Sasa Bozic & Petra Hrascanec / Love will tear us apart / Théâtre de la Bastille / Avril 2014

Sasa Bozic & Petra Hrascanec / Love will tear us apart / La fraîcheur d'aimer / Théâtre de la Bastille

Love will tear us apart foto danko stjepanovic copie

Photo D. Stjepanovic

Sasa Bozic & Petra Hrascanec:

La fraîcheur d'aimer

 

Il a un petit air de dandy, heureux de vivre, heureux d'être là, sur la scène. Mais qu'y fait-il au juste ? "Tiens, mais il y a du monde... Qu'attendent-ils tous de moi ?" pense t'il tout haut... "Que je danse ? Ah oui, c'est vrai, je suis danseur. Mais que vais-je bien danser ? Cela mérite réflexion. Esquissons quelques pas pour voir". Et voilà Luka Svadja qui se lance à corps perdu dans des figures dignes d'un skater fou, plongeons le buste en avant, glissades éperdues au sol, pirouettes accroupies, tours à genoux, coups de pied à la lune, sauts vrillés... Le tout entrecoupé d'arrêts et de silences pour se reprendre et souffler un peu.

Comme pour répondre à ses appels nait, du fond de la scène, un chant mélancolique de Joy Division, Love will tear us apart, qui, peu à peu, devient plus prégnant, pénètre son corps en lui imprimant des mouvements de rotation du bassin, du torse... Luka fait alors le tour du plateau, comme désœuvré, les mains dans les poches. Cependant, tout en les y laissant, il accélère sa marche désinvolte en la ponctuant de figures plus ou moins acrobatiques, se laisse prendre par la chaleur du chant, y imprime une gestuelle légère, aérienne et sautillante, parfois cassée, à la limite du déséquilibre. Et lorsque l'inspiration lui fait défaut, il s'arrête, s'allonge à terre, le dos au sol, semblant réfléchir...

Il y a un petit côté désinvolte et insouciant qui pourrait être pris pour du laxisme, voire du j'men-foutisme mais, curieusement, on n'en prend pas ombrage ; au contraire, cet état d'esprit très particulier gagne les spectateurs et les embarque dans ce monde d'insouciance et de jeunesse, leur faisant revivre certains moments de leurs premières amours. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, les cinq chansons qui accompagnent cette performance, et notamment Poses du chanteur canadien Rufus Wainwright ou In a manner of speaking de Tuxedo Moon s'avérant de sublimes chants empreints d'une flamme ardente. D'ailleurs, Luka, joignant le geste à la parole, ne va t'il pas et en toute simplicité déclarer sa flamme à une jeune spectatrice du premier rang en s'allongeant à ses pieds ?

Si tout cela semble totalement spontané, il n'en demeure pas moins que tout est minutieusement écrit et codifié, jusque dans les moindres détails. Le concepteur de cette œuvre, le croate Sasa Bozic, bien que chorégraphe de Love will tear us apart, n'est pas danseur mais dramaturge en danse et metteur en scène. "Le dramaturge est important quand il parvient à exposer l'objet même de la danse en temps qu'une forme à consommer, en tant qu'un art qui est un produit", explique t'il. Autrement dit, à donner une signification tangible à la danse abstraite, à la rendre intelligible. Or ce solo est aussi une "déclaration d'amour à la danse", une pièce d'une grande fraîcheur, dans l'état d'esprit de certaines pièces de Jérôme Bel mais qui prend ici toute sa signification du fait de son caractère juvénile et de cette étonnante insouciance pleinement affichée.

J.M. Gourreau

Love will tear us apart / Sasa Bozic & Petra Hrascanec, Théâtre de la Bastille, du 2 au 9 avril 2014, dans le cadre de Hors-série N° 6 International.