Saburo Teshigawara / Mirror and music / Théâtre de Chaillot / Mars 2012

Saburo Teshigawara / Mirror and music / Hiroshima, mon malheur

183-sakae-oguma.jpg

Photo Sakae Oguma

Saburo Teshigawara :

 

Hiroshima, mon malheur…

 

Il est rare d’assister à un spectacle d’une telle puissance, d’une telle énergie, d’une telle force expressive. D’une telle violence intérieure aussi. Il est vrai que Saburo Teshigawara ne nous a jamais habitué à la mièvrerie ou à la fadeur. Mais un tel déferlement d’impétuosité, voire de sauvagerie nous laisse pantois. La lecture d’un tel spectacle, d’une fascinante beauté plastique dans son dépouillement, peut cependant donner lieu à diverses interprétations fort éloignées les unes des autres, surtout lorsque le programme ne laisse entrevoir aucune piste tangible, ne laissant nullement filtrer les intentions du chorégraphe. Le titre de cette création, Mirror and music semble peu évocateur de l’œuvre car, si elle s’avère effectivement baignée par une atmosphère sonore, voire musicale très particulière, le miroir quant à lui brille par son absence… Ou alors, passerait-on de l’autre côté de lui au cours du spectacle ? En revanche, comme l’évoque le chorégraphe dans le programme, la lumière aux lignes géométriques parfaitement maîtrisées joue un rôle d’une importance capitale dans cette pièce, au moins dans la première partie, découpant et sculptant isolément les danseurs.

Plusieurs éléments scéniques peuvent très vite orienter le spectateur vers diverses pistes non évoquées dans le programme mais qui semblent forcer l’évidence. En premier lieu, l’univers sonore qui l’accueille est un grondement sourd et continu qui va en s’amplifiant, suggérant le bruit d’une énorme chaudière qui se met en marche et qui, progressivement, s’emballe. Des faisceaux lumineux plus ou moins stroboscopés zèbrent alors l’espace en se croisant, s’appesantissant sur les silhouettes humaines figées dans une totale immobilité. Une atmosphère de fin du monde qui n’est pas sans évoquer une catastrophe nucléaire. Vient alors à l’esprit le fait que Teshigawara aurait pu être hanté par l’explosion de la centrale de Fukushima et le tsunami qui s’en suivit. Mais Mirror and music, bien que présenté pour la première fois en France, a été créé il y a deux ans, donc antérieurement à cette catastrophe. Pourtant, tant la scénographie que la chorégraphie concourent à renforcer cette idée. Et une imagination vagabonde peut y trouver de multiples exemples. Ainsi ce personnage serpentesque qui zigzague à la vitesse d’un lézard, couché à plat ventre entre les autres danseurs, peut-il suggérer la radioactivité qui envahit progressivement mais inéluctablement l’espace vital des hommes… Ainsi ces êtres torturés, d’une vitalité électrisante, pantins disloqués par la souffrance, comme s’ils cherchaient à fuir, à échapper à leur destin, sans toutefois y parvenir… Corps torturés errants dans l’urgence, zombies surgissant de la pénombre pour y retourner presque aussitôt non sans avoir fait partager leur désarroi, leur crainte, leur frayeur, leur douleur… Jambes qui flageolent, corps déshumanisés qui se tordent, recroquevillés, s’abandonnant à la mort pour renaître dans un ultime sursaut de survie… Alors, prémonition ou Hiroshima ?

Difficile de répondre à cette question, d'autant que Teshigawara modifie souvent ses spectacles après leur création. Même si ce n’est pas le sujet de l’œuvre, il est difficile d’admettre que cette idée n’ait pas effleuré le chorégraphe lors de son élaboration. Il n’en reste pas moins une pièce torturée à l’extrême, fascinante de par l’originalité de son écriture ainsi que par la virtuosité et la prodigieuse résistance de ses interprètes dans leur errance. Et, aussi, de par leur formidable instinct de survie, fabuleuse source d'espoir.

J.M. Gourreau

 

Mirror and music / Saburo Teshigawara, Théâtre National de Chaillot, du 29 au 31 mars 2012.