Gaëlle Bourges / Le bain / La danse, un moyen de sensibilisation aux arts picturaux

Le bain 1595Le bain 1796Le bain 1752 copie

Photos Danielle Voirin

Gaëlle Bourges :

La danse, un moyen de sensibilisation aux arts

picturaux

 

Sensibiliser les jeunes, voire les moins jeunes, à la beauté et à la sensualité du nu dans la peinture par le truchement de la danse, du mime et des arts apparentés, tel est le parti pris et la voie que s’est désormais tracée Gaëlle Bourges en ce début d’année 2018. Elle y est parvenue avec finesse, justesse, délicatesse, élégance et clairvoyance, bien que la tâche ne fût pas aisée, les vicissitudes de la vie trépidante d’aujourd’hui s’avérant peu propices à attirer l’attention de nos bambins vers ce domaine. Mais l’attirance et la fascination de la chorégraphe pour la beauté charnelle du corps de la femme était telle qu’elle n’a pu réfréner son désir de la faire partager, voire de la susciter.

Francois clouet le bain de diane v 1565

Diane au bain, d'après François Clouet   (Cliquer sur les images pour les agrandir)

Son choix s’est dès lors porté sur deux chefs d’œuvre fort connus du 16ème siècle : d’une part Diane au bain, œuvre d’un peintre anonyme de l’Ecole de Fontainebleau d’après le tableau de François Clouet, exécuté aux environs de 1565 et conservé au musée des Beaux-Arts de Tours ; d’autre part, Suzanne au bain du Tintoret, œuvre quant à elle déposée par le Louvre au musée de Lens. Il ne lui restait plus alors qu’à les analyser finement, à en évoquer son ressenti puis à les décrire au travers d’une histoire susceptible d’éveiller la curiosité et la sensibilité de notre jeune classe. Ce qu’elle parvint à faire, il faut le souligner, avec beaucoup de poésie, d’humour et de talent. Bien sûr, grâce à l’art de Terpsichore par lequel elle évoqua entre autres la chasse, mais aussi à l’aide de marionnettes manipulées par ses danseuses, le tout dans un environnement sonore propice, qu’il soit issu de la nature comme le chant du rossignol, ou familier aux oreilles enfantines, telle la comptine très populaire A la claire fontaine dans laquelle intervient d’ailleurs ce charmant oiseau. Celui-ci, tout comme la fontaine aux eaux claires, la feuillée des bois et le chagrin d’amour, font  partie du cadre traditionnel des « chansons de toile », sans doute de savants arrangements de chants populaires que psalmodiaient les fileuses et tisseuses qui travaillaient le lin. Chansonnettes qui remontent au 17ème siècle et qui évoquent bien évidemment inlassablement l’amour. Toutefois, cette ritournelle, vraisemblablement originaire de Normandie, n’est pas si innocente que cela car elle servit de chant national aux patriotes franco-canadiens lors de la grande révolte de 1837-38 contre l’hégémonie anglaise. En Poitou comme au Canada, ce chant avait pris un rythme de marche plus entraînant aux fins de mobiliser chouans et patriotes...

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                       Diane au bain, de Rembrandt                                 Le bain de Diane, de P.-P. Rubens                             Diane sortant du bain, de F. Boucher

