Yasmine Hugonnet / Chro no lo gi cal / Atelier de Paris Carolyn Carlson / Janvier 2019

Yasmine Hugonnet / Chro no lo gi cal / Tous les chemins mènent à Rome

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Hugonnet 04 ph anne laure lechatPhotos Anne-Laure Lechat

Yasmine Hugonnet :

 

Tous les chemins mènent à Rome

 

Il arrive parfois que le spectateur ait paradoxalement un ressenti et une vision de l’œuvre qui vient de lui être donnée de voir diamétralement opposés à ceux de son concepteur. Ce fait dépend bien sûr de l’état d’esprit dans lequel il se trouve au moment de la représentation. Ce fût le cas pour ma part à l’issue de Chro no lo gi cal, la dernière pièce de Yasmine Hugonnet, laquelle, bien évidemment, peut comporter plusieurs niveaux de lecture. Si l’on se réfère au programme ou aux propos de la chorégraphe suisse sur ce trio féminin, on pourra y trouver un voyage à travers les siècles mais surtout y analyser les diverses sensations induites par l’écoulement du temps, les multiplicités et les variations de la gestuelle au fil des conjonctures, « en fonction de la chronologie des évènements et de leurs profils émotionnels ». Trois éléments vont devoir entrer en jeu et s’imbriquer pour parvenir au résultat souhaité : le geste, le son et l’expression corporelle qui s’affichera, entre autres, sur les visages lors de l’élaboration du mouvement. C’est donc avec une attention très soutenue qu’il conviendra de lire ce spectacle d’une précision extrême, et ne pas seulement se contenter de l’impression générale qui l’auréole et qui s’en dégage pour s’en imprégner avant de l’immiscer et la faire voyager dans son propre univers.

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Le spectacle est conçu logiquement comme une construction géométrique qui se complexifie au fur et à mesure des éléments qui y pénètrent et s’y surajoutent. Point de départ : la posture debout de l’acteur, qui va, dans sa démonstration, se mouvoir en effectuant une gestuelle innée, simple et précise, fort expressive, par le truchement à la fois des bras et du visage, pantomime qui génère une expression plus ou moins complexe suivant sa profondeur et son intensité. Un sentiment, une sensation peuvent ainsi générer un geste qui, lui-même, en engendre un autre, et ainsi de suite jusqu’à ce que bon nombre des muscles du corps soient peu ou prou mobilisés. Cette gestuelle pourra par la suite être enrichie et accentuée par la voix qui, ici, scandera le mot « chro-no-lo-gi-cal de multiples manières, jusqu’à sa diffraction phonétique et sa disparition partielle » pour aboutir à une sorte de « concert choréo-graphico-musical ».

Au fil du temps, ces postures vont évoluer, se multiplier, se complexifier, et la voix s’intensifier ou s’assourdir, s’accélérer ou se décélérer, se modifier dans son timbre, son volume, son accent. Et la chorégraphe de s’en expliquer : « La pièce est pensée comme un concert qui suit une partition musicale et qui sculptera progressivement les corps et l’espace théâtral ». Seulement voilà : la provenance de la voix n’est pas toujours réellement identifiable car Yasmine Hugonnet a, si je puis m’exprimer ainsi, un autre violon d’Ingres, à savoir la ventriloquie, qu’elle partage d’ailleurs avec ses deux autres interprètes, Audrey Gaisan Doncel et Ruth Childs. Et intégrer ces facultés dans l’agencement de cette œuvre donne l’impression que les voix viennent d’ailleurs ou de nulle part, ce qui peut donner un côté déroutant à la pièce... Cela fait maintenant plusieurs années que cette chorégraphe travaille sur les rapports entre forme, image et sensations, ainsi que sur l’idée de la posture comme réservoir de mouvements*, d’où, peut-être, le concept et la pratique de la ventriloquie. Bref, un travail certes fort intéressant et inhabituel mais qui peut laisser le spectateur dans l’expectative… Cet art a toutefois l’heur de mettre en avant les voix intérieures qui habitent les interprètes, ces voix passant d’un corps à l’autre sans être matérialisées.

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          Costume féminin des années 1580                                          La nymphe de la source / Lucas Cranach                                       Lucrèce de Lucas Cranach

Pour ma part, ce qui m’a séduit dans ce spectacle, ce qui émerge de sa poétique, ce qui m’emmène dans un autre espace est ailleurs, notamment dans sa mise en scène, d’un dépouillement exemplaire et particulièrement propice à la réflexion. Par cet intermédiaire, Yasmine et la scénographe-plasticienne Nadia Lauro plongent dans le passé sur trois niveaux évoquant trois époques qu’elles vont ensemble traverser, la dernière étant la nôtre, le présent. La plus intéressante de celles-ci, à mon goût tout au moins, se situe aux tous débuts du XVIIe siècle, au temps de Marie de Médicis, de l’infante Isabelle d’Autriche ou d’Elisabeth de Valois, reine d’Espagne. Deux des personnages, vêtus de somptueuses robes de velours chamarrées d’or et d’argent, le cou ceint d’une fraise à la Henri IV, côtoient et semblent partager, malgré le contraste, l’univers d’une jeune fille nue d’une beauté irréelle, évoquant ces vierges au regard empreint de mystère et à la peau couleur ivoire, chères à Lucas Cranach, créatures dont l'évanescence, la présence transparente, l’apparente innocence, la préciosité, la sensualité fascinent tout en convoquant le désir, et sont désormais à jamais devenues éternelles.

 

J.M. Gourreau

 

Chro no lo gi cal / Yasmine Hugonnet, Atelier de Paris - Carolyn Carlson, 18 & 19 janvier 2019  et Saint-Quentin en Yvelines, 24 janvier 2019.

 

*A ce titre, le Récital des postures, créé en mars 2014 à Lausanne dans le cadre des "Printemps de Sévelin", est un solo phare de la chorégraphe au cours duquel son corps dénudé « expose les mystères qui l’étreignent, soutenus par une partition de notes suspendues dans le silence, méditatives » selon les mots de Patrick Bonté, chorégraphe et directeur de ce festival. Cette pièce a également été présentée à Saint-Quentin en Yvelines le 22 janvier dernier.