Gaëlle Bourges / OVTR / Quand les chefs d’œuvre du passé spoliés retrouveront-ils leur berceau originel ?

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Le temple d'Érechtéion et ses cariatides à Athènes - Photo Jebulon

Gaëlle Bourges :

Quand les chefs d’œuvre du passé spoliés retrouveront-ils leur berceau originel ?

Gaelle bourges7th earl of elgin by anton graff around 1788L’intérêt des spectacles de Gaëlle Bourges réside dans le fait qu’ils lèvent toujours un pan du voile sur quelques œuvres d’art célèbres qui nous entourent, sur leur histoire, leur mystère, leur perception, leur devenir. OVTR (On Va Tout Rendre) n’échappe bien évidemment pas à la règle. Et si cette pièce évoque et met en valeur le portique du temple d’Érechtheion de l’acropole d’Athènes ainsi que les six cariatides qui le soutiennent, ils n’en sont pas pour autant le sujet réel de sa pièce, le faire-valoir de leur magnificence. En effet, au travers de cette œuvre, c’est sur un bien triste mais bien réel moment de notre histoire et du comportement d’aucuns d’entre nous que la chorégraphe veut attirer notre attention et qu’elle cherche à nous faire partager.

Joyau de la civilisation grecque, cet ancien temple ionique situé sur l'acropole d'Athènes au nord du Parthénon est le dernier monument érigé sur l’Acropole peu avant la fin du Vème siècle avant J.C. : il est renommé pour son architecture à la fois élégante et inhabituelle. Situé à l’emplacement de l’Acropole primitive, Il remplaça le temple archaïque d’Athéna Polias qui se trouvait entre le Parthénon et l’emplacement actuel, lequel fut détruit lors des Guerres médiques par les Perses en  480 avant J.-C. . Périclès, auquel l’on doit sa construction après celle du Parthénon, le destinait à la conservation des œuvres antiques et des reliques les plus sacrées des Athéniens. C’est au sud de ce temple que l’on peut voir le fameux portique des Cariatides dont l’entablement est supporté par six colonnes figurant vraisemblablement des jeunes filles de Laconie qui, chaque année, dansaient en l’honneur d’Artemis Karyatis. Au fil du temps, endommagé à plusieurs reprises, notamment par des incendies, le temple vit son architecture modifiée. En décembre 1801, un écossais, Thomas Bruce, alias Lord Elgin, ambassadeur britannique à Constantinople, fit démonter de nombreux bas-reliefs du Parthénon pour les transporter au British Museum à Londres, certes dans le but de les protéger mais aussi sans doute par avidité et, surtout, pour meubler son château en Ecosse, engageant sa fortune personnelle dans l'opération.

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C'est ainsi qu'il obtint du sultan Sélim II un firman (décret royal) qui l'autorisa à faire enlever les sculptures du fronton, les métopes de l'entablement ainsi que la frise qui court sur le pourtour du Parthénon. En 1806, le démontage s'étendit à l’une des cariatides de l'Érechtéion et à d'autres sculptures qui furent chargées sur l'Hydra. En 1817, les dernières pièces du butin firent le voyage vers Londres sur le Tagus et le Satellite. Beaucoup seront perdues au cours du laborieux transfert, et l'un des navires de transport fera même naufrage. Certains marbres se briseront aussi lors de leur démontage. À Londres, lord Elgin obtint du gouvernement britannique qu'il lui rachète son trésor et les installe au British Museum. A l’heure actuelle, il ne subsiste qu’une seule de ces cariatides, conservée à Londres, tandis que celles que l’on peut voir aujourd’hui sur l’acropole d’Athènes ne sont plus que des copies.

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L’œuvre de Gaëlle Bourges permet d’assister très fidèlement à l’histoire du pillage éhonté de ce site antique, en particulier au démantèlement du Parthénon, au transport de quelques unes des frises et de l’une des cariatides de l'Érechtéion vers Londres puis à leur installation ultérieure dans le célèbre musée britannique. L’histoire est habilement reconstituée et mise en œuvre avec beaucoup d’ingéniosité et une grande économie de moyens. Les cariatides qui, pour l’occasion, ont repris vie, sont animées d‘une force tranquille, d’une majesté et d’une grâce immatérielle dans leurs déplacements tout en lenteur, qualités qui siéent autant à leur fragilité qu’à la détermination inébranlable de son commanditaire. L’action, bien qu’un peu longue, évoque parfaitement tous les avatars qui ont pu survenir, tant durant la déconstruction des éléments du temple qu’au cours de leur transport ou de leur débarquement. Les splendides atours et les coiffes dont sont parées les cariatides au début de l’œuvre sont d’une ligne et d’un faste admirables mais, surtout, en accord parfait avec ceux que l’on pouvait imaginer portés à l’époque par la gent féminine dans la demeure des nobles. Mais était-il vraiment nécessaire de dévêtir ces statues animées afin, sans doute, de mettre l’accent sur leur plastique et leurs ondulations, aussi gracieuses que fascinantes, et d’une irréelle beauté ?

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Photos Danielle Voirin

La reconstitution de ces évènements avec exactitude et vraisemblance n’a pu se faire que grâce aux nombreuses lettres émanant de Lord Elgin (ou qui lui ont été adressées), correspondance qui nous est lue sur scène par le comédien Gaspard Delanoë. Elle est agrémentée d’une bande son de circonstance due à Stéphane Monteiro, malencontreusement entrecoupée de musique pop et de fragments des Beatles, de Kate Bush, de David Bowie ou des Sex Pistols qui nous sortent de cette torpeur hors du temps dans laquelle les cariatides nous avaient plongé.

De tous temps, les objets et œuvres d’art ont fasciné l’Homme et été l’objet de sa convoitise. Peut-être parce qu’ils sont et ont été les témoins de son temps, de son histoire. On ne peut s’empêcher  bien sûr de penser aux antiquités égyptiennes pillées depuis la nuit des temps ou aux peintures spoliées par les nazis et qui, peu à peu, retrouvent leurs propriétaires ou leur pays d’origine. Aujourd’hui cependant, la seule cariatide originale du temple de l'Érechtéion qui a survécu aux vicissitudes du temps et aux turpitudes des hommes n’a toujours pas été restituée dans sa patrie d’origine, malgré les nombreuses réclamations de la Grèce depuis l’acquisition de son indépendance en 1832… Quoiqu’il en soit, voilà à nouveau une création qui fait honneur à sa conceptrice.

J.M. Gourreau

OVTR (On Va Tout Rendre) / Gaëlle Bourges, Théâtre de l’Aquarium Vincennes, 19.05.21, dans le cadre du festival JUNE EVENTS de l’Atelier de Paris / CDCN.

 

Gaëlle Bourges / OVTR / Théâtre de l'Aquarium / Vincennes / Juin 2021

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