Le mythe de Diane au bain a beaucoup inspiré les peintres. Dans la mythologie, Diane est la sœur jumelle d’Apollon et la fille de Jupiter et de Latone. Elle est fréquemment représentée en déesse de la chasse et de la lune, et est réputée pour sa chasteté. Ayant assisté à la venue au monde de son frère, elle en fut choquée et demanda à son père de lui accorder la virginité perpétuelle. Le tableau le plus célèbre qui la magnifie est sans doute celui de François Boucher, Diane sortant du bain, daté de 1742 et qualifié d’« hymne au corps féminin », œuvre qui évoque le lien entre le corps de la déesse et la nature. Le peintre hollandais Pierre-Paul Rubens a, lui aussi, exécuté entre les années 1635 et 1640 une toile intitulée Le bain de Diane, actuellement conservée au Musée Boijmans van Beuningen à Rotterdam. Autres œuvres très connues, Diane au bain de Rembrandt, datée de 1634 et conservée au Musée Wasserburg Anholt à Isselburg, ainsi que celle d’Antoine Watteau de 1716 que l’on peut voir au Louvre et qui porte le même nom. François Clouet, peintre officiel de la Cour de France, protégé de Catherine de Médicis, représenta lui aussi un Bain de Diane très charnel en 1565. Dans l’œuvre Diane au bain du peintre anonyme de l’Ecole de Fontainebleau (du nom de ce groupe d’artistes italiens invités dès 1526 par François 1er pour embellir son palais de Fontainebleau) qui a inspiré Gaëlle Bourges, la nymphe assise alanguie est Catherine de Médicis, en deuil de la mort d’Henri II (1559). La déesse à la coiffe et parée de bijoux qui semble se pâmer à l’écoute d’un satyre jouant de la turlure est Diane de Poitiers, maîtresse d’Henri II, qui portait ses couleurs (blanc et noir) dans le tournoi fatal. La nymphe qui tient le voile nuptial antique (couleur flamme) au-dessus de la pourpre royale est Marie Stuart, épouse de François II, mariée par l’entremise de ses oncles, les Guise ; la fleur de chardon, emblème des Stuart, le confirme au premier plan, tandis que le lierre qui couronne l’un des deux satyres le désigne comme le cardinal de Guise-Lorraine. Une consonance politique à laquelle la chorégraphe ne s’est pas attachée, privilégiant la beauté de l’univers féminin dans la nature. Dans tous ces tableaux, la déesse chasseresse abandonne son caractère farouche et volontaire ; on la reconnaît à ses attributs traditionnels : elle porte dans les cheveux un croissant d'or rappelant son lien avec la Lune, et a posé près d'elle un carquois et le gibier récemment abattu. Sa condition virginale éloigne d'elle toute malice, et c'est avec franchise qu'elle ignore la pudeur et laisse voir sa nudité.

Jacopo robusti called tintoretto susanne et les deux vieillards

Suzanne et les deux vieillards, par Jacopo Robusti, dit Le Tintoret

C’est un parti pris du même ordre que Gaëlle Bourges a choisi dans son évocation de l’œuvre du Tintoret, Suzanne au bain, encore connue sous le nom de Suzanne et les vieillards, peint en 1555-1556. Cet épisode biblique, qui fait l’objet du 13ème chapitre du livre de Daniel dans l’Ancien Testament, relate l'histoire d'une jeune femme, Suzanne, laquelle, épiée par deux vieillards lubriques alors qu'elle prend son bain, refuse leurs propositions pour le moins malhonnêtes. Pour se venger, ceux-ci l'accusent alors d'adultère et la font condamner à mort. Cependant, l’intervention du prophète Daniel qui a observé du haut des cieux la scène prouve son innocence, parvenant à faire condamner les mécréants.

 

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Diane au bain surprise par Actéon, par A. Van Dyck                           Diane au bain, par A. Watteau                                Suzanne au bain, par T. Chassériau

De nombreux autres artistes ont par la suite choisi d’évoquer ce même thème par la peinture, entre autres Théodore Chassériau en 1839 dans un tableau bien évidemment intitulé Suzanne au bain et conservé au Musée du Louvre. De même, Antoine Van Dyck en 1621 immortalisa le mythe dans son œuvre intitulée Diane au bain surprise par Actéon, elle aussi conservée au Louvre. Il est toutefois dommage qu’il ne soit pas venu à l’idée de la chorégraphe de projeter, à un moment ou l’autre du spectacle, l’image des peintures à l’origine de son travail, ce qui aurait permis à son public de faire le parallèle entre ces deux arts et de mieux appréhender ses propos parfois un peu abstraits.

J.M. Gourreau

Le bain / Gaëlle Bourges, Atelier de Paris Carolyn Carlson, du 29 au 31 mars 2018.

 

Gaëlle Bourges / Le bain / Atelier de Paris Carolyn Carlson / Mars 2018

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