sottement / Le Regard du Cygne / Mars 2013

Lorna Lawrie & Marlène Jöbstl / Cris échus, sottement / Butô or not butô ?

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Photos J.M. Gourreau

 

Lorna Lawrie,  Marlène Jöbstl & Michel Titin-Schnaider :

Butô or not butô ?

 

Né dans les années soixante au Japon, le butô, issu de profonds traumatismes laissés par des cataclysmes naturels, est une danse qui se vit d’abord à l’intérieur d’un corps en communication avec le cosmos avant d’être exhibée à l’extérieur. Dans cet art, le corps et l’esprit ne font qu’un, la danse n’étant que l’expression d’un for intérieur généralement inconscient que le danseur fait ressurgir à la surface, comme pour s’en libérer. Cet état ne peut que très difficilement être atteint par un danseur occidental dont l’esprit, l’obédience et la culture sont diamétralement opposés. Il arrive toutefois que certains d’entre eux parviennent exceptionnellement à pénétrer dans cet univers et à le faire rejaillir, comme on a pu le voir avec le spectacle Cris échus, sottement que vient de donner la compagnie « Seuil » au Regard du Cygne à Paris.

Si les deux danseuses de cette compagnie, Lorna Lawrie et Marlène Jöbstl, semblent avoir parfaitement saisi les attitudes, la gestuelle, l’essence même de la danse butô, et si elles s’y réfèrent constamment, ce n’est pas pour autant qu’elles assimilent leur danse au butô. Et pour cause, car le travail de la compagnie, née en 2009 de la rencontre entre le musicien-compositeur Michel Titin-Schnaider et la danseuse argentine Lorna Lawrie, a pour ossature un « flux sonore donné par la musique ». Ce sont donc les émotions et sentiments que font naître les musiques acousmatiques* souvent planantes, ponctuées par les accents pour le moins diaboliques de l’accordéon de Claude Parle, qui sont à la base des œuvres dansées, et non les blessures plus ou moins profondes d’une âme meurtrie, traumatismes qui génèrent inconsciemment cette « gestuelle des ténèbres » aux confins de l’horreur, empreinte d’érotisme, d’homosexualité et d’androgynie, apanage du style d’Hijikata... En occidentalisant cette danse et en y apportant leur propre sensibilité, les deux artistes l’ont détournée de son sens originel, ne gardant d’elle que son enveloppe, son côté spectaculaire et théâtral qui, certes, nous impressionne profondément mais ne nous émeut pas réellement.

A écouter les poignantes musiques de Michel Titin-Schnaider qui semblent venir du fond des âges ou des tréfonds de la terre, il est difficile de réaliser qu’elles puissent contenir des relents cataclysmiques, tant elles sont enveloppantes et éthérées. Et, pourtant, ce sont elles qui régissent le temps et créent le mouvement, jouant de la continuité et de la rupture, de la fluidité et du heurt. Leur primitivisme sied d’ailleurs particulièrement bien à un retour aux sources dans lequel, finalement, les danseuses vont puiser. Il est évident  que l’écoute de cette musique ne procure pas les mêmes émotions à tous les auditeurs, et que certaines des affres sous-jacentes qui y sont contenues, en particulier celles qui relèvent du mal-être ou du démoniaque, ne sont perceptibles que par un petit nombre d’entre nous. D’où cette envie, voire ce besoin de les rendre tangibles par la danse voire le théâtre, ce qui aboutit à cette gestuelle saccadée, impulsive et sauvage d’un côté, cette fragilité et cette vulnérabilité de l’autre. La violence intérieure qui anime les interprètes est particulièrement poignante dans la troisième et dernière pièce, Le Terrier, une création illustrant la nouvelle éponyme de Kafka, magistralement interprétée par Marlène Jöbstl, torturée et paniquée par l’approche insidieuse et sournoise mais bien réelle de l’ennemi. Sans nul doute, Diderot n’aurait pas renié ce solo, lui qui écrivait dans Le paradoxe du comédien : « Tout son talent consiste non pas à sentir comme vous le supposez mais à rendre si scrupuleusement les signes extérieurs du sentiment, que vous vous y trompiez »…

Un spectacle par conséquent original et fascinant, d’une très grande force, qui confine au butô, sans en être réellement.

J.M. Gourreau

 Cris échus, sottement (Moctezuma, le chant des cendres ; Recto-verso ; Le Terrier) / Lorna Lawrie et Marlène Jöbstl, Musique de Michel Titin-Schnaider et Claude Parle, Le Regard du cygne, Paris, 15 mars 2013.

 

* encore appelées électro-acoustiques ou concrètes, conçues par ordinateur