageons que la collaboration entre ces deux artistes unis dans un même combat ne s’arrêtera pas en si bon chemin…

J.M. Gourreau

And so you see... Our honourable blue sky and ever enduring sun... Can only be consumed slice by slice... / Robin Orlin & Albert Silindokuhle Ibokwe Khoza, Théâtre de la Bastille, du 3 octobre au 12 novembre 2016, dans le cadre de la 45ème édition du Festival d'Automne à Paris.

 

* Nous avons pu découvrir ce danseur et chorégraphe noir en mars-avril dernier au Cent Quatre à Paris dans un  remarquable solo, Influences of a closet chant, une œuvre poignante de son cru dans laquelle il revendiquait son homosexualité et évoquait les difficultés et embûches qui émaillaient son chemin, ainsi que les insurmontables barrières qui s'élevaient devant lui lorsqu'il cherchait à faire évoluer les mentalités