Vanves / Janvier 2012

Stéphane Marjan / L'espace de la perte / La beauté de la souffrance

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                                                                                                 Photo J.M. Gourreau

Stéphane Marjan :

 

La beauté de la souffrance

 

Il aura fallu attendre les cinq dernières minutes pour voir de la danse belle et pure, de la danse véritablement rédemptrice, celle de la délivrance de tout ce qui nous écrase, la souffrance, l’angoisse, la solitude, les humiliations, la mort, aux fins fonds de l’Espace de la perte… Car c’est de cela qu’il s’agit, c’est cela que Stéphane Marjan nous a montré dans cette pièce qui, cependant, fait une large part au théâtre et à la poésie.

Au début de l’œuvre, la scène et la salle sont plongées dans le noir tandis qu’une voix féminine grave déclame un poème dans la langue de Shakespeare : Lady Lazarus, de et lu par Sylvia Plath, poète américaine qui sombra dans la dépression avant de se suicider. D’entrée de jeu, le ton est donné. L’atmosphère est sombre et pesante. La lumière s’allume sur deux mondes parallèles de la même veine, l’un rouge, l’autre bleu. Dans le premier, le marasme. Une femme en plein délire éthylique, devant une table, dans une pièce quasi-nue, seulement éclairée par la lueur d’une bougie. Elle boit, fait deux pas et s’affale sur un tabouret. Dans le second, un homme désespérément seul, un peintre peut-être, qui en sort pour apporter un bouquet de tournesols, - ceux de Van Gogh ? - à sa compagne. Après les avoir disposés dans un vase, il tente de la réveiller, la fait manger tandis qu’une voix d’enfant déclame le Notre-Père. Un univers au sein duquel détresse rime avec désespoir et abnégation, baigné par la musique « furieuse » de Varèse, Déserts, qui provoqua, lors de sa création en 1954, un scandale au moins aussi mémorable que l’émeute qui eut lieu à l’issue de la Première du Sacre du printemps en 1913.

De retour dans son domaine, l’homme se saisit d’un crucifix, le pose dans une boîte transparente et le recouvre de lait… Allusion peut-être au poids de la morale chrétienne qui baigna son enfance ? Puis il se met à déchirer nerveusement les pages d’un livre avant de saisir une toile blanche et de la peindre méthodiquement en noir. Peinture refuge ou délire surréaliste ? On pense à la folie de Nijinsky, à ses crises d’angoisse. De son côté, la femme quitte ses vêtements de nuit, change les bandelettes tachées de sang qui enserraient ses seins et revêt douloureusement son corsage et sa robe avant d’éplucher une pomme puis de brûler ses lettres d’amour, tout comme Sylvia Plath avant de se donner la mort.

Ce n’est finalement qu’un troisième homme, Jean-Gabriel Manolis, - ange ou démon ? - venu on ne sait d’où, qui la tirera de ses angoisses et lui apportera la lueur d’espoir rédemptrice par une danse quasi-religieuse, d’une beauté et d’une force indicibles, sur une merveilleuse partition répétitive de Phil Glass. Une œuvre profonde, puissante, souvent énigmatique mais qui donne à réfléchir.

J.M. Gourreau

 

L’espace de la perte / Stéphane Marjan, Vanves, Salle Panopée, dans le cadre du Festival Ardanthé, Janvier 2012.